Albert Baratier, ses carnets et l’ombre du portage en Afrique centrale

Les membres de la mission Marchand - Albert Baratier est au premier rang en uniforme clair.
© Archives nationales d'outre-mer

Du 18 au 20 novembre, les Archives de France organisent la « Grande Collecte », une opération par laquelle les Français et ceux qui résident en France sont invités à apporter dans cent lieux de collecte, des photos, des courriers, des carnets qu’ils détiennent et qui peuvent enrichir la mémoire collective. Le thème retenu cette année est « Afrique France, XIXe-XXe siècle ». A cette occasion, RFI vous propose de redécouvrir les carnets d’Albert Baratier, un membre de la mission Marchand qui a traversé l’Afrique d’Ouest en Est à la fin du XIXe siècle, passant par les actuels Congo et Centrafrique. Entretien avec Isabelle Dion, conservateur en chef aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM), qui conservent les carnets de Baratier.

RFI : Avant que nous n’entrions dans les carnets d’Albert Baratier, pourriez-vous replanter le décor de cette mission Marchand, la mission Congo-Nil. Nous sommes donc à la toute fin du XIXe siècle, en 1896. La France décide alors d’envoyer des hommes occuper le Haut-Nil, au Soudan, pour forcer la main aux Anglais...

Isabelle Dion : La mission Marchand, pourrait-on dire, est l’épisode final de la compétition européenne pour le partage de l’Afrique, une compétition qui a débuté par la conférence de Berlin en 1885. La France, à l’époque, est installée au Congo, grâce à Pierre Savorgnan de Brazza. Elle est également dans le Haut-Oubangui et a toujours rêvé d’aller sur le Nil. Malheureusement, sur le Nil, il y a depuis quelques années l’Angleterre qui s’est installée en Egypte et qui vient de reprendre le Soudan avec notamment lord Kitchener, le « Sirdar » [commandant en chef ; NDLR] Kitchener, qui a battu les derviches. La France s’imagine qu’elle va pouvoir devancer l’Angleterre. Marchand part accompagné de quelques hommes et d’environ 150 tirailleurs, en direction du Haut-Nil dans une mission qui va durer plus de deux ans. Ils vont parcourir plus de 6000 kilomètres, des rives du Congo jusqu’au Nil. La mission Marchand a failli déclencher une guerre avec l’Angleterre.

Est-ce que les notes qui ont été laissées par les membres de cette mission Marchand sont des sources intéressantes pour l’histoire des pays africains qui ont été traversés comme le Congo ou la Centrafrique de l’époque ?

Oui, bien sûr parce que tous ces explorateurs rencontrent des populations qu’on ne connaissait pas. Ils signent à tour de bras des traités avec ces populations pour un morceau de terre ou pour avoir des porteurs dans ces régions.

Vous évoquez notamment le portage humain pour que les bagages puissent accompagner l’avancée des coloniaux. Les carnets de ces explorateurs témoignent-ils de cette pratique très dure, très violente de l’époque…

Oui. La mission Marchand est justement célèbre pour cette crise du portage. Lorsque Marchand est arrivé à Brazzaville, il y avait déjà 25.000 charges qui étaient en souffrance parce qu’il y avait des révoltes, on ne trouvait plus assez d’hommes. La mission elle-même avait plus de 3000 charges à transporter. En général, les porteurs transportaient entre 25 et 30 kilos, ce qui fait que la mission Marchand a dû être fractionnée pour éviter qu’il y ait une colonne immense qui circule.

Comment se passait concrètement ce portage ?

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’en cette fin du XIXe siècle, il y a énormément de missions d’exploration. On ne les connaît pas toutes. Il y a un administrateur au début du XXe siècle qui a recensé plus de 600 missions, rien qu’en AEF [Afrique-Équatoriale française ; NDLR], et on ne connait que quelques noms. Les explorateurs arrivaient avec un certain nombre de marchandises, de la nourriture, des armes, etc. Il fallait trouver des porteurs à chaque fois. Dans le cadre de la mission Marchand, non seulement on transportait tout ce qui était nourriture et pacotille, mais on a aussi transporté un bateau qu’on a démonté et remonté, et redémonté... Les porteurs évidemment étaient épuisés.

Les carnets d'Albert Baratier sont conservés aux ANOM, les Archives Nationales d'Outre Mer à Aix en Provence. © © Archives nationales d'outre-mer

On trouve également dans ces carnets des membres de la mission Marchand, des comptes rendus des responsables qui ont pu être rencontrés localement. En remontant le fleuve, les membres de la mission Marchand passent notamment sur le territoire des sultans du Haut-Oubangui [dans l’actuelle Centrafrique ; NDLR], notamment les sultans de Zémio, de Rafaï ou de Tamboura. Est-ce qu’ils nous décrivent comment fonctionnent les sultanats à cette époque ? Est-ce que là aussi ce sont des sources intéressantes ?

