Sam Nzima, le photographe oublié du soulèvement de Soweto

Le photojournaliste sud-africain reçoit le 27 avril 2011 des mains du président Jacob Zuma l'insigne de l'ordre d'Ikhamanga pour sa contribution notable à la culture sud-africaine.
© Getty

«—La caméra ne ment jamais—», aime dire le photographe sud-africain Sam Nzima, à qui on doit la plus célèbre photo du soulèvement de Soweto, dont l’Afrique du Sud commémore ce 16 juin le 40ème anniversaire. En révélant au monde le véritable visage du régime de Pretoria, la photo en noir et blanc signée Nzima avait secoué les consciences mondiales et accéléré la fin de l’apartheid. Reconnu tardivement, Sam Nzima est une référence dans le photojournalisme. Portrait.

Sam Nzima est un photojournaliste qui a marqué l'histoire. Le nom de cet octogénaire n’est pas très connu, mais sa photo représentant un écolier noir abattu par la police sud-africaine pendant les émeutes de Soweto, il y a 40 ans, a fait le tour du monde, et a révélé à l’opinion publique internationale toute la brutalité du régime d’apartheid, en place à Pretoria entre 1948 et 1991. La photo en noir et blanc d’un jeune homme au visage ravagé par la douleur, portant à bout de bras le corps inanimé d’un adolescent et accompagné d’une jeune fille en pleurs, a été comparée à la Pietà de Michel-Ange. « Sauf que mes trois protagonistes n’ont jamais posé pour la photo, c’est un instantané de vie saisie au vol », a expliqué le photographe récemment dans une interview à la télévision sud-africaine.

Le matin du 16 juin 1976, Sam Nzima faisait partie de la poignée de journalistes à se trouver dans les rues de Soweto, le vaste township situé à quelques encablures de Johannesburg, pour couvrir la manifestation des écoliers noirs en colère. La révolte couvait depuis quelques mois, suite à une circulaire du ministère de l’Education qui obligeait les enseignants des écoles noires à dispenser une partie de leurs cours en afrikaans, la langue haïe de l’oppresseur blanc. C’était une humiliation de plus pour les Sud-Africains noirs, qui ployaient déjà sous le joug des lois ségrégationnistes séparant les races dans les lieux publics comme dans les lieux privés. Envoyé par son journal The World, Nzima marchait aux côtés des gamins qui se dirigeaient vers le stade d’Orlando, le lieu de rendez-vous des manifestants. Ils devaient ensuite aller crier tous ensemble leurs griefs sous les fenêtres du Department of Bantu Education, le ministère chargé de l’éducation de la population noire.

« C’était juste une manifestation, les étudiants étaient heureux d’être là. Ils brandissaient des pancartes, pas des armes », se souvient le photographe. Mais la police avait l’ordre de ne pas laisser passer les manifestants. Quant au lieu de se disperser comme le leur demandait le commissaire de police, ils se sont mis à chanter l’hymne Nkosi Sikelel’ iAfrica (« Que Dieu bénisse l’Afrique ») – banni à l’époque -, les policiers ont paniqué et se sont mis à tirer au hasard, à balles réelles. Hector Pieterson, l’adolescent agonisant sur la photo, fut l’un des premiers touchés.

Pris de court par la fusillade, les jeunes écoliers venus des quatre coins de Soweto se sont alors mis à courir dans tous les sens. Mais l’un d’entre eux s’est arrêté pour ramasser le corps de son jeune camarade gisant dans son sang, avant de tenter de se frayer un chemin. Ils sont rejoints par la sœur de la victime qui était en larmes. C’est à ce moment précis que l’œil du photographe aguerri repère le trio. Nzima tourne instinctivement son objectif vers eux, immortalisant avec son Pentax SL la scène de leur course poursuite tragique. Il prend une séquence de six photos, sans ensuite oublier de retirer la pellicule et la cacher dans sa chaussette, craignant que la police ne la lui confisque. Puis, il monte dans sa voiture et conduit à l’hôpital l’adolescent agonisant.

