Rentrée littéraire 2016: les lettres africaines ont le vent en poupe (1/2)

En haut, (de G à D), Léonora Miano, Imbolo Mbue, Kidi Bebey et Leïla Slimani. En bas: Yasmina Khadra-Fouad Laraoui-Gaël Faye-Abdelaziz Baraka Sakin.
© © Grasset, RFI, Gallimard, Laffont, R.Espalieu, N.Borino, W. Tan

La rentrée littéraire africaine est exceptionnelle cette année. Elle témoigne de la vitalité et de la diversité d'une production qui raconte la pauvreté, la corruption et les guerres tribales séculaires, mais aussi le rêve, la beauté et la « rumeur du monde ». Voici les incontournables de la rentrée africaine 2016. Premier volet. 

Parole aux femmes, parole des femmes, avec Léonora Miano

Quatre voix de femmes s’adressent successivement à un homme qui ne les entend pas et ne peut leur répondre. Existe-t-il vraiment ? A travers les monologues des

« Crépuscule du tourment » est le huitième roman de Léonora Miano, écrivain d'origine camerounaise. © Grasset

protagonistes qui s’emboîtent, la Camerounaise Léonora Miano dessine les contours d’un monde au féminin, sa fragilité et sa force. L’action se déroule de nos jours, mais à l’ombre d’une histoire d’asservissement, de trahisons et de rapports de force meurtriers que les protagonistes se remémorent entre eux. Il s’agit d’un roman choral, porté par la gravité de la pensée, mais aussi par la puissance et la densité de son écriture que Miano a su imposer comme sa marque de fabrique.

Léonora Miano est née à Douala, mais elle vit en France. Son œuvre, composée de huit romans, mais aussi de pièces de théâtre et de nouvelles, occupe une place grandissante dans le champ littéraire francophone et africain, comme le confirme le prix Femina qu’elle a remporté pour son précédent roman sur la traite négrière, La Saison de l’ombre.

Crépuscule du tourment, par Léonora Miano. Editions Grasset, 288 pages, 19 euros. Parution le 17 août 2016.

Cameroun-Amérique: le rêve brisé d’Imbolo Mbue

Imbolo Mbue est originaire de Limbé, dans le Cameroun anglophone. Elle est arrivée en 1998 aux Etats-Unis où elle vit désormais. Voici venir les rêveurs est son premier roman, qui sort le 18 août, simultanément en anglais et en traduction française. Mis aux enchères par l’agence Susan Golomb à la Foire du Livre de Francfort, il avait fait sensation, avec l’éditeur américain Random House acceptant de payer la somme astronomique de 1 million de dollars pour en acquérir les droits.

Le roman raconte l’histoire de deux familles aux destins croisés, évoluant dans le New

Imbolo Mbue est d'origine camerounaise, mais vit aux Etats-Unis. « Voici venir les rêveurs » est son premier roman. © Belfond

York contemporain sur fond de crise économique. Immigrants de fraîche date, les Jonga originaires du Cameroun, luttent pour survivre et pour réaliser un jour leur rêve américain. La rencontre de Jende Jonga avec Clark Edwards qui est un directeur influent chez les Lehman Brothers, et dont il devient le chauffeur personnel, est un moment décisif dans la vie de cette famille d’immigrants. Cette rencontre a aussi des répercussions sur le devenir des Edwards dont le couple est en train d’exploser. A travers les heurs et malheurs des deux familles sur fond d’éclatement de la bulle des subprimes, Mbue dépeint avec empathie et maestria la tragédie de l’immigration, mais aussi celle de la société américaine engluée dans ses problèmes de corruption et d’inégalités criardes.

Les chapitres sont brefs, l’écriture maîtrisée et évocatrice. Imbolo Mbue entraîne ses lecteurs au cœur des illusions et des faux-fuyants de la modernité américaine à travers des personnages forts et fragiles à la fois.

Voici venir les rêveurs, par Imbolo Mbue. Traduit de l’anglais par Sarah Tardy. Edition Belfond, 440 pages, . Parution le 18 août 2016.

Francis et Kidi: les Bebey père-fille

Le Camerounais Francis Bebey fut un homme aux nombreux talents. Conteur, romancier, haut-fonctionnaire, il fut aussi un grand connaisseur de musiques traditionnelles africaines. Musicien lui-même, il avait abandonné son poste de haut fonctionnaire international pour se consacrer à la découverte du vaste monde des musiques africaines. Il a sorti une trentaine d’albums et s’est produit dans des salles prestigieuses telles que le Carnegie Hall à New York, la Maison de Radio-France à Paris ou encore le musée Munch à Oslo. Son instrument favori était la guitare, mais il se faisait souvent accompagner d’instruments traditionnels aussi : harpe traditionnelle, sanza, flûte pygmée, percussions… Mort en 2001, ce patriarche a laissé derrière lui un héritage important, que ses enfants n'ont pas encore fini de découvrir. Le récit biographique que sa fille Kidi Bebey lui consacre s’inscrit dans cette démarche.

