Abdelkader Rahmani, une chance manquée en pleine guerre d’Algérie

Portrait d'Abdelkader Rahmani pendant la Seconde Guerre mondiale.
© DR

À la fin de cette semaine, du 18 au 20 novembre, les archives de France organisent la « Grande Collecte », une opération par laquelle les Français et les personnes résidant en France sont invités à apporter dans cent lieux de collecte des photos, des courriers, des carnets qu’ils détiennent et qui peuvent enrichir la mémoire collective. Le thème retenu cette année est « Afrique France, XIXe-XXe siècle » et à cette occasion RFI vous propose une série de quatre reportages sur quatre archives privées, déposées par le passé, qui ont permis de faire avancer l’écriture de l’histoire du continent. Pour ce premier volet, nous nous intéressons à Abdelkader Rahmani, un militaire de l’armée française d’origine algérienne… En 1957, il avait proposé avec d’autres compagnons d’armes une médiation entre le FLN et les autorités françaises…

Militaire de l’armée française. D’origine algérienne. En cette année 1956, il devient plus difficile que jamais, pour le lieutenant Rahmani de concilier ces deux parties de lui-même. La répression qui a eu lieu dans le Constantinois après l’armistice de 1945 l’a profondément ébranlé. Les nouvelles venues d’Algérie l’inquiètent depuis un moment déjà. Deux événements font basculer l’existence d’Abdelkader Rahmani : l’intervention de la France et de la Grande-Bretagne à Suez, ainsi que le détournement par les Français de l’avion qui transporte cinq chefs indépendantistes algériens du FLN, le Front de libération nationale. Les leaders, dont Ahmed Ben Bella, sont arrêtés.

 

Principaux dirigeants du FLN (de gauche à droite : Mohamed Khider, Mostefa Lacheraf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Ahmed Ben Bella) après leur arrestation suite au détournement, le 22 octobre 1956 par l'armée française, de leur avion civil marocain, © Domaine public

 
Abdelkader Rahmani est à l’époque en stage au Liban, envoyé par ses supérieurs qui -croit-il comprendre- s’inquiètent de son origine algérienne. C’en est trop. « Quand il y a eu le détournement de l’avion, là ça a débordé, confie-t-il dans le documentaire Combattre. J’ai dit ‘c’est fini, je ne peux plus rester. Entre Suez et ça, je ne peux plus porter l’uniforme français. Et j’ai pensé déserter. Mais ma conscience était plus forte que ces arguments. J’ai décidé de rentrer à Paris et de voir ce que j’allais faire. »
 
Dans le livre L’affaire des officiers algériens (Seuil, 1959) il raconte qu’à son retour en France, il a retrouvé ses compagnons d’armes d’origine algérienne « en plein désarroi, en plein drame, vivant dans une atmosphère permanente de suspicion intolérable, d’animosité croissante, de la part de leurs chefs et de leurs collègues français. De plus, honteusement surveillés par les sous-officiers et les hommes de troupe français. »
 
« Notre situation d’officiers algériens est rendue intenable »
 
C’est par la plume qu’il décide d’agir avec d’autres officiers. Par une lettre adressée en février 1957 au président français René Coty. Ils sont 52 à signer. « J’étais détaché à l’état-major des Forces armées, explique Rahmani dans ‘l’affaire des officiers algériens’ ; mes camarades me confièrent la délicate mission de rechercher la voie la plus directe, la plus sûre et la plus discrète pour remettre cette lettre au chef suprême de l’armée. »
 
Le courrier rend compte du malaise de ces militaires, tiraillés entre la fidélité au drapeau et celle au pays natal. « Notre situation d’officiers algériens, écrivent-ils au président français, est rendue intenable par la lutte sanglante qui oppose nos camarades français et nos frères de sang, ceux-là mêmes qui les libérèrent il y a douze ans, aux côtés des Forces françaises libres. Lutte visant à approfondir davantage le fossé entre deux éléments appelés à cohabiter pacifiquement » Et ils proposent au chef des armées leur aide pour la recherche d’une solution : « Officiers français d’origine algérienne, nous sommes conscients de l’écrasante et douloureuse responsabilité qui nous incombe face à la France, face à l’Algérie. Nous sommes et pourrons faire un lien solide entre nos deux peuples. »
 
Les officiers algériens vont frapper aux portes des principales figures politiques de la IVe République pour essayer de convaincre. Ils rencontrent aussi des représentants du FLN. Prend alors corps l’idée d’une contribution plus précise à la recherche de la paix. Celle d’une médiation : « Pourquoi ne pas essayer de jeter un pont entre, d’une part un gouvernement et une armée à laquelle nous appartenons, et d’autre part un peuple qui est le nôtre ? ».
 