A la clinique Phefeni où il a été conduit, Hector est déclaré mort. Mais sa photo a fait cet après-midi la « une » du World et dès le lendemain matin celle des journaux du monde entier. Nzima savait qu’il avait capté quelque chose d’important et de bouleversant : cette toute première image des atrocités du régime d’apartheid va en effet secouer les consciences mondiales. Pour les historiens, le tollé soulevé par les événements de Soweto marque le début de la fin du régime raciste de Pretoria qui avait su se maintenir en place grâce au soutien des puissances occidentales. Un an après, en 1977, l’ONU décrétait l’embargo sur les ventes d’armes à l’Afrique du Sud.

Harcèlements policiers

Malheureusement, si cette photo devenue emblématique de la brutalité de l’apartheid a eu pour effet d’accélérer l’histoire de l’Afrique du Sud, elle n’a pas porté trop chance à son auteur à titre personnel. Dès le lendemain de la publication du cliché dans la presse internationale, Nzima a commencé à faire l’objet d’harcèlements de la police de sécurité sud-africaine, qui l’accusait d’avoir donné une mauvaise image du régime à l’étranger en publiant la photo. Mais les véritables représailles contre le photographe ont commencé, comme l’a raconté Nzima à RFI, quand la photo a été publiée dans les médias russes. Etre pointé du doigt dans les rencontres internationales par les communistes russes était alors le summum de l’humiliation pour Pretoria. Les Russes étaient d’autant plus haïs dans les couloirs du pouvoir en Afrique du Sud qu’on les soupçonnait de vendre des armes à l’Umkhonto we Sizwe (NDLR : la branche militaire de l’ANC).

Chez lui, à Lillydale, Sam Nzima contemple la photo de l'écolier agonisant de Soweto qui l'a rendu célèbre. © AFP/Gianluigi Guercia

Nzima va devoir payer le prix fort. Devenu l’ennemi public, il est pourchassé, traqué. L’ordre est même donné en haut lieu de l’abattre si on le voit dans la rue en train de prendre des photos. En 1977, lorsque ce dernier apprend par un ami policier qu’une descente policière chez lui, à Soweto, était en préparation, il n’hésite pas à prendre la fuite, allant même jusqu’à démissionner de son poste au World. Il quitte alors précipitamment Johannesburg pour se réfugier à Lillydale, son village natal situé dans la région de Transvaal et le district de Bushbridge, où il s’est depuis installé avec femme et enfants. Interdit d’exercer son métier de journaliste ou de photographe, il a ouvert une épicerie pour subvenir aux besoins de sa famille.

Comment s’étonner dans ces conditions que l’intéressé regrette parfois d’avoir pris la photo fatidique ? « La photo de Hector Pieterson a ruiné ma vie et ma carrière professionnelle », aurait confié Sam Nzima à ses proches. Son amertume est d’autant plus grande que devenir photographe fut la grande ambition de sa vie, depuis qu’à l’école à Lillydale, un professeur l’avait initié au maniement de l’appareil photo.

Né en 1934 dans une famille modeste, Sam Nzima était destiné à suivre dans les pas de son père manœuvre journalier. A cet effet, il avait été retiré de l’école à l’âge de 15 ans, mais il s’est enfui de la maison pour se rendre à Johannesburg, dans le but d’y apprendre un métier. De son propre aveu, c’est en lisant régulièrement le journal Daily Rand Mail que Nzima a attrapé le virus du photojournalisme et a fini par se faire une place dans l’univers très concurrentiel du journalisme. Une place dont il sera évincé par la police de l’apartheid dix ans plus tard, à son plus grand désespoir. « Le choix était simple pour moi : abandonner le journalisme ou me faire abattre par la police », se lamente le photographe.

Amertume

Le régime d’apartheid démantelé en 1991, Sam Nzima aurait sans doute pu renouer avec la photographie, mais il ne l’a pas fait, préférant passer son temps avec les jeunes, pour leur raconter le soulèvement de Soweto auquel son nom reste étroitement associé. L’octogénaire a participé à des rencontres dans des écoles et lycées en Afrique du Sud, mais aussi à Berlin, à New York, en Angleterre ou aux Pays-Bas. Conteur hors pair, il parle inlassablement des rêves et du courage de la jeunesse noire de 1976, qui mettait sa vie en danger pour pouvoir étudier dans des conditions normales.

