Soudan du Sud: Juba dans le collimateur d’Amnesty International

Une femme assise sur le lieu de son ancien hébergement de fortune brûlé par des hommes armés portant des uniformes militaires, à Malakal, au Soudan du Sud, en février 2016.
© Albert Gonzalez Farran / AFP

Les témoignages sont terrifiants. Les témoins parlent de villages incendiés, de jeunes filles enlevées et réduites à l’esclavage sexuel, d'hommes et de femmes exécutées sommairement, de biens personnels détruits... Ces témoignages sont à lire dans un rapport que publie l'organisation Amnesty International en s’appuyant sur des entretiens menés par ses chercheurs dans l’Etat pétrolier d’Unité du Soudan du Sud. Entretien avec Jean-François Dubost, responsable du programme « Protection des populations» au sein de l’ONG.

RFI : « We are still running », c’est le titre du rapport qu’Amnesty International vient de publier sur les crimes de guerre au Soudan du Sud. Quelles sont les grandes lignes de ce rapport ?

Jean-François Dubost : Ce rapport se concentre sur la période immédiate après la conclusion de l’accord signé entre le gouvernement et les rebelles à Juba, en août 2015. Malgré ce traité de paix signé par leurs leaders, les forces gouvernementales et leurs alliés se sont rendus coupables de crimes de guerre, voire même de crimes contre l’humanité, compte tenu du caractère systématique et généralisé de ces attaques visant des populations civiles. C’est l’information principale du document que nous publions. Le rapport détaille sur une cinquantaine de pages les types d’attaques dont les populations ont fait l’objet. Selon les témoins interrogés, il y a eu à la fois des exécutions sommaires, des personnes brûlées vives, des violences sexuelles, des tortures. Les femmes ont été particulièrement visées par ces attaques : elles ont été enrôlées comme esclaves, réduites à assurer les services quotidiens des militaires. Le rapport fait état aussi de la destruction des biens personnels : maisons, véhicules, bétails…

Ces attaques répertoriées par vos chercheurs sont survenues après la signature de l’accord signé le 26 août 2015 par le président Salva Kiir et l’ancien vice-président Riek Machar pour le compte des rebelles. Etaient-elles commanditées par Juba ou sont-elle l’œuvre des faucons de l’armée gouvernementale qui ne se sentent pas tenus par les négociations menées par leurs chefs ?

Le travail de recherche qu’Amnesty International a effectué ne visait pas à établir la responsabilité du déclenchement des violences contre les rebelles en violation de l’accord de paix. Le rapport se concentre uniquement sur le sort fait aux populations civiles dans un contexte où elles devraient être en principe à l’abri. On sait que ces attaques ont été perpétrées par l’armée gouvernementale et ses milices alliées. Nous appelons maintenant la communauté internationale, l’Union africaine, mais aussi le gouvernement en place à faire la lumière précise sur les personnes qui ont violé l’accord de paix et qui sont à l’origine de ces crimes de guerre. Ce sont potentiellement des crimes contre l’humanité.

Justement, en parlant d’attaques systématiques contre les populations civiles, le rapport suggère que ces attaques seraient le résultat d’une politique d’élimination par l’ethnie au pouvoir à Juba de ses adversaires, en l’occurrence les Nuers...

En effet, les témoignages et les modes opératoires révèlent un caractère systématique,

Jean-François Dubost est responsable du Programme « Protection des populations » à Amnesty International. © ©Pierre Morel & Cyril Marcilhacy

sans que pour autant nous ayons des preuves d’une planification à l’échelle de l’Etat. Ceci dit, aux termes de la jurisprudence de la CPI et d’autres tribunaux internationaux, il s’avère qu’il n’est pas nécessairement besoin d’avoir mis la main sur un plan pré-établi pour parler de crimes contre l’humanité. Ce plan peut être révélé par les faits et par les constatations sur le terrain. En l’occurrence, les témoignages que nous avons recueillis nous laissent penser que les violences ont été systématiques et organisées.

Combien de personnes ont été touchées par ces violences ?

C’est très difficile de quantifier. Je rappelle toutefois qu’il y a au moment où nous parlons à peu près deux millions d’hommes et femmes déplacées de force à l’intérieur du pays et quelque 850 000 personnes réfugiées en dehors du pays. Ces chiffres en disent long sur l’ampleur des dégâts et des souffrances causés par les violences qui sévissent dans le Soudan du Sud depuis trois ans.

Une partie du rapport est consacrée aux recommandations. Quelles sont ces recommandations ?

Nous demandons l’arrêt immédiat des attaques contre les populations civiles, la libération des détenus et la mise en place du tribunal hybride proposé dans l’accord de paix. C’est une demande qui s’adresse au gouvernement en place, mais aussi à l’Union africaine qui peut sans doute faire respecter le droit humanitaire plus efficacement dans ce pays. Enfin, notre demande est destinée au Conseil de sécurité dont c’est le rôle d’imposer la décision de la communauté internationale par la force s’il le faut. Nous demandons plus précisément au Conseil de sécurité, primo, de mettre en place des sanctions ciblées à l'encontre des officiels du Soudan du Sud qui sont suspectés d’avoir participé d’une manière ou d’une autre à l’organisation de ces attaques délibérées contre des populations civiles, et secundo, d’imposer un embargo effectif sur les armes à destination de ce pays.

La mise en place d’une force régionale de protection proposée à Kigali lors du dernier sommet des chefs d’Etat africains et dont le Conseil de sécurité est en train de se débattre en ce moment même, est-elle la solution ?

Comme pour toutes les forces d’interposition pour le maintien de la paix, tout dépendra du mandat exact assigné à ces militaires, afin qu’ils ne soient pas des forces passives, mais puissent réellement mettre un terme aux exactions et atrocités que commet Juba impunément entraînant le pays au bord du gouffre où il se trouve aujourd’hui.

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