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Angola

Angola: «La mémoire de la guerre civile est instrumentalisée par le pouvoir»

Des soldats du mouvement nationaliste angolais UNITA défilent, le 15 novembre 1975 à Nova Lisboa, quelques jours après la proclamation de l'indépendance de l'Angola.
© AFP

C'est le quinzième anniversaire de la fin de la longue guerre civile que l'Angola a connue entre 1975 et 2002. Didier Peclard est chercheur et enseignant au Global Studies Institute de l'université de Genève. Politiste, spécialiste de l'Afrique subsaharienne, il est l'auteur des Incertitudes de la nation en Angola (Karthala 2015) et a publié plusieurs articles sur ce pays de l'Afrique australe qu'il connaît bien. Il répond aux questions de RFI sur les origines de cette guerre et sur les divisions sociales et économiques qui obèrent le développement de cette ancienne colonie portugaise.

RFI : L’Angola commémore ce 4 avril le quinzième anniversaire de l’accord de paix qui mit fin en 2002 à 27 années de guerre civile. Ce conflit est souvent qualifié de « guerre par procuration » entre les grandes puissances de l’époque, les Etats-Unis et l’URSS. Est-ce que c’est une explication suffisante ?

Didier Peclard est spécialiste de l'Afrique lusophone et directeur du master en études africaines à l'université de Genève. Il est co-rédacteur en chef de la revue Politique africaine. © unige.academia.edu

Didier Peclard : Les principales raisons de cette guerre sont à chercher dans les divisions profondes entre différents groupes sociaux en Angola. Ces divisions qui se sont cristallisées au moment de la lutte contre le pouvoir colonial portugais dans les années 1960, se sont traduites par l’atomisation du mouvement nationaliste. L’Angola n’a pas connu un mouvement nationaliste unique, mais trois mouvements distincts : le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), l’Union pour l’indépendance totale de l’Angola (l’Unita) et le Front national de libération de l’Angola (FNLA). Portés par des communautés distinctes, ces mouvements véhiculaient des projets nationaux concurrents et conflictuels.

A partir de quel moment les superpuissances rivales de l’époque entrent dans la danse ?

C’est au moment de l’indépendance en 1975, que la logique de la guerre froide s’est réellement superposée aux divisions sociales très profondes qui avaient conduit à la fragmentation du mouvement nationaliste angolais. Le MPLA d’obédience marxiste, au pouvoir à Luanda depuis l’indépendance, était soutenu par l’URSS et Cuba, l’Unita par les Etats-Unis et l’Afrique du Sud, et le FNLA par le Congo/Zaïre avant de disparaître dès les premiers affrontements militaires à la fin des années 1970. La fin de la guerre froide permettra la signature en mai 1991 d’un accord entre les belligérants, mais la transition est bâclée et les hostilités reprennent en novembre 1992 après un processus électoral tronqué. On entre alors dans la troisième phase du conflit où la recherche du contrôle des enjeux économiques (le pétrole, les mines de diamants) entraîne la perpétuation de la guerre civile.

Cette guerre civile fut particulièrement meurtrière et fit entre 500 000 et 1 million de morts, 4 millions de déplacés et 100 000 mutilés. Ce coût humain élevé s’explique-t-il par les enjeux économiques importants de cette guerre ?

C’est surtout la troisième phase de la guerre qui fut la plus violente avec un très grand nombre de morts et de blessés parmi la population civile, notamment pendant ce qu’on a appelé la « guerre des villes ». Entre 1992 et 1994, les villes comme Huambo et Kuito au centre du pays furent des théâtres d’affrontement d’une violence rare entre les militants du MPLA et l’Unita. Enfin, le coût humain s’explique aussi par le fait que la guerre civile s’inscrit dans le prolongement de la guerre de libération coloniale au cours de laquelle on a vu émerger les prémices de la guerre civile. En tout, l’Angola a connu 40 années de guerre.

L’accord du 4 avril 2002 est le quatrième signé entre les belligérants, après ceux de 1975, 1991 et 1994. Pourquoi cette fois ça a marché ?

C’est la mort du leader et fondateur de l'Unita, Jonas Savimbi, qui a précipité la défaite militaire de son mouvement et la fin de la guerre civile. Le 22 février 2002, Savimbi est tué par les militaires. Après la mort de leur leader, les guérilleros de l’Unita vont déposer les armes car ils n’ont plus les moyens de poursuivre la guerre. Il faut dire que la situation politique avait beaucoup changé à partir des années 1990. L’Unita avait perdu ses principaux soutiens, avec la chute d’une part du gouvernement blanc en Afrique du Sud et la reconnaissance d’autre part de l’Etat angolais par Washington sous l'administration Clinton. Après une période de « ni guerre, ni paix » entre 1994 et 1998, le gouvernement de Luanda dirigé par José Edouardo dos Santos profite de l'affaiblissement de l'Unita sur la scène internationale, causé notamment par la campagne contre les « les diamants de sang », pour lancer une vaste offensive afin d’arracher une victoire militaire totale sur l’armée de Savimbi. Ce sera chose faite en 2002 avec l’élimination du leader rebelle. L’objectif du gouvernement angolais était aussi d’asseoir sa domination politique et de se mettre en position de pouvoir contrôler la transition post-guerre, sans devoir faire trop de concessions à une société civile qui, Eglises en tête, en appelait à une solution négociée au conflit et à la mise sur pied d'une commission vérité et réconciliation. La victoire sera totale pour le MPLA de dos Santos, mais le pays sort exsangue de 40 ans de guerre.