Pendant ces rencontres teintées d’émotion, il arrive parfois à Sam Nzima d’évoquer au détour d’une phrase ses propres combats, notamment, ceux qu’il a menés pendant 22 ans pour récupérer les droits d’auteur pour ses œuvres photographiques. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est seulement en 1998, à l’issue d’une longue bataille judiciaire de 22 ans, qu’il a récupéré les droits de sa célèbre photo de Hector Pieterson agonisant dans les bras de son ange gardien.

Aujourd’hui à la retraite, reconnu dans le monde entier comme une référence dans le photojournalisme, Sam Nzima est quand même un peu amer d’avoir touché peu d’argent pour sa photo emblématique, souvent reproduite mais rarement créditée à son auteur légitime. Il semblerait que même au musée Hector Pieterson à Soweto, ouvert en 2002, à quelques pas de l’endroit où le gamin a été photographié, trône une reproduction de la photo prise par Nzima il y a 40 ans, sans que le nom de ce dernier soit mentionné. Un oubli que le musée a réparé depuis en accrochant à côté de l’œuvre une grande et belle photo de son  auteur.


Trois questions à… Sam Nzima

RFI: Qu’avez-vous fait, après avoir pris la photo de Hector Pieterson pendant le soulèvement du 16 juin 1976 ?

Sam Nzima: Après avoir pris cette photo, je savais que la police allait venir me voir, car à l’époque il était interdit de prendre des photos de la police en action. Je savais qu’ils allaient venir et prendre mon appareil et exposer la pellicule. Ils faisaient toujours cela à l’époque. J’ai sorti la pellicule de mon appareil et je l’ai caché dans ma chaussette. Quand la police est arrivée, j’avais déjà mis une autre pellicule dans mon appareil photo. Ils ont pris tous mes appareils, sorti les pellicules et fouillé mes poches. Ensuite j’ai pris la pellicule cachée, je l’ai donnée à notre chauffeur qui est vite rentré à la rédaction. Et là, la pellicule a été développée et la photo imprimée. Elle a été imprimée vers 15 heures ce jour là, le mercredi 16 juin 1976.

Après la publication, est ce que la police a continué a vous harceler ?

Oui, je n’étais plus en sûreté. J’ai reçu un appel du chef du commissariat de police ; il voulait que je vienne au poste. Mon rédacteur en chef, Percy Qoboza lui a demandé pourquoi il voulait me voir ? Et le chef de la police lui a répondu que l’Afrique du Sud était en train d’essayer de changer. Il lui a dit qu’il avait en main un magazine russe et que sur la première page, il y avait la photo de Hector Pieterson, avec mon nom. Il y était écrit que la police sud-africaine tuait des élèves sans défense. Mon rédacteur lui a répondu que nous étions membre de l’agence UPI, United Press International, que nous leur avions vendu la photo et que c’est eux qui l’avaient fait circuler dans le monde entier.

Par la suite, la police a-t-elle essayé de vous arrêter ?

Les policiers ont tenu une réunion où ils ont effectivement décidé de m’arrêter. Heureusement parmi eux, j’avais un ami policier, qui m’a prévenu. Il m’a appelé et il m’a dit: « Sam, ne dors pas chez toi ce soir, car nous allons venir t’arrêter vers 3 heures du matin. » Et, en effet, la police est venue chez moi, mais elle ne m’a pas trouvé. Après cela, le commandant de police a donné l’ordre à ses troupes, de me tirer dessus dès qu’ils me verraient prendre des photos. Quand je suis allé avec un collègue à la station de train de Merafe pour couvrir un autre événement, il y avait effectivement un policier debout sur une plateforme ; il a reconnu notre véhicule de presse et nous a tiré dessus. Une balle m’a raté de peu et s’est logée dans la portière de la voiture. Ce jour-là, j’ai donné ma démission. J’ai quitté le journal à cause de la police qui voulait me tuer. Je suis revenue dans le village où je suis né, Bushbridge, et j’ai ouvert un petit magasin d’alcool. Trois mois après, la police est venue me voir, m’a demandé si j’étais Sam Nzima. J’ai répondu oui … Et ils m’ont arrêté. J’ai passé environ un an et demi chez moi, assigné à domicile.

(Propos recueillis par Alexandra Brangeon, envoyée spéciale permanente en Afrique australe)