Erythrée: il y a 15 ans, le pays sombrait dans la dictature

Le président de l'Erythrée, Issayas Afewerki.
© Reuters

Le 18 septembre est un jour particulier pour les Erythréens. Pour beaucoup d'entre eux, cette date marque l'anniversaire des purges politiques qui ont eu lieu dans leur pays le 18 septembre 2001, quand le monde entier regardait ailleurs, une semaine après les attentats du 11-Septembre. Ces purges sont intervenues alors qu'un débat faisait rage dans le pays autour de la dérive dictatoriale du président érythréen, Issayas Afewerki. Un débat lancé par la publication d'une lettre ouverte signée par quinze réformistes du parti au pouvoir, dans les colonnes des journaux qui paraissaient alors dans la capitale, Asmara.

Les domiciles d'Asmara des quinze réformistes du parti étaient, depuis quelques semaines, sous surveillance constante. Des hommes en civil étaient postés à l'extérieur, filmant et photographiant tous les visiteurs.

Selon ceux qui les côtoyaient à l'époque, les ministres Petros Solomon, le général qui avait libéré Asmara en 1991, Haile Woldentensae, un homme qui était monté au maquis avec le président Issayas, le chef d'état-major Ogbe Abraha, entre autres, se savaient en sursis. Quelques semaines plus tôt, ils avaient été « gelés » : leur salaire leur était toujours versé, mais ils étaient interdits de toute activité publique.

Le 18 septembre 2001 à l'aube, un commando du mystérieux colonel Simon Ghebredingel les a tous arrêtés, les uns après les autres. La radio annonçait simultanément l'interdiction de la presse privée. Tous ont été conduits à la prison centrale d'Asmara, suivis cinq jours plus tard par les principaux journalistes de la capitale, qui avaient demandé des explications au gouvernement.

Quelques mois plus tard, une lettre sortie clandestinement de prison annonçaient que tous avaient commencé une grève de la faim pour exiger un procès. Depuis, ils ont disparu. Des gardiens ayant fui le pays disent qu'ils sont détenus dans le bagne d'Eiraeiro, dans les montagnes, où depuis leur transfert une majorité d'entre eux seraient morts.

Intellectuels victimes de la répression

Semret Seyoum était journaliste du trihebdomadaire Setit, le plus gros tirage du pays. Dès qu'il a senti que les choses tournaient mal, il s'est caché, en compagnie de son rédacteur en chef.

Après avoir passé trois mois caché dans Asmara, Semret Seyoum n'en tenait plus. Avec son rédacteur en chef Aaron Berhane, il a décidé de fuir le pays à pied, vers le Soudan. Mais en passant la frontière en pleine nuit, il a été arrêté par une patrouille.

« Je suis resté en prison environ un an. Mes conditions de détention étaient très éprouvantes. J'étais à l'isolement, dans une cellule souterraine pendant plusieurs mois, dans la prison de Hadish Measker. Mes mains étaient constamment liées par des menottes, j'étais tout le temps pieds nus. La nourriture n'était pas suffisante. C'était de la torture psychologique. »

Et puis après un an et quatre mois, il est extrait de sa cellule et conduit au ministère de la Défense. « Ils ne m'ont rien expliqué, vraiment. Ils m'ont juste conduit au ministère. Là, ils m'ont dit que ma punition était terminée. Je n'ai rien dit, je n'ai rien demandé. Si j'avais posé une question, ils auraient trouvé une nouvelle forme de punition, peut-être qu'ils m'auraient renvoyé en prison. C'était très dur, très angoissant. C'est incroyablement difficile, et je ne trouve pas les mots pour décrire cette expérience. »

Aujourd'hui, Semret Seyoum vit en exil au Canada, où il dit être toujours menacé et insulté par les partisans du régime érythréen.

Douloureux souvenirs des enfants de disparus

Parmi les intellectuels victimes de la répression du régime, figurait également le journaliste et dramaturge Fessehaye Yohannes, qui était connu sous le pseudonyme de Joshua. Personne n'a plus entendu parler de lui depuis son arrestation.

Sa fille Elsa est parvenue à s'enfuir d'Erythrée il y a quelques mois. Elle se souvient du jour de l'arrestation de son père. Elle avait huit ans.

« C'était un jour de fête dans notre maison. Des hommes sont arrivés. Ils ont dit à mon père : "Vous venez avec nous !", et ils l'ont emmené. Je m'en souviens très bien... Depuis son arrestation, je ne l'ai plus revu. Je n'ai rien demandé à personne, parce que dans la famille de mon père, on évitait le sujet. Ils disaient toujours : "Ils vont t'arrêter, toi aussi". Le frère de mon père a interpellé le président à son sujet et ils l'ont emprisonné pendant trois ans. Quant à moi, j'ai été enrôlée dans l'armée pendant huit ans, sans savoir quand je serais démobilisée. Alors à la première occasion, je me suis échappée, sans argent. Je m'en souviens très bien. »

Malgré sa fuite, l’ombre du régime plane toujours sur sa vie. « Quand je suis arrivée en Ethiopie, on m'a envoyé dans un endroit sûr. On pense que je ne suis pas en sécurité dans un camp de réfugiés. Les fanatiques du régime érythréen peuvent me faire du mal, c'est ce qu'on pense. Je sais que je ne peux rien faire pour le peuple érythréen, confie-t-elle. Tout ce que je peux faire, c'est lutter pour mon père. Je n'ai aucune nouvelle de lui, ça fait quinze ans ! »

« Je l’ai vu à travers les grillages »

Autre tragédie, celle qui touche la famille du photographe et cinéaste Seyoum Tsehaye, fondateur de la télévision publique après l'indépendance. Ses proches sont aujourd'hui réfugiés en France. RFI s'est entretenu avec ses deux filles, Abie et Beilula. Abie se souvient de la dernière fois qu'elle a vu son père, qui depuis a disparu dans les prisons érythréennes. Elle avait un peu moins de trois ans.

« L’un des seuls souvenirs que j’ai gardé, c’est lorsqu’on est allé le voir en prison. Et puis je l’ai vu à travers les grillages. C’est le seul contact que j’ai pu avoir. C’est pas comme en France ou en Europe, où même une personne qui a commis des attentats a un avocat et un jugement honnête. Tandis qu’en Erythrée on se retrouve en prison et on n’a même pas le droit de s’exprimer, d’avoir de contact avec notre famille. Et, ça me met en colère, parce que je ne comprends pas qu’on ait même pas de ses nouvelles, c’est quand même quelque chose d’atroce. »

Un sentiment que partage sa sœur Beilula. « Ça me choque et en fait, ça fait tellement longtemps que je n’arrive même plus à y croire. » Si elle en parle aujourd’hui, c’est seulement à ses amis les plus proches, avoue-t-elle. « Ils sont complètement choqués. Pour eux, c’est quelque chose d’exceptionnel et, pour eux, c’est complètement anormal. »