Rentrée littéraire 2016: les lettres africaines ont le vent en poupe (2/2)

Ecrivains de la rentrée littéraire 2016: en haut, (de G à D),Nathacha Appanah - Alain Mabanckou - Mia Couto. En bas (de G à D) Ali Zamir - Marie Ndiaye - Cecile Oumhani .
© DR

Ils s'appellent Nathacha Appanah, Cécile Oumhani, Alain Mabanckou, Marie NDiaye, Ali Zamir, Mia Couto. Ce sont quelques-uns des nouveaux épigones de la fiction africaine contemporaine. Ils sont en train de renouveler l'art et la manière de faire de la littérature sur un continent épris de parole et de narration. Deuxième volet du panorama consacré à la rentrée littéraire africaine 2016.

Dans les venelles des Comores, avec Nathacha Appanah

Le nouveau roman de la Mauricienne Nathacha Appanah est inspiré de son séjour dans l’archipel des Comores. Entre 2008 et 2010, elle a vécu à Mayotte, l’île qui est restée dans le giron français après l’indépendance des Comores en 1976. L’intrigue de Tropique de la violence puise son élan dans les tensions qui règnent sur cette île.

© Gallimard

Ces tensions sont générées par la pauvreté et le mépris dont la population est victime. La suppression de la libre circulation entre Mayotte et ses îles environnantes n’est peut-être pas étrangère à la colère et à la frustration des Mahorais. Depuis l’instauration d’un visa d’entrée il y a vingt ans, des milliers de Mahorais ont trouvé la mort en tentant de traverser le canal du Mozambique dans des embarcations de fortune, appelées « kwassa kwassa » pour rallier Mayotte.

La mère du protagoniste de ce nouveau roman est arrivée sur l’île française à bord d’un de ces rafiots. Abandonné par sa mère à cause de son hétérochromie (il a un œil noir et un œil vert, ce qui porte malheur dans ces contrées), Moïse est élevé par Marie l’infirmière, mais sa vie bascule après la disparition de cette mère adoptive. Remarquée pour sa voix âpre qui vrille le morne quotidien, Nathacha Appanah est auteur de cinq romans. Ses  livres racontent des trajectoires d’hommes et de femmes prisonniers de l’Histoire, de la société et parfois de leurs propres tropismes. Ce tropisme s’appelle violence dans le nouvel opus de la romancière mauricienne.

Tropique de la violence, par Nathacha Appanah. Editions Gallimard, 175 pages, 17,50 euros. Parution le 25 août 2016.

Alain Mabanckou à l’écoute de « la rumeur du monde »

L’année 2016 restera dans les annales de l’histoire littéraire comme « l’Année Alain Mabanckou ». Cette année a été en effet riche en actualités pour l’écrivain congolais. Elle s’est ouverte sur l’annonce de son entrée au Collège de France, une première pour un auteur d’Afrique, invité à venir raconter l’aventure des lettres africaines au sein du grand établissement de l’enseignement supérieur français. Le cours inaugural prononcé par le maître, en mars, a été suivi par un amphithéâtre plein à craquer. En mai, le Collège de France a accueilli un colloque international intitulée « Penser et écrire l’Afrique d’aujourd’hui ». Organisé par Alain Mabanckou, il a réuni quelques-uns des acteurs les plus prestigieux de la pensée africaine contemporaine et a connu lui aussi un grand succès public.

L’année Mabanckou se poursuit avec la parution cet automne d’un des livres les plus

