Procès Gbagbo: les officiers supérieurs ivoiriens à la barre de la CPI

Le général Georges Guiai Bi Poin, le 22 novembre 2010, à Abidjan, lorsqu'il était chef du Cecos.
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Après une semaine de suspension, le procès de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé a repris devant la Cour pénale internationale (CPI) le 27 mars. Appelé par le procureur, le général Georges Guiai Bi Poin, ancien commandant du Centre de commandement des opérations de sécurité (CECOS), a commencé à déposer. Le général Edouard Tiapé Kassaraté, ancien chef de la gendarmerie, l’avait précédé à la barre de la Cour.

De notre correspondante à La Haye, Stéphanie Maupas

Pour le procureur, le général Georges Guiai Bi Poin est l’un des témoins-clés de cette affaire, comme les officiers supérieurs en fonctions lors de la crise qui avait suivi l’élection présidentielle de novembre 2010.

Dès les premières minutes de son interrogatoire, la procureure Melissa Pack a évoqué « le double rôle » de l’officier, aujourd’hui retraité. Le général Guiai Bi Poin était chef de l’Ecole de gendarmerie et chef du Centre de commandement des opérations de sécurité (CECOS), une unité formée en 2005 pour « lutter contre la grande délinquance et la criminalité » et formée d’éléments de la gendarmerie, de la police et de l’armée.

Présentant un document au témoin, la procureure lui a demandé pourquoi de nouveaux élèves avaient été formés juste avant l’élection de novembre 2010. Si l’officier n’a pas commenté la date de la formation, il a néanmoins expliqué que le CECOS constituait « une réserve d’intervention pour le commandement suprême ».

Expertise impossible

Avant lui, le procureur avait appelé un autre de ses « témoins-clés ». Mais Edouard Tiapé Kassaraté, aujourd’hui ambassadeur de la Côte d’Ivoire au Sénégal avait expliqué être, depuis cinq ans, « bien loin de ce dossier-là ». Des nombreuses réunions à la résidence de Laurent Gbagbo et au palais présidentiel, le commandant en chef de la gendarmerie à l’époque de la crise post-électorale, se rappelle qu’elles portaient « sur un seul point : faire tout pour sécuriser les élections à venir. Protéger les personnes et leurs biens ».

Mais il ne se souvient pas des dates de ces réunions et affirme que plusieurs des documents présentés par le procureur sont des faux, sur lesquels il ne reconnaît pas sa signature. Le juge-président, Cuno Tarfusser, lui demande de signer sur une feuille vierge, mais reconnaît, las, ne pouvoir procéder à une expertise : le procureur ne possède pas les originaux. « Nous faisons des photocopies, et les originaux restent entre les mains des personnes qui nous ont procuré ces documents », explique le substitut Alexis Demirdjian au juge italien qui, comme à d’autres occasions au cours du procès, peine à comprendre.

Le témoin sommé de dire la vérité

Edouard Kassaraté ne se souvient pas du décret du 14 novembre réquisitionnant les forces armées, qui, selon lui, n’était là que pour légaliser une situation en cours depuis des années. Et il n’a pas lu le Journal Officiel. « Vous ignorez la loi en vigueur en Côte d’Ivoire. Pour le commandant de la gendarmerie, ça ne serait peut-être pas une bonne chose », bondit le président. Mais Edouard Kassaraté soutient mordicus. « Je n’ai jamais reçu le Journal Officiel, mais, par contre, l’état-major des armées nous envoie des messages pour le redéploiement de nos forces, en même temps que les autres forces militaires ».

Face à un témoin qui dit avoir appris via la télévision les principaux événements qui agitent alors la Côte d’Ivoire, le président rappelle incessamment de dire la vérité, rien que la vérité, rappelant qu’il est passible de poursuites et risquerait jusqu’à cinq ans de prison s’il faisait un faux témoignage.

Mais le témoin, venu déposer « aux ordres » de Guillaume Soro, l’actuel président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, ne donne rien. Il a oublié les dates, et jusqu’à son code radio. « Planète » doit suggérer le procureur, dont certaines questions s’éternisent sur les communications entre les Forces de défense et de sécurité ivoiriennes. « Il y a eu des échanges au sein des différentes forces des FDS, ça me paraît absolument normal et évident », tacle Cuno Tarfusser, incitant, sans le dire, le procureur à aller aux faits.

Le commandement parallèle de Laurent Gbagbo

Mais au cours des cinq jours d’audition, il ne sera question qu’une seule fois de la structure parallèle de commandement qu’aurait mis sur pied l’ancien chef d’Etat, pourtant au cœur de la thèse de l’accusation. Selon les charges retenues contre Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, l’ex-chef d’Etat contrôlait les Forces de défense et de sécurité ivoiriennes (FDS) et avait aussi mis en place des « lignes parallèles de contrôle et de commandement, qui dépendaient des relations personnelles que Laurent Gbagbo et son entourage immédiat entretenaient avec certains membres des FDS ».

Le procureur ne fera qu’effleurer les liens du témoin avec Simone Gbagbo et Charles Blé Goudé, et leurs rencontres lors de la crise. Le 1er mars 2011, le témoin aurait reçu un document de la gendarmerie départementale, évoquant « les faiblesses du dispositif », en raison de « l’existence de structures parallèles de commandement et au problème de leadership ». Mais le général Kassaraté rejette sur un subordonné mal avisé la rédaction du document.

Alors le procureur lui rappelle que lors d’un précédent interrogatoire par ses enquêteurs, il avait expliqué qu’ « il y avait la gendarmerie et le CECOS » (Centre de commandement des opérations de sécurité). « On a créé le CECOS [en 2005] pour faire face à la criminalité à Abidjan », développe le témoin à la barre. Quant à la désignation du général Guiai Bi Poin à la tête du CECOS, « ça aurait pu être un autre officier de la police ou de l’armée. C’est ce qui donnait l’impression de parallélisme, mais, en fait, il agissait dans un domaine qui n’avait rien à voir avec moi ou mon commandement ».

Le Commando invisible infiltré à Abobo

A la barre, le témoin raconte encore qu’en février 2011, Laurent Gbagbo a suggéré de « déclarer Abobo zone de guerre ». Mais les officiers s’y sont opposés. « On s’est dit qu’on ne pouvait pas soustraire les civils, ça ne pouvait pas se faire » parce que le Commando Invisible « était infiltré parmi la population. On a voulu éviter les dommages collatéraux ».

Interrogé sur les défections au sein de l’armée, en mars et avril, le témoin se rappelle d’une visite à Laurent Gbagbo le 3 avril 2011. « La seule chose que je sais avec certitude, parce qu’il l’a dit devant moi, c’est qu’il voulait un recomptage des voix », dit le témoin, qui suggère alors au président « de remettre le pouvoir au président Alassane Ouattara ». Le général Kassaraté finira par se rendre à l’hôtel du Golf deux jours après l’arrestation de Laurent Gbagbo, le 11 avril 2011. Interrogé par l’avocat de Laurent Gbagbo, il raconte qu’au cours de la crise, les Français, qui avaient un service d’écoutes au Palais présidentiel, ne l’ont pas contacté. Mais « des Américains, je crois, qui demandaient à la gendarmerie si elle se ralliait ou pas ».

Tout au long de sa déposition, l’officier ivoirien a été assisté d’un avocat pour veiller à ne pas s’auto-incriminer. Mais le début de son audition avait dû être reporté. Le premier avocat désigné, Fabian Raimondo, avait travaillé sur l’affaire pour le procureur en décembre 2012 et a été écarté par les juges.