Winnie Mandela mythifiée par Ndebele

Winnie Madikizela-Mandela.
© REUTERS/Siphiwe Sibeko

Winnie Madikizela-Mandela a soufflé ses 80 bougies le 26 septembre. Sur le plan littéraire, c’est l’occasion d’évoquer un livre majeur de Njabulo Ndebele. L’écrivain produit peu, mais ses livres courts et travaillés constituent toujours un événement.

The Cry of Winnie Mandela (« Le lamento de Winnie Mandela ») est paru une première fois en 2003, tout de suite salué par la critique. Ndebele a peaufiné une seconde version dix ans plus tard, augmentée de plusieurs contributions d’universitaires comme Dorothy Driver et Antjie Krog sur le rôle de la femme pendant la résistance.

Ndebele reprend la figure mythique de Pénélope qui attend son Ulysse tout au long de son périple, en la transposant dans l’Afrique du Sud du XXe siècle. Quatre femmes sont abandonnées par leur mari. Pour des raisons économiques (travail dans les mines), universitaires (études à l’étranger), politiques (exil) ou sordides (vagabondage sexuel), elles se retrouvent irrémédiablement seules.

Elles nouent un dialogue avec leur modèle, Winnie, séparée de Nelson pendant vingt-sept ans. L’auteur dresse un portrait nuancé de celle qui fut d’abord acclamée comme mère de la nation, puis condamnée pour kidnapping. Dans les années 1960 les Noires sud-africaines et des millions d’Africaines se sont identifiées à cette jeune femme courageuse et flamboyante. Maltraitée en prison par son interrogateur, elle en a tiré une force de caractère peu commune. Harcelée par la police de l’apartheid, elle a accumulé une rancœur qui ne s’est toujours pas apaisée.

Je me souviens de notre déjeuner fin 1990 à Johannesburg. Un des serveurs est venu lui murmurer trois mots en xhosa. « Maman, il faut nous donner des armes, on nous massacre la nuit dans les townships. » Plus tard, elle me dira « Nelson, entouré de ses camarades à Robben Island, a connu une vie moins difficile que moi, exilée à Brandfort avec mes deux filles et soumise aux raids nocturnes des policiers ». On comprend mieux qu’elle sorte les couteaux contre les cadres de l’ANC qui « se mettent au lit avec les Blancs ».

Ndebele n’esquive pas la zone d’ombre de Winnie, la chef de gang. On se souvient de Stompie, tabassé à mort à l’âge de 14 ans. Il ne fut pas la seule victime des voyous qui faisaient office de gardes du corps. Qu’elle ait pris des amants pendant sa cruelle solitude, l’écrivain l’admet, il déplore en revanche ses liaisons tapageuses après la libération de Nelson.

Enfin, face à la commission Vérité et Réconciliation, Winnie a fini par admettre, après moult supplications de l’archevêque Desmond Tutu, que les choses avaient pris une tournure horrible. Ndebele à l’intelligence de démonter, sans haine ni dithyrambe, les ressorts d’une femme d’exception, à la fois héroïne et criminelle.

The Cry of Winnie Mandela, Picador Africa, 2013
 


Georges Lory, spécialiste de l’Afrique du Sud et de ses romanciers. © alliance-editeurs.or

Georges Lory est un fin connaisseur de la vie politique et culturelle de l’Afrique et tout particulièrement de l’Afrique australe. Ex-diplomate, il a notamment été conseiller culturel en Afrique du Sud de 1990 à 1994. Ancien journaliste, il a été directeur des Affaires internationales à RFI.

Ecrivain polyglotte, Georges Lory a aussi traduit, entre autres, les œuvres du Néerlandais Adriaan van Dis, du Prix Nobel de la littérature Nadine Gordimer et des poètes afrikaners comme Breyten Breytenbach ou encore Antjie Krog.

Retrouvez chaque mardi le blog littéraire de Georges Lory.
 

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