« Le monde est mon langage » est un recueil de portraits en hommage aux écrivains aimés par Alain Mabanckou. © Grasset

accomplis sous la plume de l’auteur de Verre cassé. Il ne s’agit pas cette fois de roman, mais d’un recueil d’essais consacrés aux écrivains qui ont marqué Mabanckou: Le Clézio, Edouard Glissant, Dany Laferrière, Gary Victor, Rabaemanjara, Aminata Sow Fall… Issus des trois continents (Afrique, Europe et Amérique), ils ont en commun la langue de Molière dans laquelle ils disent le monde. La vingtaine d’essais que comporte le volume sont des portraits-hommages, délicatement ciselés, dans les interstices desquels l'auteur a inscrit sa propre trajectoire, qui l’a conduit de sa ville d’enfance au Congo-Brazzaville au monde qu’il parcourt avec le « sentiment d’appartenir aussi à l’aventure humaine ». « Tel est, au fond, écrit le romancier, le sens que je donne à ce livre qu’il faudra parcourir comme une autobiographie capricieuse élaborée grâce au regard des uns et des autres, et à celui que je porte sur eux. »

Le Monde est mon langage, par Alain Mabanckou. Editions Grasset, 314 pages, 19 euros. Parution le 31 août 2016.

Mia Couto, entre rêve et révérence

« Grand-père était un homme en flagrante enfance, toujours enthousiasmé par la nouveauté de vivre », se souvient le narrateur de la toute première nouvelle du recueil que publie Mia Couto, monstre sacré de la lusophonie africaine. Les vingt-six brefs récits, plus proches du conte que des nouvelles à proprement parler, datent, au dire

« Histoires rêvérées » est un recueil de courts textes, à mi-chemin entre onirisme et réel. © Chandeigne

même de l’auteur, de la fin de la guerre qui a ensanglanté pendant deux décennies son pays, le Mozambique. « Pendant d’incommensurables années, les armes avaient versé le deuil sur le sol du Mozambique », écrit Couto dans la préface, rappelant quelle ne fut sa surprise de découvrir au sortir de la guerre que derrière les cendres et les décombres, survivait l’espoir du renouveau. C’est dans cette espérance qu’il a puisé son inspiration pour rédiger ce livre qui réunit quelques-uns de ses premiers écrits.

Les protagonistes cherchent le chemin de l’avenir, convoquant rêve et révérence, onirisme et sacré pour panser leurs blessures intimes. D’où le titre du volume : Histoires rêvérées, où les néologismes et les jeux de mots sont des masques derrière lesquels se jouent des questions plus graves que la langue, celles de résistance, de survie et de nouveaux départs.

Histoires rêvérées, par Mia Couto. Traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues. Editions Chandeigne, 180 pages, 17 euros. Parution le 1er septembre 2016.

Un premier roman engagé et élégiaque: Ali Zamir se jette à l'eau

Anguille sous roche, c’est le titre de ce roman singulier qui fait le buzz en cettte période de pré-rentrée littéraire. Ali Zamir, auteur âgé à peine de 27 ans, est originaire des Comores, l’archipel niché dans le canal du Mozambique. Depuis 1995 et l’instauration d’un visa supprimant la libre circulation entre l’île française de Mayotte et

Ali Zamir est comorien. « Anguille sous roche » est son premier roman, un premier roman qui fait le buzz. © Le Tripode

le reste de l’archipel, la région connaît un terrible drame humain qui n’est pas sans rappeler la tragédie des migrants transitant par la mer Méditerranée. Depuis vingt ans, plusieurs milliers de Comoriens se sont noyés dans la mer en tentant de la traverser sur des embarcations de fortune, pour rallier l’île française.

Dans le récit de Zamir, une jeune femme est en train de se noyer dans l’océan Indien. Alors que les vagues l’entraînent inexorablement vers le fond qui sera son tombeau marin, la jeune Anguille (nom du protagoniste) se remémore la vie, ses amours et ses combats contre le mauvais sort. Avec la force du désespoir, elle s’accroche à la mémoire pour conjurer la mort, la sienne, celle de l’enfant qu’elle porte et à travers elles, la mémoire de tous ceux et toutes celles qui les ont précédés dans le gouffre amer. La prose élégiaque d’Ali Zamir s’élève tel un monument dédié aux Comoriens et à leurs drames ensevelis dans les ténèbres de l’invisibilité et de l’oubli.

Anguille sous roche, par Ali Zamir. Editions Le Tripode, 320 pages, prix 19 euros. Parution le 1er septembre 2016.

