RDC: affrontements au Kasaï-Central, Kamuina Nsapu au centre des tensions

La ville de Kananga au Kasaï-Central est en première ligne des affrontements qui opposent le groupe Kamuina Nsapu aux forces de sécurité congolaises.
© Junior D. Kannah / AFP

Beaucoup de questions en République démocratique du Congo, à propos des violences au Kasaï-Central et au Kasaï. Depuis 6 mois, cette région est en proie à des affrontements réguliers entre forces de l'ordre et miliciens, partisans du chef coutumier Kamwina Nsapu, lui-même tué en août dernier par les forces de l'ordre.

Plusieurs centaines de personnes ont été tuées depuis juillet lors d’affrontements entre les forces de sécurité et des miliciens Kamuina Nsapu, avec, ces dernières semaines, des bilans particulièrement lourds du côté des miliciens. Cent membres de ce groupe auraient ainsi été tués dans et autour du chef-lieu du territoire de Dibaya depuis jeudi dernier, selon des sources locales.

De plus en plus d'observateurs s'inquiètent d'un possible usage disproportionné de la force de la part des policiers et militaires. Les autorités, elles, parlent de légitime défense face à de jeunes drogués.

Qui sont ces miliciens ?

Au départ ce sont des adeptes de ce chef coutumier Kamuina Nsapu, de son vrai nom, Jean-Pierre Pandi, qui a lui-même hérité du trône à la mort de son père. Une chefferie traditionnelle comme beaucoup d'autres au Kasaï, où elles ont un pouvoir important, sauf que le mouvement s'est radicalisé ces derniers mois.

Son chef réclamait que son autorité soit reconnue par le pouvoir central. Depuis 2015, une loi donne un statut et même un salaire à ces chefs traditionnels. Une situation qui a créé toute une série de conflits coutumiers avec des chefs adoubés par le pouvoir et d’autres non.

« Maintenant, le chef coutumier devenu fonctionnaire de l’Etat, il est payé. Alors ceux qui ont des allégeances avec les responsables ont les met sur la liste et à la fin du mois, ils ont un salaire, explique Anaclet Tshimbalanga, expert dans la formation des chefferies coutumières. Vous avez des chefs acceptés et reconnus par la population, d’autres sont des chefs "fabriqués" et c’est une source de conflit aussi et d’inféodation du pouvoir coutumier. »

Opposition à la police et à l’armée

En l’absence de ce statut officiel de chef, le mouvement Kamuina Nsapu s'est radicalisé. Il y a aussi eu une perquisition à son domicile en son absence en avril 2016 profanant son pouvoir traditionnel, selon lui. Le chef de Kamuina Nsapu décide alors de s'opposer à tout représentant des autorités : police et armée sont devenues des cibles. Des villages sont brûlés et des policiers tués.

En août dernier, nouvelle étape dans le conflit. Ce chef coutumier est tué dans un assaut de son domicile, où il est retranché, par des forces de sécurité. Depuis, les miliciens ont décidé de venger la mort de leur chef, mais ce n’est pas leur seule revendication.

« Les éléments du grand chef Kamuina Nsapu ne demandent pas autre chose que le gouvernement de la République puisse rendre le reste du corps du grand chef Kamuina Nsapu qui a été assassiné au mois d’août dernier, justifie le député de l’UDPS Martin Kabuya élu en 2011 sur le territoire d’origine du phénomène Kamuina Nsapu. C’est tout ce qu’ils demandent avec la libération de ceux qui ont été arrêté du fait de ce phénomène », insiste-t-il.

De jeunes adolescents en première ligne

Mais la mort du chef cristallise aussi d'autres revendications, une colère diffuse contre les autorités dans une région enclavée, qui manque de tout, et bastion historique de l'opposition. Autant d'éléments qui rendent cette milice populaire surtout chez les jeunes

« Historiquement, ce qu’il faut savoir, c’est que le pouvoir coutumier a des racines profondes est très important et a des racines profondes et historiques au Kasaï-Central. Donc, le chef traditionnel a une capacité mobilisatrice, analyse le Dr Patrick Matala, chef de Bureau de l'Unicef pour la province du Kasaï-Occidental. Dans le cas de ce conflit, c’est compliqué, car ce sont des enfants qui n’ont pas de notion de prise de risque ni de danger, qui sont en fait poussés en première ligne pour aller s’opposer aux militaires. »

L’une des particularités de cette milice est qu'elle est composée de plus de 50% de mineurs âgés de moins de 14 ans. Des mineurs drogués, selon les autorités locales. Avant chaque attaque, ces miliciens prennent une décoction censée les rendre invulnérables aux balles. C'est sans doute ce qui explique que munis d'armes traditionnelles, de fusils de chasse de fabrication locale, de machettes, voire de simples bâtons capables, selon eux, de tuer, ils se lancent à l'assaut des forces de sécurité.

Des bilans qui s’alourdissent

Des armes très basiques, qui font que plus en plus, on s’interroge sur ces bilans qui s'alourdissent de semaine en semaine, surtout du côté des militants. Résultat : le Conseil des droits de l’homme de l’Onu s’inquiète d'un « possible usage disproportionné de la force » et de possibles violations des droits de l'homme avec 101 militants tués entre le 9 et le 13 février dans le territoire de Dibaya au Kasaï-Central.

Mais le porte-parole du gouvernement Lambert Mende invoque la légitime défense. « Lorsqu’un milicien tire sur un militaire, le militaire a le droit de tirer sur le milicien, explique-t-il. Nous sommes en légitime défense. Lorsque l’on dit qu’ils tirent de manière indiscrimée, je ne partage pas ce point de vue car sinon, nous n’aurions pas enterré la trentaine de policiers que nous avons enterré à Kananga. »

Reste que l’ONU n’est pas la seule à s’inquiéter. Lundi 13 février, des députés de l’opposition ont demandé une enquête indépendante pour comprendre ces bilans macabres. La zone est particulièrement isolée, avec peu de témoins sur place, et surtout peu d’accès, y compris pour les Nations unies qui ont déployé quelques dizaines de casques bleus à Kananga en décembre dernier mais peinent à enquêter.

A (ré)écouter: analyse du chercheur Anaclet Tshimbalanga, invité d'Afrique soir