Egypte: sur les réseaux sociaux, d’étranges appels à manifester agitent le pays

En Egypte, il est interdit de manifester et les récalcitrants sont sanctionnés très sévèrement (ici les forces de l'ordre, le 25 avril 2016).
© MOHAMED EL-SHAHED / AFP

En Egypte, la valeur de la monnaie locale a été divisée par deux en l’espace d’une semaine. En raison de la libéralisation de la livre et donc de l’inflation galopante, les autorités craignent des troubles sociaux. De mystérieux appels à manifester font réagir la classe politique, les médias et les réseaux sociaux, depuis un peu plus de deux mois. Ces appels à la « révolution des pauvres » pour le 11 novembre ont été publiés sur des pages Facebook depuis fin septembre. Mais malgré la gronde populaire de plus en plus audible, les forces révolutionnaires ont décidé de se tenir à l’écart de ces appels anonymes : il est interdit de manifester en Egypte et les récalcitrants sont sanctionnés très sévèrement.

Avec notre correspondant au CaireFrançois Hume-Ferkatadji

Certains en sont convaincus : « Il y aura une autre révolution, et ce sera vendredi 11 novembre. » Mais la plupart des militants qui ont fait leurs armes en 2011 sont, eux, beaucoup plus dubitatifs devant ce qu’ils considèrent comme un piège tendu par le pouvoir.

Mohamed Salah, membre du mouvement du 6-Avril, explique : « On a appris les leçons du passé. On pense à l’expérience de Tamarod : on a suivi un appel à manifester, qui était aussi mystérieux, dont on ne connaissait pas les gens derrière les écrans. Et à la fin, on a découvert mais trop tard, que c’était les organismes de sécurité, c’était les moukhabarat. Donc pourquoi pas cette fois. Il y a une théorie qui dit que peut-être ce sont les services de renseignements qui sont derrière tout ça. »

Le président de l’Alliance populaire socialiste Mamdouh Habashi a pris la même décision. Il voit un complot des autorités pour provoquer le chaos. Une réaction qui traduit aussi l’impossibilité pour ces mouvements de mobiliser les masses.

« Certaines parties du régime aujourd’hui ont la volonté de fermer le reste de l’espace publique encore ouvert, estime-t-il. Cet espace tout petit que nous avons encore, ils veulent le fermer complètement. Et pour cela, ils ont besoin d'une bonne raison. Encourager les gens à aller dans la rue peut faire partie du plan : les gens sont blessés, mais ils ne sont pas organisés, donc il est facile de provoquer le chaos. Et ce serait une bonne occasion de montrer une main de fer, de fermer tout, d’arrêter en masse. Je pense que l’exemple d’Ergodan n’est pas loin. »

Les rumeurs sur le 11 novembre ont récemment pris une tournure mi-comique mi-macabre. Une autre page Facebook appelant à un suicide collectif le 11 novembre a recueilli près de 50 000 likes.

Reportage : La vie quotidienne de plus en plus difficile

Khaled est boulanger depuis 20 ans. Jamais il n’avait connu une telle situation, obligé de multiplier le prix de ses petits pains par 2, il reçoit quotidiennement des remarques de ses clients qui ne comprennent pas. « Je suis artisan, je suis en contact direct avec les consommateurs. Quand les produits de base sont plus chers, je suis obligé d’augmenter mes prix et le consommateur paye davantage… Pour certains de mes clients chaque guineh compte, ça affecte leur vie. Et puis le prix du sucre a été multiplié par 3 en quelques mois. »

Du sucre, Khaled n’arrive même pas en trouver sur le marché. Pour confectionner ses pâtisseries, il a décidé de remplacer le saccharose par du miel noir. Là aussi beaucoup plus cher. Un peu plus loin, Nour revient du marché les bras chargés par ses sacs de course, elle grogne : « Tout est cher. Les gens qui ont un revenu régulier comme moi qui suis retraitée sont très touchés parce que par exemple les chauffeurs de microbus augmentent leur prix, mais moi ma retraite ne change pas. »