Ils décrivent bien sûr comment fonctionnent les sultanats. Ils donnent aussi des portraits physiques de ces sultans. On a des descriptions, on a aussi des photographies. Chaque sultan est entouré d’une sorte de cour, avec des hommes en armes. Parfois ce sont des sociétés esclavagistes elles-mêmes.

On voit donc les deux tragédies de l’époque se croiser. A la fois, ce portage qui est organisé par les explorateurs occidentaux et l’esclavagisme des sultanats par exemple du Haut-Oubangui. Finalement, on a un portrait assez noir de cette société centrafricaine de la charnière XIXe-XXe siècle…

Ces populations étaient à la fois épuisées par le portage et craignaient l’esclavage. Elles étaient dans une profonde souffrance et qui a perduré avec la construction du chemin de fer Congo-Océan.

Entrons maintenant dans les carnets d’Albert Baratier. Qui est d’abord Albert Baratier ?

Albert Baratier, c’est un militaire. Il a fait Saint-Cyr. Il a commencé rapidement sa carrière en Afrique. Il a participé notamment à plusieurs expéditions et campagnes contre Samory, qui était un grand adversaire de la France [Samory Touré résista à la pénétration et à la colonisation française en Afrique de l'Ouest ; NDLR]. Il a rencontré, justement au cours d’une de ses campagnes en 1895, Marchand avec lequel il s’est lié d’amitié. En 1896, Marchand lance son projet de mission Congo-Nil, et donc engage Baratier.

Quel rôle joue-t-il dans cette mission Congo-Nil ?

Baratier est surtout envoyé en avant-garde, pour reconnaître le chemin, pour effectuer des missions hydrographiques, notamment pour le fameux bateau, Le Faidherbe. C’est lui qui reconnaît en premier la région du Bahr el-Ghazal. Baratier est parti avec un des interprètes de la mission puisqu’il fallait absolument progresser vers le Haut-Nil. Le Bahr el-Ghazal, c’est une région très marécageuse, de hautes herbes où on ne voit pas grand-chose. Il s’est perdu pendant quarante jours. Ils avaient emporté des vivres seulement pour une quinzaine de jours. Heureusement, ils ont pu pêcher, mais c’est une aventure héroïque.

Que nous apprennent les carnets de Baratier ?

Ce que j’aime bien dans les journaux de route, c’est qu’ils racontent les choses au jour le jour. On arrive visuellement à se projeter, presque à être avec eux. On a par ailleurs un autre fonds, d’un autre membre de la mission Marchand qui lui aussi a laissé des carnets. On peut comparer les deux récits.

Fachoda telle que la découvrent les membres de la mission Marchand. © Archives nationales d'outre-mer

Que nous apprennent ces carnets du fameux incident de Fachoda entre Français et Britanniques ?

On dit que, effectivement, c’est un incident qui a failli conduire à la guerre. L’Egypte et le Soudan anglo-égyptien étaient la chasse gardée de l’Angleterre, et l’Angleterre avait toujours dit que si elle voyait le drapeau français sur les bords du Nil, elle considérerait ça comme un acte de guerre. Et donc, Marchand arrive le premier à Fachoda.

Fachoda, ce n’est pas grand-chose, c’est un amas de briques. On s’imagine que c’est un lieu extraordinaire, mais pas du tout. C’est un poste militaire égyptien qui a été créé en 1865 et qui a été abandonné après, lorsqu’il y a eu la révolte mahdiste [la guerre des mahdistes, ou guerre du Soudan, est un conflit qui oppose, au Soudan de 1881 à 1899, principalement les mahdistes soudanais, aussi appelés « derviches », désireux d'établir un émirat dans la région, aux forces égyptiennes puis anglo-égyptiennes ; NDLR]. Mais c’est vrai que c’est un lieu charnière. Donc Marchand va planter son drapeau. Et ils font même un jardin. Ils s’installent. Kitchener arrive et il va planter le drapeau anglais. Baratier, lui, en fait n’est pas resté à Fachoda parce que Marchand l’a envoyé en France pour savoir ce qu’il fallait faire. En France, on est en pleine affaire Dreyfus, et donc la France n’a pas vraiment besoin d’un incident avec l’Angleterre. Baratier va rencontrer le ministre des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, qui va ordonner l’évacuation de Fachoda. Baratier retourne à Fachoda et, quelques jours après, Marchand évacue le lieu.

Dans les carnets, on a un récit journalier de ce qui se passe à Fachoda, depuis l’arrivée de Kitchener jusqu’au départ des Français en décembre.
Qu’est-ce qu’un fonds comme le fonds Baratier apporte à l’écriture de l’histoire ?

Les carnets comme ceux d’Albert Baratier apportent un côté humain à des évènements historiques. On a des descriptions de lieux. Baratier dessinait. Donc on a un carnet de dessins. Ça, c’est très intéressant.

Des dessins d'Albert Baratier lors de la mission Congo-Nil. © © Archives nationales d'outre-mer