[Portrait] Adama Barrow, le président de la «nouvelle Gambie»

Adama Barrow, le nouveau président de Gambie, ici lors de la campagne pour l'élection présidentielle, fin novembre.
© MARCO LONGARI / AFP

La Gambie est en pleine renaissance. Une semaine après l’élection présidentielle, un séisme politique qui signe la fin de l’ère Yahya Jammeh, le nouveau chef de l’Etat est au travail. Adama Barrow souhaite au plus vite former son gouvernement, un gouvernement d’ouverture qui devrait réunir toutes les franges de ceux qui luttaient contre le dictateur puisqu’il a été élu au nom d’une alliance de l’opposition. « Rien n’est impossible », déclarent désormais les Gambiens, qui ont élu à la tête de leur pays un illustre inconnu, quasi novice en politique.

De notre envoyé spécial à Banjul,

Grand sourire, pieds nus, un thé à la main, difficile de croire que c’est le nouveau président de la Gambie qui reçoit chez lui au lendemain de sa victoire, vendredi 2 décembre. Adama Barrow vit à Yundum dans la grande banlieue de Banjul. Présenté comme un magnat de l’immobilier, le nouveau chef de l’Etat vit pourtant dans une petite maison. Dans la cour, l’herbe a du mal à pousser, dans le salon, notre hôte enchaine les entretiens dans des canapés en faux cuir. « C'est une victoire du peuple, une révolution, explique Adama Barrow. Les gens étaient prêts pour le changement, et avec leur détermination et leur persévérance, il a été possible. L'impossible est aujourd'hui possible. »

A l’’entrée de la concession, deux gardes du corps tentent de filtrer, en vain, les entrées. La concession se remplit, des chaises en plastique sont amenées. Cette victoire n’était pas prévue. La foule arrive, tout le monde veut voir, toucher, embrasser celui qui a fait tomber Yahya Jammeh. La veille, les Gambiens avaient peur de s’exprimer. Désormais, les langues se délient, tout le monde à son mot à dire sur le président. « Adama, c’est un homme très simple, je le connais depuis longtemps et ce n’est pas parce qu’il est président qu’il va changer ». Aladji Baldé vit à côté, il est venu en voisin et il poursuit : « C’est un homme bon, facile, il n’est jamais arrogant. Que tu sois riche ou pauvre, ça ne change rien pour lui ».

« La nouvelle Gambie est en marche »

Dans un coin du terrain, Mohamed, gardien de la concession prépare l’ataya, le traditionnel thé à la menthe : « Grâce à Adama, même le thé a meilleur goût. C’est le thé de la liberté ». Ibrahima, cousin du président enchaine : « La nouvelle Gambie, c’est Adama Barrow, c’est le rassemblement, c’est la démocratie. Personne ne croyait cette victoire possible, désormais tout est possible ». Cette « nouvelle Gambie », revendiquée durant les deux semaines de campagne, le nouveau président la définit ainsi : « La nouvelle Gambie est une Gambie libre. La nouvelle Gambie est une Gambie qui est prête à se mettre en marche. La nouvelle Gambie est prête à coopérer à l'international, avec tout le monde. »

Discret et sorti de nulle part, Adama Barrow était un illustre inconnu il y a encore un mois. Trésorier du Parti démocratique unifié (UDP), il gérait les coulisses et le bon fonctionnement de l’organisation pendant que son leader, Ousseynou Darboe, s’attaquait au régime Jammeh. Mais en avril dernier, lorsque le secrétaire général de l’UDP a été arrêté, accusé par le pouvoir d’avoir participé à une manifestation interdite puis placé en détention, il a fallu trouver un plan B. Pour la première fois dans l’histoire du parti, les militants ont demandé une alliance avec les autres partis d’opposition. Cette coalition est née. En octobre un candidat unique a été choisi : Adama Barrow passait alors de l’ombre à la lumière.

Des petits boulots à une grande victoire

Trésorier d’un parti mais avant tout homme d’affaires, Adama Barrow n’a pas le parcours tracé d’un fils de bonne famille. Il est né et a grandi dans l’ouest de la Gambie dans la ville de Mankamang Kunda. C’est en obtenant une bourse qu’il a pu poursuivre ces études secondaires à Banjul dans une école islamique. En 1996, deux ans après la prise de pouvoir de Yahya Jammeh, il adhère à l’UDP, le Parti démocratique unifié. En parallèle, il enchaine différents emplois. Un temps garde du corps, il travaille aussi dans le secteur de la vente.

