[Reportage] Opération Sophia: au large du chaos libyen

L’équipage du Falcon 50 de la marine française est composé de six personnes. En mission au large de la Libye, le 22 septembre 2016.
© RFI/Olivier Fourt

L'opération porte le nom d'une petite fille née en aout 2015 à bord d'une frégate allemande après avoir été secourue en mer Méditerranée. La mission européenne Sophia est entrée cet été dans sa deuxième année. Cinq navires et sept aéronefs sont aujourd'hui mobilisés pour lutter contre les réseaux clandestins de passeurs. Depuis début septembre, Sophia contribue à la mise en œuvre en haute mer de l'embargo des Nations unies sur les armes visant particulièrement les groupes jihadistes en Libye. En exclusivité pour RFI, Olivier Fourt a pu participer à une mission de renseignement en méditerranée dans le cadre de l'opération Sophia.

De notre envoyé spécial,

Selon les chiffres de l'Union européenne, 87 trafiquants d'êtres humains ont été arrêtés à ce jour, et plus de 26 000 migrants secourus. Mais les navires de guerre étrangers des 24 pays contributeurs ne sont pas autorisés à pénétrer dans les eaux territoriales libyennes. Une mission qui, à terme, devrait revenir aux garde-côtes libyens.

La France contribue généralement à la mission en mettant à disposition d'EunavforMed un patrouilleur et un avion de patrouille maritime (PATMAR) Falcon 50M. Les missions de ce type se déroulent, en moyenne, deux fois par mois au départ de la base navale d'Hyères, dans le sud de la France. Les 26 et 27 octobre prochain, à l'occasion de la réunion ministérielle de l'Otan, la question de l'appui de l'Alliance atlantique à la mission européenne Sophia devrait figurer en bonne place à l'ordre du jour.

Blue Flag calling

Reportage à bord du Falcon de la marine française au large de la Méditerranée
29-09-2016 - Par Olivier Fourt

Sous les ailes du Falcon 50 de la marine, les reflets argentés de la Méditerranée. En cette fin septembre, la météo est très bonne. Grand soleil, 35 kilomètres de visibilité au-dessus de la surface. Le temps idéal, pour surveiller le trafic maritime au large de la Libye. Des conditions également idéales pour les passeurs, à qui il faudra payer 1 500 euros pour tenter la traversée.

A l'approche des côtes libyennes, Oriane, le chef de bord, donne ses consignes : « On arrive bientôt sur zone, on va chercher surtout des petits bateaux, tout le monde ouvre l'œil. Ca peut être des pêcheurs, comme des embarcations de fortune », lance-t-elle sur la radio de bord. L'avion de la marine française s'identifie auprès du Garibaldi, le porte-hélicoptère italien qui patrouille lui aussi au large de la Libye, et qui est le navire amiral de l'opération Sophia.

« Blue flag, Blue flag this is Victor Yankee, do you hear me ? » La réponse positive arrive après plusieurs tentatives et la mission peut commencer. Un navire britannique, le HMS Enterprise, croise quant à lui à 180 km de là et aucun avion militaire n'est signalé ce matin dans la zone. « Quand c'est le cas, on nous donne des altitudes à respecter, chacun doit rester dans son bloc », précise l'équipage.

Aujourd'hui, seul un hélicoptère civil rejoint une plate-forme pétrolière off-shore entourée d’une multitude de petits bateaux de support logistique. Les ordres du quartier général d'EunavforMed arrivent sous forme de messages électroniques : « Message du FHQ : TASK : Patrouiller le long des eaux territoriales en Zouarah et Sabratha et rechercher, suivre et reporter les embarcations ou les bateaux de migrants ».

A 27 kilomètres de la Libye

Document relevant la position des deux embarcations de migrants récupérées et reconstituant la zone de patrouille.

