Gabon: que sont devenues les centaines de personnes arrêtées?

Des partisans de Jean Ping sont embarqués dans des camions de la police, au quartier général de du candidat de l'opposition, le 1er septembre, à Libreville.
© MARCO LONGARI / AFP

Au Gabon, quatre jours après l’annonce de la réélection contestée d’Ali Bongo à la tête du pays, il n’y a toujours pas de sortie de crise. Jean Ping, son principal rival du scrutin, reste sur ses positions et revendique la victoire. A Libreville, un calme tout relatif se maintient mais le sort des personnes interpelées est toujours incertain : plus de 1000 ont été arrêtées, dont environ 800 à Libreville.

A Libreville, même si les tensions dans la rue ont très nettement baissé d'un cran, l'insécurité reste palpable, surtout la nuit. Au marché par exemple, les commerçants dorment sur place depuis le début des émeutes. Chaque soir, ils repoussent des assaillants qui viennent pour piller ou casser. Une fois, ils sont même venus avec des bidons d’essence pour incendier le marché. Chaque fois, les commerçants les repoussent avec des bâtons. Ils ont même réussi à en attraper quelques-uns qu’ils remettent à la gendarmerie.

Dans le quartier populaire Plein-Ciel, réputé pour être assez chaud, des coupeurs de route s’y installent tous les soirs. Ils posent des barricades aux alentours de 20h. Ils arrêtent certaines voitures pour les rançonner et enlèvent aussi les grilles sur les égouts pour bloquer les véhicules.

Ismaël, travaillant comme chauffeur la journée, a dû dormir deux soirs de suite à l’hôtel parce qu’il ne parvenait pas à rentrer chez lui. Il décrit une situation pénible, un quartier en partie coupé du reste de Libreville, sans compter le fait qu’à l’intérieur de Plein-Ciel, il y a eu des commerces attaqués qui sont désormais fermés. Les habitants subissent par exemple une pénurie de crédit téléphonique.

Pour le reste de la ville, la situation se calme. Les marchés rouvrent doucement. On continue de déblayer les routes et il n’est pas rare de voir des camions du génie militaire remplis de voitures calcinées.

Le bâtonnier dénonce les conditions de détention

Pendant que les traces laissées par les heurts post-électoraux sont peu à peu effacées, plusieurs centaines de personnes dorment toujours en prison.

Le bâtonnier de l'ordre des avocats du Gabon, maître Jean-Pierre Akumbu M'Oluna, a dénoncé samedi les « conditions de détention dégradantes » des quelque 800 personnes arrêtées et détenues à Libreville depuis trois jours. Il assure que les personnes interpelées ne connaissent pas le motif de leur arrestation, et que l’immense majorité d’entre eux n’ont pas pu recevoir la visite d’un avocat.

Autre source d’inquiétude : la manière, et les délais, dans lesquels ils pourront être présentés au parquet. « Quand est-ce qu'ils vont être déférés, je n'en sais rien, quand est-ce qu'ils vont être jugés, je n'en sais rien, s'inquiète-t-il. Avec quel juge ? Parce que là on est en période de vacances judiciaires jusqu'au premier lundi du mois d'octobre. Ça veut dire que près de la moitié des magistrats sont en vacances. »

Le porte-parole du gouvernement, Alain Claude Bilie By Nze réfute ces affirmations. D’après lui, au contraire, la loi est respectée, et les détenus reçoivent des soins médicaux. « Bien entendu que les personnes seront présentées [devant un juge] dans des délais raisonnables et M. le bâtonnier le sait parfaitement bien, assure-t-il. On ne peut pas garder des personnes pendant des semaines et des mois sans qu'il y ait une procédure engagée. Aujourd'hui les personnes sont gardées dans les conditions prévues par la loi. Ils peuvent accéder aux médecins, nous travaillons avec la Croix-Rouge qui peut apporter des soins à ceux qui en ont besoin. »

Le procureur de Libreville, Steeve Ndong Essame Ndong, assure que les 800 interpelés de Libreville seront tous présentés au parquet lundi. Il promet que ses équipes sont prêtes à travailler « jusque tard dans la nuit, mais que tous les cas seront présentés ». D’après les chefs d’accusation, les peines peuvent aller jusqu’à cinq ans de prison.

Des familles sans nouvelles de leurs proches

Par ailleurs, de nombreuses familles sont sans nouvelles de leurs proches, dans la capitale gabonaise, ce qui constitue un autre signe d'inquiétude. En fait, ces centaines de personnes interpellées sont réparties dans différentes structures de police ou gendarmerie à travers la ville et donc, leurs proches les recherchent. C’est le cas par exemple de Jacqueline que nous avons rencontrée, une Librevilloise, totalement désespérée à la recherche de son fils et de ses voisins. Elle ne parvient pas à les retrouver. Elle a été à la Documentation, à la police nationale, à la gendarmerie, dans plusieurs commissariats ainsi qu'aux camps militaires. Rien. Elle dit ne pas avoir le courage d’aller à la morgue.

Ces personnes auraient été arrêtées au quartier général (QG) de campagne de Jean Ping lors de l’assaut. En début d’après-midi, Jacqueline s’est rendue au commissariat Bellevue. Elle a été bien reçue mais un homme en civil, se présentant comme un major, lui a dit qu’il allait tuer son fils. Ses propos l’ont complètement bouleversée. Elle est sortie des lieux en rage, hurlant contre cet homme avant de faire un malaise. Il a fallu l’asseoir, lui donner de l’eau et elle est complètement épuisée. Elle doit maintenant aller au commissariat PK9. Si elle ne les trouve pas, elle affirme qu’elle dormira devant la Documentation jusqu’à ce que l’on trouve son fils et ses amis.

Mon enfant, c'est tout ce que je demande !

Ecoutez le reportage avec Jacqueline
04-09-2016 - Par Sébastien Nemeth

L’Union africaine rompt le silence

Dans un communiqué du Conseil de paix et sécurité, l'organisation panafricaine appelle toute les parties prenantes de la crise postélectorale gabonaise à faire preuve de retenue. L’Union africaine (UA) redoute une menace sur la stabilité régionale et préconise un recours à toutes les voies légales et constitutionnelles pour trouver une solution à la contestation des résultats provisoires de l'élection présidentielle.

Jean Ping refuse de se tourner vers le Conseil constitutionnel pour trancher le contentieux électoral. Il estime, en effet, que la Haute cour de justice gabonaise est aux ordres du président sortant Ali Bongo.

Par ailleurs, en France, dans une vidéo postée sur YouTube, le délégué du PDG en France, Dieudonné Apérano, démissionne du parti d’Ali Bongo et appelle à reconnaître la victoire de Jean Ping au vu des « mensonges dans les résultats électoraux », dénonce-t-il.

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