En 2003, il quitte la Gambie pour rejoindre l’Angleterre. Adama Barrow veut se lancer dans l’immobilier et, pour se payer une formation, il devient gardien dans une agence de sécurité. Quatre ans plus tard, il revient au pays, monte une agence immobilière, Majum State, dont les bureaux actuels ressemblent plutôt à ceux d’une PME familiale qu’à ceux d’une multinationale mais qui, en achetant et revendant des terrains, marche bien. Sa relation avec Ousseynou Darboe se précise également. Le grand chef de l’UDP le fait entrer dans le cercle des leaders. La coalition de l’opposition voulait un candidat qui fait le consensus, pas une forte tête. Adama Barrow a le profil idéal et se retrouve donc candidat à la présidentielle.

Si certains le présentent comme peu charismatique, Adama Barrow a osé affronter Yahya Jammeh dans la rue, la population a entendu cet appel malgré l’inégalité des moyens déployés. Quand Yahya Jammeh utilisait les moyens de l’Etat, sécurisait ses rassemblements avec des pickups équipés d’armes lourdes, organisait des meetings à sa gloire où ses sympathisants, alignés en file indienne, tels des aspirants à la cour d’un roi, venaient lui serrer la main et s’agenouiller devant lui, Adama Barrow arrivait seul en boubou jaune et bleu, le regard fermé comme un boxeur, sur un terrain éclairé par deux ampoules cherchant visiblement à se rapprocher de la population, à montrer qu’il est avant tout un citoyen gambien. « Je n’ai pas peur de Yahya Jammeh », expliquait Barrow lors de l’un de ses derniers meetings : « C’est un Gambien comme les autres, comme moi, notre combat se jouera dans les urnes. Je suis très serein, nous allons gagner ».

Une parole libre, entendue et reprise par ses sympathisants. « Nous avons trop souffert durant 22 ans, nous ne voulons plus de Yaya Jammeh, nous voulons Adama Barrow car il représente la démocratie », criait par exemple Abdoulaye, 20 ans, qui n’a donc connu que l’ancien régime. Cette fenêtre démocratique a duré 15 jours, le temps de la campagne. Lorsqu’elle s’est terminée, deux jours avant le vote, personne ne savait si elle allait rester ouverte. L’annonce des résultats est venue confirmer cette foudroyante victoire que personne n’aurait osé annoncer.

Trois ans à la tête de l’Etat

Désormais à la tête du pays, Adama Barrow va devoir gérer la transition avec Yahya Jammeh. Sa prise de fonction doit se faire soixante jours après l’annonce des résultats. Après les critiques virulentes durant la campagne, le ton a changé une fois l’élection gagnée. Le nouveau chef de l’Etat a clairement changé de stratégie, comme s’il cherchait avant tout à ne surtout pas froisser celui qui a régné sur le pays : « Il a été président pendant 22 ans. De toute évidence, il y a certaines choses qu'il peut nous apprendre. Si besoin, nous le consulterons. Comme il y a une période de transition de deux mois, alors nous devons travailler avec lui durant cette période pour qu'il nous transmette officiellement le pouvoir. »

Bien évidemment, Adama Barrow a entendu la soif de justice du peuple gambien mais, là encore, le nouveau chef de l’Etat répond : « La justice sera rendue pour tout le monde dans ce pays. La Gambie a souffert pendant 22 ans et maintenant, tout le monde est libre ». Lui annonce d’autres priorités : stopper le processus lancé par Jammeh pour que la Gambie quitte la CPI, relancer l’économie pour arrêter l’hémorragie de départs illégaux vers l’Europe, réformer l’Etat, la justice. Adama Barrow a également fait une autre promesse de campagne et a affirmé après son élection qu’il respecterait cet engagement, alors que nombre de présidents s’accrochent au pouvoir : il souhaite une nouvelle élection présidentielle dans trois ans, « car en trois ans, on peut réformer énormément de choses ».

Adama Barrow enfile donc le costume du président en utilisant toutes les facettes de sa personnalité. Celle de l’homme d’affaires aiguisé qui sait mener une négociation sans brusquer la partie adverse. Celle du citoyen gambien qui apprécie, plus que tout, sa vie simple au quotidien. La Gambie a vécu 22 ans avec un autocrate arrogant, effrayant. Elle se découvre aujourd’hui un nouveau président libre et démocrate.

A (re)lire Adama Barrow: «La nouvelle Gambie est libre, prête à coopérer à l’international»

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