La multiculturalité est au cœur du nouveau roman de Cécile Oumhani © Elyzad

Le multiculturalisme comme drame et horizon, avec Cécile Oumhani

Cécile Oumhani est poète, nouvelliste, romancière. Son œuvre est ancrée dans la terre méditerranéenne, celle de son père tunisien. Elle puise aussi ses thématiques dans la question des femmes, dans l’intimité des femmes arabes qu’évoquait déjà le titre de son premier roman Une odeur de henné, paru en 1999. Mais ayant grandi en France, à l’ombre d’une mère peintre d’origine écossaise, agrégée d’anglais, les autres univers qui ont nourri son imaginaire ne sont pas absents dans son œuvre située à la croisée des cultures et des mondes.

Cette multiculturalité est au cœur de son nouveau roman Tunisian Yankee qui raconte l’histoire de Daoud, qui a quitté son pays pour les Etats-Unis et débarqué en France avec les troupes américaines pendant la Première Guerre mondiale. Daoud qui a fui l’autoritarisme colonial et le poids de la tradition, ne peut échapper aux tourments de l’histoire. A travers ce personnage attachant, aux prises à la fois avec les traditions et la modernité, Cécile Oumhani poursuit son exploration du thème de la traversée des cultures, dans une langue superbement ciselée et poétique.

Tunisian Yankee, par Cécile Oumhani. Editions Elyzad, 272 pages, 19,90 euros. Parution le 13 septembre 2016.

Marie NDiaye ou le portrait en vert d'une cheffe pas comme les autres

Née en Normandie, fille d’un père africain et d’une mère française, la romancière Marie NDiaye n’est pas un auteur africain stricto sensu. « Aucune culture africaine ne m’a été transmise », aime-t-elle répéter, mais son univers dont l’épaisseur vient de la narration et moins d’une intériorité quelconque n’est pas sans rappeler celui des contes africains. Ses motifs de prédilection que sont la question raciale ou le basculement du quotidien dans une « inquiétante étrangeté », comme dans son roman primé par le prix Goncourt Les Trois femmes puissantes, situent son œuvre résolument du côté de la modernité. Une modernité que

Sous la plume de la prodigieuse Marie Ndiaye, la cuisine devient la métaphore d'une quête de dépassement de soi. © Gallimard

Ndiaye partage avec les romanciers africains contemporains eux aussi tentés par le surréel et le fantasmatique.

Dans son onzième roman La Cheffe, roman d’une cuisinière, qui va paraître en octobre, Marie Ndiaye a entrepris de raconter l’histoire d’une nouvelle femme puissante. Celle-ci est née dans une famille d’ouvriers agricoles, mais grâce à sa détermination, elle réussit à faire carrière dans la restauration. Amoureuse de l’art culinaire, elle devient une cheffe appréciée, s’imposant à la tête d’un restaurant en Gironde où le tout Bordeaux vient goûter à sa gastronomie. Elle connaît la renommée et la prospérité, mais fuit assidûment la lumière du vedettariat, allant jusqu’à cacher son nom afin de « s’effacer derrière sa pratique ». Or sa modestie n’empêchera pas la cheffe de perdre ses étoiles qui avaient été arrachées de haute lutte. En cause, la cupidité de ses proches. La chute sera douloureuse, mais l’échec peut-il être le dernier mot d’une vie vouée au dépassement de soi ? Et à la cuisine qui devient, sous la plume de Marie NDiaye, la métaphore d'une quête d'épure et d'absolu.

L’histoire de cette cheffe prodigieuse est rapportée par son assistant cuisinier, dévoué corps et âme à sa patronne. Il est même amoureux d’elle, mais son amour devra demeurer platonique, comme dans la littérature courtoise du Moyen Age.

La Cheffe, roman d’une cuisinière, par Marie Ndiaye. Editions Gallimard, 276 pages, (prix pas encore indiqué). Parution le 3 octobre 2016.

►A (re) lire : Rentrée littéraire 2016: les lettres africaines ont le vent en poupe (1/2)