La zone d'investigation est relativement étroite, compte tenu des performances du Falcon qui va voler à 220 nœuds dans des altitudes comprises entre 2 500 et 100 pieds. Phil, le navigateur radaristes, détaille : « La longueur de notre Track, c'est 17 milles nautiques, c'est-à-dire trois minutes de vols (...) Il va falloir astiquer deux à trois fois. »

En clair, l'équipage du Falcon va sillonner le secteur pour concentrer la première phase du vol sur la partie ouest d'une zone de recherche s'étendant sur 35 kilomètres de large et près de 200 de long. Zouarah est un repère bien connu des passeurs et des trafiquants. De ses plages sont partis des milliers migrants. Dans cette région, c'est surtout des embarcations en bois qui sont employées. Elles sont assez semblables à celles utilisées par les pécheurs de la région.

Problème pour les passeurs, avec la mise en place de la phase 2 de l'opération Sophia autorisant l'arrestation des criminels, en haute mer, il devient pour eux de plus en plus difficile de récupérer leur navire au large une fois les migrants transférés ou secourus. C'est un manque à gagner qui les conduit à utiliser des embarcations pneumatiques plus légères et moins coûteuses et qui pourront être abandonnées après la traversée. Les passeurs ont également adapté leurs tactiques en évitant de tracter ou d'accompagner les migrants au-delà des eaux territoriales, comme le révèle un rapport confidentiel du service d'action extérieure de l'Union européenne (EEAS) publié par Wikileaks en février 2016.

« Il faut être très curieux en mer »

« Les passeurs peuvent user de n'importe quels stratagèmes pour cacher les migrants. Bien sûr, si on aperçoit des choses, comme des bâches disposées sur les bateaux, on va descendre plus bas et chercher à investiguer de plus près », assure Oriane le chef de bord. « C'est aussi l'attitude des navires de passeurs qui peut être suspecte ; un pêcheur n'a pas la même attitude qu'un trafiquant. ».

Devant son écran radar, Phil recherche les « échos » que lui renvoient les embarcations à la surface de l'eau. « On a un petit écho dans notre 170, à 8 nautiques », annonce le radariste. « Je le vois, c'est un pêcheur et il est en route, il vient de faire un virage serré par la droite », répond le chef de bord.

Le Falcon poursuit sa route vers le Sud après avoir laissé derrière lui l'île de Lampedusa. « On est à 15 nautiques des côtes libyennes, on ne va pas plus loin, mais on doit pouvoir voir des navires situés dans les eaux territoriales », précise le radariste. « Oui, je vois deux bateaux qui suivent un voilier et qui font route vers le Nord, donc on va les prendre en photo quand ils vont passer près de nous. On ne s'attendait pas à trouver un voilier orange tractant deux annexes ici, mais peut-être qu'il s'agit d'un navire affrété par une ONG, mais on n’est pas au courant et va le signaler », assure le capitaine Oriane.

Mission de sauvetage au milieu des débris

Débris d’un bateau pneumatique de migrants abandonné après sauvetage en mer Méditerranée. © RFI/Olivier Fourt

Après une heure de patrouille, le quartier général de Sophia envoie le Falcon dans une autre zone, cette fois à l’est de Tripoli sur la position d’un possible naufrage de migrants. Avant même d’arriver sur place, deux points blancs apparaissent sur la mer :

« Il y a vraiment tout un tas de petites taches qui flottent sur la zone, prévient le chef de bord. Le premier qui trouve quelque chose d'intéressant prend des photos, sachant qu’ici la mer c'est un peu une poubelle, il y a souvent des choses qui flottent, du plastique, du polystyrène, y compris des restes d'embarcations coulées ». Si les militaires détruisent les embarcations après avoir secouru les réfugiés, les ONG ne les sabordent pas et les abandonnent en mer, mettant parfois les équipages d'avion de reconnaissance sur une mauvaise piste.