Kidi Bebey est journaliste et écrivain pour la jeunesse. « Mon royaume pour une guitare » est son premier roiman. © Michel Lafon

Kidi Bebey est journaliste, auteur pour la jeunesse. Mon royaume pour une guitare est son premier roman, un roman à mi-chemin entre biographie et fiction. Avec pudeur et tendresse, l’auteur-narratrice raconte l’extraordinaire destin de son père, tout en se mettant en scène à la fois comme personnage et spectatrice privilégiée de cette saga. Les plus belles pages du livre sont celles où la narratrice donne à voir la lente transformation de son père lorsqu’il quitte son uniforme de haut fonctionnaire de l’Unesco pour devenir ce musicien qui sommeillait en lui depuis sa plus tendre enfance. La mutation du héros, tout comme le récit de son parcours qui l’a conduit du Cameroun colonial à la France de De Gaulle et de Pompidou, donne sens à cette vie profondément marquée par les grandes tragédies de son époque.

Hommage filial à un père disparu trop tôt, ce livre est aussi un roman historique sur l'Afrique.

Mon royaume pour une guitare, par Kidi Bebey. Edition Michel Lafon, 320 pages, 17,95 euros.Sortie le 18 août 2016.

Yasmina Khadra à Cuba : quand la révolution s’essouffle

On ne présente plus Yasmina Khadra. Auteur d’une vingtaine de romans dont quelques grands succès de librairie de ces dernières années : Les Hirondelles de Kaboul (2002), L’Attentat (2005), Les Sirènes de Baghdad (2006). La grande originalité de cet Algérien, retraité de l’armée de son pays et recyclé dans l’écriture à 45 ans, est d’avoir fait de la politique internationale le matériau de la fiction.

Amour, beauté et dictature à bout de souffle sont les ingrédients de ce nouveau roman du maître algérien au sommet de son art. © Julliard

La réconciliation de la grande Histoire avec le roman populaire est le secret du succès de son nouveau roman. Son action se déroule à La Havane. L'auteur a puisé l’inspiration dans la réintégration de l’île révolutionnaire dans la vie politique internationale. Sur ce fond politique vient se greffer l’histoire poignante d’un chanteur de rumba qui voit son monde s’effondrer avec l’arrivée des capitalistes yankee, venant de l’autre côté du golfe du Mexique. Tout bascule pour le chanteur sexagénaire lorsque le gérant du Buena Vista vient lui annoncer que ce cabaret où il se produit depuis 35 ans va changer de propriétaire. La nouvelle propriétaire qui est une richissime américaine de Miami veut engager des  jeunes chanteurs pour attirer les touristes qui s’affolent de « reggaeton », la nouvelle vague hybride et débridée de la musique cubaine. Ce tournant inattendu que le vieil homme doit négocier est emblématique du changement que traverse tout le pays, qui a trop longtemps vécu à l’abri des assauts du monde extérieur. Avec ce nouvel opus raconté sur des airs de rumba, le romancier renoue avec l’intelligence et le souffle épique de ses grands romans.

Dieu n’habite pas La Havane, par Yasmina Khadra. Editions Julliard, 312 pages, 19,50 euros. Parution le 18 août 2016.

Portrait d'un terroriste par Fouad laroui, de la haine à la barbarie

Romancier marocain et auteur entre autres des Noces fabuleuses du Polonais (2015), L’Etrange affaire du pantalon de Dassoukine (2012) et Une année chez les Français (2010), Fouad Laroui raconte dans son nouveau roman Ce vain combat que tu livres

Dans ce nouveau roman, le Marocain Fouad Laroui analyse avec lucidité et humour les grands maux de notre siècle que sont le terrorisme et le fondamentalisme religieux. . © Julliard

au monde, le basculement de son héros dans le terrorisme. Avec une lucidité étonnante, le romancier met en scène la dérive d’Ali, un ingénieur franco-marocain qui s’échoue à Raqqa avec les islamistes de Daech. Laroui retrace pas à pas la descente aux enfers de ce musulman éduqué et moderne qui n’avait rien d’un fondamentaliste, mais qui rejoint pourtant le rang des tueurs fous qui font régner la terreur dans le monde au nom de convictions religieuses d'un autre âge. Or pourquoi Ali a-t-il basculé dans le terrorisme ? Telle est la question qui traverse tout le roman. Le racisme dont il a été victime est une explication, mais il y a aussi d’autres mobiles qui sont d’ordres à la fois civilisationnel et historique.

Malgré la gravité du sujet, Fouad Laroui n’a rien perdu de son sens de l'humour qui donne une apparence de légèreté à son récit. Il se moque des blocages et des pesanteurs des sociétés musulmanes, sans oublier les errements de l’Histoire. Un roman drôle et clairvoyant.

Ce vain combat que tu livres au monde, par Fouad Laroui. Editions Julliard, 288 pages, 19 euros. Parution le 18 août 2016.

