Cameroun: journaliste, un métier à risques

Un tribunal militaire de Yaoundé a condamné notre correspondant, Ahmed Abba, à 10 ans de prison ferme.
© RFI/AFP

Ahmed Abba condamné à 10 ans de prison. Une décision qui confirme la difficulté d'exercer son métier de journaliste au Cameroun. Le pays est 126e sur 180 au classement 2016 de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières. Aujourd'hui, selon le Comité de protection des journalistes, au moins six autres reporters seraient détenus dans le pays après avoir été arrêtés pour la plupart en début d'année. Et aujourd'hui sur le terrain, les conditions de travail sont délicates notamment dans l'Ouest et le Nord.

La plupart des journalistes détenus viennent de la zone anglophone en conflit depuis plus de six mois avec le pouvoir central. Léonard Kum est le représentant du Syndicat national des journalistes de la région Sud-Ouest. Il explique que les reporters locaux ne couvrent plus cette crise : « Les autorités nous ont ordonné de ne pas en parler. C'est un abus fondamental de nos droits. La population attend de vraies informations. Mais là, notre travail devient inutile. De quoi d'autre voulez-vous qu'on parle ? Or si on ne respecte pas les ordres officiels, les journalistes deviennent des cibles. Le gouvernement nous accuse de ne plus être des reporters mais des activistes. Donc on travaille à leur convenance, on s'autocensure, pour ne pas s'exposer. Et tout le monde a peur. »

Pour Léonard Kum, la loi anti-terroriste de décembre 2014 est utilisée pour faire pression sur la presse. Guibaï Gatama est du même avis. Directeur du journal L'Oeil du Sahel, il couvre une autre crise, celle de l'extrême-nord, touché par Boko Haram. Lui-même visé par une enquête en 2014, il estime que le travail dans cette région a ses limites. « Parmi les choses qu’on ne peut pas faire, témoigne-t-il, c’est par exemple donner la parole à un membre actif de Boko Haram, ne pas être accusé de faire l’apologie du terrorisme. Vous avez une épée de Damoclès sur la tête. L’Etat veut maîtriser la communication. A partir de là, je connais les risques, et comme de nature je refuse la peur, j’essaie de travail dans ces conditions. »

Pression de fonctionnaires locaux

Selon Guibaï Gatama, la pression de fonctionnaires locaux est régulière et des intermédiaires utilisés par les journalistes sont parfois arrêtés.

Par ailleurs, le ministre de la Communication Issa Tchiroma Bakary, a répondu à Denis Nkwebo, le président du Syndicat national des journalistes camerounais, qui décrivait sur RFI mardi 25 avril un climat liberticide pour la presse au Cameroun.

« Je voudrais dire au président du Syndicat national des journalistes camerounais que je gouverne aujourd’hui trente télévisions, plus de deux cents radios, la presse écrite, on ne la compte pas, a déclaré Issa Tchiroma Bakary. Je le mets au défi de me dire au niveau de quelle télévision-radio j’ai eu à interférer ou intervenir pour chercher à modifier leur ligne éditoriale. Je n’interviens que lorsque les fondamentaux sur lesquels repose la Nation sont remis en cause par une presse quelle qu’elle soit, lorsque notre vouloir vivre ensemble est remis en cause, ma responsabilité c’est d’interférer, d’intervenir pour dire, alors là vous avez franchi le Rubicon et c’est inacceptable ».

«La liberté de la presse s'arrête là où commence la menace à la sécurité nationale »

« Nous sommes en guerre contre Boko Haram qui a tendance à amputer une partie de notre territoire pour constituer son califat, a ajouté le ministre de la Communication camerounais. En interne, nous avons les sécessionnistes qui veulent aussi amputer une partie de notre territoire. Et à cet effet, je voudrais rappeler aux uns et aux autres, presse nationale comme internationale, que la liberté de la presse s’arrête là où commence la menace à la souveraineté nationale. Elle s’arrête là où commence la menace de séparation ou d’amputation d’une partie de notre territoir».
 


■ Ahmed Abba garde espoir, selon son avocat

Les avocats d'Ahmed Abba ont fait appel mardi matin du verdict prononcé contre lui. Le correspondant de RFI en langue Haoussa au Cameroun a été condamné à 10 ans de prison ferme et 56 millions de FCFA (85 000 euros) d'amende. Le journaliste a travaillé notamment sur le groupe Boko Haram, il a été reconnu coupable de non-dénonciation d'acte terroriste et de blanchiment du produit d'un acte terroriste. L'accusation d’apologie du terrorisme, pour laquelle il risquait la peine de mort, avait été écartée. Ses avocats dénoncent toujours un dossier sans aucune preuve. Mais malgré sa condamnation, notre correspondant garde espoir, comme l'explique Me Charles Tchoungang, bâtonnier de l’ordre des avocats.

Tout au long de ce procès, il a compris qu'il s'agissait d'une cabale contre lui...

Me Charles Tchoungang, bâtonnier de l’ordre des avocats
25-04-2017 - Par Sébastien Nemeth

→ A (re)lire : Cameroun: Ahmed Abba, correspondant de RFI, condamné à dix ans de prison ferme

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