Dans le cockpit, le capitaine Oriane essaye d'en savoir plus avec ses jumelles. « Visuel ! Je confirme, c'est bien un Zodiac et il y a pas mal de monde à bord, c'est clairement ça, et le deuxième c'est encore très rapide et c'est chargé. Ce sont deux semi-rigides de 10 à 15 mètres de long, plus de 30 personnes à bord, pour moi y'en a au moins une cinquantaine ». La marine militaire est présente dans le secteur avec une frégate, rapidement le contact est établi. Le Sea Watch II, un navire appartenant à une ONG, récupère les migrants entassés sur les deux bateaux pneumatiques.

Etablir les flux d'armement en Méditerranée

Pour lutter contre les trafiquants, il faut aller voir en mer pour rechercher les comportements suspects. La procédure consiste à survoler tous les bateaux, identifier les embarcations, noter leur position et reporter le tout aux autorités. Les marins appellent cela « blanchir » une zone. Sophia est donc avant tout une mission de renseignement et la marine nationale surveille de près les flux d'armes en Méditerranée.

Embarcation de migrants survolée et signalée à l’est de Tripoli, Libye. © RFI/Olivier Fourt

Sur la liste des navires à surveiller entre la Libye et l'Europe, un petit cargo battant pavillon panaméen et se rendant dans l'ouest de la Libye ou encore un navire « roulier » maltais navigant près des côtes d'Afrique du Nord. « Après 2011, il y a des armements qui sont sortis des casernes de Libye, mais aujourd'hui, ces arsenaux ont beaucoup diminué ou sont hors d'usage et les combats se poursuivant entre les différentes milices, on assiste donc à un besoin croissant d'armes. C'est pour cela qu'un embargo renforcé depuis la mer a été mis en place »,explique le capitaine de vaisseau Gilles Boidevezi, l'adjoint opérations du préfet maritime commandant la zone maritime de la Méditerranée.

« Pour l'instant, on est dans une phase initiale avec deux bateaux, l'un français (PHM) et l'autre britannique, qui au sein de l'opération Sophia sont d'avantages dédiés à une meilleure connaissance des possibles flux illicites qui vont vers la Libye. A ce stade, ils conduisent des actions de renseignement et des opérations de visite. Cela veut dire qu'ils envoient des équipes sur les bateaux pour essayer de constater des phénomènes illicites. On espère qu'après avoir consolidé nos connaissances, on sera à même de conduire des saisies importantes comme on le fait ailleurs dans le monde », ajoute le capitaine de vaisseau.

Au printemps 2016, les services occidentaux avaient lancé l'alerte concernant six navires partis de Turquie et se dirigeant vers la Libye pour ravitailler les combattants jihadistes. « Ils déposaient leurs cargaisons à Misrata, cette ville n'était pas en zone EI, mais personne n'y trouvait rien à redire. Ensuite, l'armement partait sur des embarcations et était transbordé sur des barges mobiles pour rejoindre des points de débarquement situés à terre. Tout monde s'est battu en mer, la milice Libyan Army a réussi à attaquer une barge, mais les forces spéciales libyennes ont perdu leur patrouilleur », confirme à RFI une source militaire française.

Suivre aussi les livraisons légales

En mai dernier, 24 délégations africaines, arabes, européennes et américaines ainsi qu'onusiennes ont annoncé à Vienne qu'elles soutenaient le demande du Premier ministre Fayez el-Sarraj visant à obtenir une levée partielle de l'embargo sur les armes à destination du gouvernement d'union nationale. « En Méditerranée, il y a beaucoup de navires qui battent pavillon de complaisance, et on a beaucoup de trafic de drogue et d'armement. C'est donc compliqué de connaître exactement le point de départ du flux d'arme. En effet, il y a beaucoup de transbordements en mer, entre bateaux ou vers la terre. Quand un navire arrive en Libye, il faut retracer l’itinéraire qu’a suivi ce bateau pour identifier précisément où a pu se faire le chargement et quelle est la nature de ce chargement. Il y a aussi des cargaisons licites qui vont au profit des autorités libyennes et c'est une fois sur le territoire libyen que certaines milices peuvent s'en saisir et les vendre à d'autres entités, qui ne sont pas forcément rattachées au gouvernement libyen », conclut Gilles Boidevezi.

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