Inculpté d’entreprise de démoralisation de l’armée
 
Les autorités françaises ne donnent pas suite. Pour elles, tout cela ressemble trop à une action psychologique destinée à déstabiliser l’armée. Elles font arrêter Abdelkader Rahmani début mars 1957. Il est interrogé par la DST (Direction de la surveillance du territoire), qui lui apprend qu’une quinzaine de ses compagnons de lutte ont été mis sous les verrous, de même que plusieurs de ses amis. Rahmani sera inculpé d’« entreprise de démoralisation de l’armée ».
 

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Extrait du journal de détention d'Abdelkader Rahmani à Fresnes. © Archives nationales d'Outre Mer

 
Du 28 mars au 20 mai 1957, incarcéré à la prison de Fresnes, il tient un journal, dont des extraits parviennent à sortir et sont publiés par l’hebdomadaire Témoignage Chrétien. Les cahiers originaux, désormais conservés aux Archives nationales d’Outre-Mer, rendent compte de son quotidien : « Hier, j’ai eu la visite du directeur régional des prisons, M. Ourq, écrit-il le mercredi 19 mars 1957. Il était chargé d’une enquête au sujet des extraits de mon journal parus dans l’hebdomadaire Témoignage Chrétien du 14 et le Monde du 15. Il voulait savoir comment ce journal était sorti de prison et dégager la responsabilité du personnel et de son administration. Je lui fis un papier mettant hors de cause le service pénitentiaire et les visiteurs. »
 
Placé en liberté provisoire le 20 mai 1957, il est à nouveau remis en détention à partir du 9 septembre. Renvoyé en forteresse. Et réincarcéré à la prison de Fresnes. Les officiers algériens, face au blocage de la situation, ont en effet annoncé leur démission de l’Armée française, puis dans une nouvelle lettre collective adressée au président de la République, expliqué les raisons de leur geste.
 

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Lettre des officiers algériens de septembre 1957. © Archives nationales d'Outre Mer

 
 
Libéré le 26 novembre 1958, Abdelkader Rahmani sera cette fois-ci placé en résidence surveillée jusque mars 1959. La publication aux éditions du Seuil de son livre, L’affaire des officiers algériens, lui vaudra d’être déclaré par le ministère français des Armées en « position de non-activité par retrait d’emploi ». De retour en Algérie, il vivra l’indépendance algérienne et ses premières années, avant de devoir se résoudre un ultime retour en France. Il fait partie des fondateurs de l’Académie berbère et sera condamné à mort par contumace sous Boumediene. Il est décédé en France en 2015.
 
Selon l’historien Pierre Vidal-Naquet, le rejet de fait par la France, en 1957, de cette proposition de médiation a été « une chance manquée » dans la guerre d’Algérie. Soixante ans plus tard, il reste à faire échapper à l’oubli le son de cette voix discordante. Le personnage de Rahmani est largement méconnu. Son histoire a été déformée par la passion et la propagande de ces années de crise.
 
Les archives qui ont été remises aux ANOM, les Archives nationales d’Outre-Mer par ses enfants, Patrick, Dominique, Pascale Rahmani et Fabienne Rahmani-Vallat permettent de redécouvrir la complexité du personnage. « M. Rahmani, qui est lui-même officier de confession musulmane emprisonné à Fresnes, va recevoir à la fois des courriers de Mendès France et de De Gaulle, explique Georges Mourier, le mandataire de la dotation Rahmani et réalisateur du documentaire "Combattre". À travers des messagers qui sont pour la plupart d’obédience protestante, il va transmettre à « Témoignage Chrétien » son journal de prison qui va être publié… et au milieu de tout cela son avocat est juif. Donc, on est dans une dimension qui dépasse les clivages civils et politiques auxquels aboutira le drame de la guerre d’Algérie. » Le fonds Rahmani est également une source qui reste à explorer sur l’histoire algérienne des premières années post-indépendance.
 
 
►À (ré)écouter : Reportage Afrique consacré à Abdelkader Rahmani, militaire de l’armée française d’origine algérienne
 
Pour en savoir plus sur la Grande Collecte organisée par les archives de France : http://www.lagrandecollecte.fr/
 

 

 

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