Comment ces années d’horreur sont-elles commémorées en Angola ?

La mémoire du conflit existe partout. La guerre fut longue, souvent atroce, divisant des familles et causant des souffrances terribles. Mais il n’y a pas encore de musée ni de monument pour commémorer officiellement la souffrance que ce conflit a suscitée. En revanche, le gouvernement n’hésite pas à se servir de cette mémoire et à l'instrumentaliser  pour stigmatiser l’opposition.C’est ainsi que lorsque récemment un mouvement de jeunes a appelé à manifester contre les injustices sociales ou contre la prospérité très mal répartie dans ce pays, sa démarche a été qualifiée par le régime de « rébellion sociale » qui faisait apparemment peser sur le pays la menace du retour à la guerre civile. C’est une instrumentalisation très efficace, qui a mené au verrouillage de l’espace politique au profit du parti au pouvoir.

Où en est la réconciliation nationale qui était promise lors de la signature de l’accord de paix il y a quinze ans ?

L’intégration des militants de l’Unita dans l’armée régulière a été menée tambour battant dès 2002. Elle a notamment permis l'intégration des généraux et des chefs rebelles. En revanche, aucun programme de réconciliation nationale n’a été mis en place pour mettre à nu les divisions qui ont mené à la guerre civile, comme cela a été fait par exemple en Afrique du Sud pour cicatriser les plaies de l’apartheid. Sur le plan purement politique, c’est le MPLA, le parti qui gouverne le pays depuis plus de quarante ans, qui contrôle tous les leviers du pouvoir. L’économie, quant à elle, qui a connu un boom sans précédent dans les années qui ont suivi le retour à la paix, grâce à l'augmentation des cours du pétrole sur les marchés mondiaux, est dans les mains d’une petite élite proche du pouvoir. La société angolaise est divisée entre cette élite extrêmement riche et la majorité de la population qui doit se battre pour subsister tout simplement.

Cette réconciliation impossible est le thème de votre livre Les incertitudes de la nation en Angola que vous avez publié chez Karthala en 2015.

En effet, mon livre examine le terreau social et politique dans lequel l’Unita s’est développée à partir du milieu des années 1960. C’est un pays alors divisé entre des visions concurrentes de ce que devrait être une nation angolaise indépendante. Le récit que développe l'Unita pour s'assurer le soutien d'une base sociale repose alors, au milieu des années 1970, sur deux éléments principaux : d'une part, l'idée que l'intérieur de l'Angola, et en particulier l'Angola rural, a été de tout temps négligé par les pouvoirs en place au profit de Luanda et des grandes villes du pays et, de l'autre, que le pouvoir a été capté, à l'indépendance, par une petite élite créole et métisse, produit de la longue présence portugaise en certains points du pays, qui ne représente pas le « pays véritable », rural et principalement noir. Ces visions concurrentes de la nation ont, à mon avis, survécu à la fin de la guerre civile, même si elles ne s'expriment plus directement en ces termes.

La guerre civile avait été conduite au nom des idéologies concurrentes (capitalisme, marxisme). Peut-on dire que cette guerre idéologique a été remplacée aujourd’hui par la guerre entre l’Angola profonde et son élite métisse au pouvoir à Luanda ?

C'est plutôt la lecture par le prisme de la guerre froide qui a eu pour conséquence que les divisions sociales, culturelles, régionales et ethniques qui ont nourri la guerre ont été mises de côté au profit de la lecture simpliste d'une opposition entre deux blocs idéologiques. Depuis le début des années 1990, le MPLA a tourné définitivement la page du marxisme-léninisme. En terme d’organisation économique, le pays est passé d’une économie marxiste à une économie néo-libérale, mais la lecture idéologique de la société postcoloniale angolaise reste à mon avis encore pertinente, tout comme celle qui met en avant les divisions profondes à l'origine du conflit, qui n'ont pas disparu. La démocratie, la redistribution de la manne pétrolière, la justice sociale au nom desquelles la jeunesse angolaise manifeste dans la rue aujourd'hui sont des revendications éminemment politiques, voire idéologiques, et elles renvoient également à des visions concurrentes du devenir de la nation angolaise.


Les incertitudes de la nation en Angola, par Didier Peclard. Edition Karthala, 2015.
 

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