Baraka Sakin raconte l’amour aux temps de guerre civile

« J’écris pour expulser ma peur de la guerre », aime dire Abdel Aziz Baraka Sakin,

Une épopée du Soudan contemporain, qui allie l'amour et la trahison sur fond de guerre ethnique. © wolfgang taner

romancier soudanais dont paraît enfin le premier roman en traduction française. Avec sept romans et plusieurs recueils de nouvelles à son actif, ce lauréat du prestigieux prix Al-Tayeb Saleh en 2009 est l’un des auteurs majeurs du monde arabe. Ses romans qui abordent les questions de la guerre civile et la dictature au Soudan sont interdits dans son pays, mais ils circulent sous le manteau. C’est le cas du Messie du Darfour qui évoque les crimes perpétrés par l’Etat soudanais depuis 2003 dans la province frontalière du Darfour. Confronté aux menaces de rébellion dans cette province, Khartoum a levé des milices dans les tribus noires arabisées, les a armées et leur a donné carte blanche pour réprimer les rebelles.

Au cœur du roman, une amazone au prénom d’homme et portant fièrement sa cicatrice à la joue. Elle réclame à son fiancé comme preuve de son allégeance qu'il l'aide à se venger des milices janjawids qui ont commis des atrocités innommables sur les siens. Revenant sur son travail de romancier, Sakin a expliqué aux journalistes que les populations marginalisées étaient les véritables protagonistes de tous ses romans, dont il a puisé les sujets dans « les guerres qui se perpétuent dans mon pays depuis 1955 ». « Comment pouvais-je écrire des histoires d’amour, alors que mon peuple se faisait exterminer ? », s’interroge-t-il.

Le Messie du Darfour, par Abdelaziz Baraka Sakin. Traduit de l’arabe par Xavier Luffin. Editions Zulma, 207 pages, prix ( pas encore indiqué). Parution le 18 août 2016.

 

Le polar social de Leïla Slimani

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« Chanson douce » est le deuxième roman de Leïla Slimani. © Gallimard

Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu’il n’avait pas souffert. On l’a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair… ». Ainsi commence le nouveau roman de la Franco-Marocaine Leïla Slimani, intitulé Chanson douce. Un titre trompeur car le récit que la romancière fait de la mort du petit garçon, qui sera suivie par celle de sa sœur, est tout sauf doux. Avec une précision clinique, dénuée de toute sentimentalité, elle déroule le fil des événements, avant de remonter aux origines du drame : la recherche d’une nounou, l’arrivée de Louise, la dépendance qui s’installe petit à petit…

Leïla Slimani avait fait sensation il y a deux ans avec Dans le jardin de l’ogre, son premier roman où elle brossait le portrait d’une jeune femme souffrant d’une addiction sexuelle. La critique avait vu dans Adèle la petite sœur d’Emma Bovary et d’Anna Karénine. On retrouve le style sec et tranchant de la romancière dès les premières pages de son second opus dont l’organisation s'apparente au polar. On peut parler de polar social où l’élucidation du crime se double d’une volonté d’en expliciter la signification sociale. Enfin, la suspense qui s’installe dès les premières pages fait de ce roman un véritable page-turner.
 

Chanson douce, par Leïla Slimani. Editions Gallimard, 240 pages, 18 euros. Parution le 18 août 2016.

 

Gaël Faye : du rap à l’écriture

Ceux qui ont l’habitude d’écouter le rap ne seront pas perdus en plongeant dans le

Un premier livre surprenant de maîtrise et d'émotion contenue. © Grasset

s pages de Petit pays, premier roman de Gaël Faye. Figure montante de la scène rap française, auteur-compositeur, ce dernier a chanté dans ses albums pleins de poésie sa nostalgie de l’Afrique des Grands Lacs où il a grandi : le Rwanda, le pays de sa mère, le Burundi où il est né et où il a partagé avec sa famille métisse ses dernières années d’insouciance. Français par leur père, les enfants Faye ont dû quitter l’Eden empoisonné en 1995 lorsque le conflit interethnique qui avait ensanglanté le Rwanda un an auparavant s’est étendu dans l’ancien Zaïre et au Burundi.

Dans son roman, le chanteur revient avec talent sur les drames et les bonheurs de son enfance, et raconte le « Petit pays » qui a fini par occuper une très grande place dans l’imaginaire de l’auteur. Petit pays est un récit autobiographique où les douceurs de l’enfance se mêlent à la gravité de l’Histoire. « J’avais besoin de faire revivre mes années passées au Burundi. Et d’un filet – l’écriture – sur lequel je puisse accrocher plus de senteurs, de saveurs et d’émotions », a expliqué Faye à l’AFP qui l'interrogeait sur le sens et l’objectif de son détour romanesque. Un détour qui relève autant de la poésie que de la thérapie.

Petit pays, par Gaël Faye. Editions Grasset, 224 pages, 18 euros. Parution le 24 août 2016.

La suite de la sélection de la rentrée littéraire africaine