[Reportage] A Bouaké, la mutinerie des militaires ivoiriens a laissé des traces

Une rue de la ville de Bouaké en Côte d'Ivoire.
© EUTERS/Luc Gnago

A Bouaké, la mutinerie du week-end dernier, la deuxième en quatre mois, a laissé des traces dans les esprits. Au-delà de la méfiance de plus en plus ancrée des civils envers les militaires, la défiance envers le gouvernement et la façon dont il a géré le problème se fait de plus en plus entendre, notamment au sein de la société civile.

Dans sa boutique non loin du centre de Bouaké, Adama se lamente au milieu des objets artisanaux qu'il ne parvient plus à vendre. Les mutineries à répétition ont fait fuir les étrangers et les rares touristes qui constituaient sa clientèle.

« Les soulèvements des militaires, deux fois en six mois, personnes ne peut avoir confiance, on a peur, admet le commerçant. Maintenant on ne sait pas où on va. »

Sur les deux campus universitaires, étudiants et enseignants ont dû, comme de nombreux autres habitants, subir l'indiscipline des mutins. « Un enseignant dont la voiture a été arrachée par les mutins, il partait à Abidjan lorsque sa voiture au corridor a été stoppée net, et avec brutalité, les mutins lui ont arraché sa voiture, raconte Jean-Francis Ekoungoun, un prof de lettres et syndicaliste au Synares. Nous même, au niveau de nos cités, là où nous habitons, nous avons reçu la visite des mutins. »

Dans les rues de Bouaké, si certains commerçants bénéficient des retombées provoquées par le paiement des primes aux militaires, nombreux sont les habitants qui expriment leur inquiétude.

« Ce qui vient de se passer remet en cause la confiance entre la population et le gouvernement, explique Sylvain Tanoh Kouekou de l'association des consommateurs actifs de Cote d'Ivoire. Chacun se méfie. Lorsque les commerçant ouvrent leurs magasins et qu’il y a des types de part et d’autres… par moment il y a des magasins qui sont pillés. Quand c’est comme ça, à qui s’en prendre ? Au gouvernement ? Aux mutins ? C’est la population qui est perdante. Ce qui s’est passé en 2002, nous n'aimerions pas que cela se reproduise ».


Le versement des primes et ses répercussions économiques

A Bouaké les mutineries du début de la semaine ont des répercussions inattendues. Plusieurs centaines de militaires ont touché mardi une prime de 5 millions de francs CFA. Et nombreux sont ceux qui ont déjà commencé à l'investir. A l'annonce de la nouvelle, une certaine catégorie de commerçants de Bouaké se frottait les mains : les vendeurs de motos. La dernière fois, ils avaient largement profité des retombées. Mais cette fois quand on leur demande comment vont les affaires : « Pas trop, pas trop. En janvier quand ils ont pris la première prime c’était bien mais la deuxième fois, là ce n’est pas trop ça », confie l’un d’entre eux.

Pas de moto donc, ni de vêtements, ni de bijoux. En revanche les vendeurs de matériaux de construction, comme Haidara, ont le sourire. « Plomberie, ciment, tout marche, les militaires font beaucoup d’achats », raconte-t-il.

Les militaires ont investi dans la construction de logements. Ceux qui l'ont fait en janvier terminent leur maison. Les autres s'y mettent. Et Ouattara le quincailler, encaisse. « Les mutins viennent acheter, les affaires ont repris, ça marche. Ils achètent des tôles et du ciment pour la construction, explique-t-il. En janvier, c’était beaucoup le ciment, là c’est plus les tôles, la peinture ou les carreaux ». Des commerçants qui espèrent que le prochain versement promis pour juin fasse durer l'embellie.