[Série] Quand la France espérait affaiblir le Nigeria en armant le Biafra libre

Paris armera le Biafra «via» le Gabon et la Côte d’Ivoire, alors que Londres et Moscou armeront le Nigeria «via» le Niger et l’Algérie.
© GettyImages/Keystone

Aux fusils saisis à l’armée allemande à la fin de la Deuxième Guerre mondiale succéderont des canons et des obus, puis des hélicoptères et des avions… Quand le Biafra proclame son indépendance, le 30 mai 1967, le général de Gaulle y voit l’occasion d’armer le nouvel État pour affaiblir le Nigeria, le « géant anglophone » de l’Afrique de l’Ouest. Les archives françaises révèlent l’ampleur des livraisons d’armements.

La « cellule Afrique » de l’Élysée, combien de divisions ? Aucune, mais des armes à profusion. Les livraisons au Biafra via la Côte-d’Ivoire et le Gabon sont organisées par le controversé Jacques Foccart, qui dirige le « secrétariat général pour les Affaires africaines et malgaches », son nom officiel.

Le plus grand secret entoure ces envois. La « cellule Afrique » ne veut surtout pas que le ministère des Affaires étrangères, qu’elle considère comme un rival, soit mis au courant. Le ministre, Maurice Couve de Murville, assure que la France a mis en place un « embargo total ». A ses yeux, Paris doit s’abstenir « de toute livraison d’armes et de munitions qui pourraient être utilisées par les deux adversaires à des fins d’anéantissement réciproque ».

Les hommes de l’Élysée (avec le soutien du ministre de la Défense, Pierre Messmer) achemineront toutefois au Biafra, pendant la première année du conflit, des armements français en grande quantité. Des trafiquants comme Paul Favier avaient déjà pris les devants puisqu’il avait envoyé des armes aux indépendantistes via le Portugal avant même la proclamation de l’indépendance.

 

Livraisons par voie aérienne

Vu le blocus mis en place par le gouvernement fédéral du Nigeria, la seule façon ou presque s’expédier des armements est par la voie aérienne. Concrètement, les livraisons françaises arrivent la nuit par des avions qui survolent un certain nombre de pays qui désapprouvent ces livraisons (c’est le cas du Maroc, qui ne leur accorde pas d’autorisation de survol, et s’en plaint au Quai d’Orsay).

Parvenus au Biafra, les appareils se posent sur une piste d’atterrissage endommagée par les bombardements. Elle est emblématique de la résistance du « réduit biafrais ». Les atterrissages sont si fréquents que des sécessionnistes non dépourvus d’humour la surnomment « la destination numéro un en Afrique » !

L’aéroport d’Uli est si bien camouflé - ses installations sont couvertes de feuilles de palmier - que les chasseurs nigérians peinent à le repérer. Sa piste d’atterrissage est, certes, visible du ciel, mais les pilotes non avertis la confondent avec un simple tronçon de route.

 

Des tonnes de matériel

Le tarmac a beau être en mauvais état, les « réseaux Foccart » réussissent par moments à expédier de grandes quantités d’armements : 75 tonnes de fusils, fusils mitrailleurs, bazookas, grenades et petits canons en onze jours (en septembre 1969). Mais, préoccupés par les progrès de l’armée nigériane, l’Élysée craint, dès 1969, que le matériel français ne soit insuffisant pour permettre au Biafra de l’emporter.

 

« Il aurait fallu, pour reprendre la situation en main et avoir quelque espoir de reconquête du terrain perdu, un effort massif dans un espace de temps très court d’au moins 600 tonnes d’armes et de munitions, écrit Philippe Lettéron, un collaborateur de Foccart, selon un document conservé aux Archives nationales. Les consommations, loin de diminuer, iront plutôt en augmentant aussi longtemps que le réduit biafrais existera. Si un effort considérable ne peut être consenti par la France […] le réduit biafrais tombera avant la fin octobre [1969]»

S’il tombe, deux mois plus tard, en janvier 1970, ce n’est pas parce que la France ne lui a pas envoyé d’armes. L’ambassade de France à Lagos envoie force télégrammes à Paris pour décrire l’ampleur des livraisons, notamment lorsque des résidents français de Port-Harcourt, le port pétrolier en territoire biafrais, l’informent que le Bounty, cargo en provenance de… Bordeaux, a forcé le blocus au début du conflit pour y débarquer du matériel de guerre.

Le Quai d’Orsay découvrira l’ampleur des envois au fil du conflit, de mai 1967 à janvier 1970. Un « inventaire » dressé par le ministère des Affaires étrangères en janvier 1968, déclassifié à la demande de RFI, précise que le Biafra était en possession de matériel volant français : deux bombardiers B-26, 16 hélicoptères Alouette et 12 T6-G, des appareils d’entraînement des pilotes de chasse. Pour l’essentiel, ce matériel avait été livré avant le début de la guerre -- à l’exception cependant des bombardiers, envoyés aux autorités biafraises après la proclamation de l’indépendance.

 

Nuire au Royaume-Uni et aux Etats-Unis

La diplomatie française n’est pas enthousiasmée par l’indépendance de la région nigériane de l’Est. La Safrap, société pétrolière contrôlée par l’État français, est certes présente au Biafra, où du pétrole faible en soufre qu’apprécient les raffineurs vient d’être découvert. Mais le Quai d’Orsay estime que les intérêts de la France, cinquième fournisseur du Nigeria, dépassent le seul secteur pétrolier…

La « cellule Afrique » de l’Élysée fait une autre lecture de ces intérêts français. Pour elle, la sécession est une façon d’affaiblir un pays anglophone dont tous les pays voisins sont francophones et, par ricochet, de nuire au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Pendant ce temps, le Nigeria compte sur l’aide militaire de la Grande-Bretagne. L’ancienne puissance coloniale, qui importe 10 % de son pétrole du Nigeria, s’inquiète pour son approvisionnement en brut, perturbé par la fermeture du canal de Suez dans la foulée de la guerre des Six Jours (en juin 1967).

Le Royaume-Uni ne se contente pas d’envoyer des blindés, hélicoptères, mitrailleuses et fusils lance-grenade. Le Premier ministre Harold Wilson visitera le Nigeria, en pleine guerre civile, en 1969, pour dire son soutien à la fédération.

 

La Belgique, l'URSS, les Pays-Bas...

Lagos table aussi sur l’aide militaire de l’Italie, de l’Allemagne et de la Belgique, laquelle vend des « stocks importants d’armes légères et de munitions », précise un télégramme français « confidentiel » en septembre 1967.

C’est par Boeing entiers que la Sabena, la compagnie aérienne nationale, livre au Nigeria des armes belges, y compris des pièces d’artillerie, dans le plus grand secret via le Niger voisin (comme nous le verrons jeudi). C’est même le président de ce pays, Hamani Diori, qui souffle l’idée aux Nigérians. Il « leur a conseillé d’acheter des armes directement en Belgique, là où lui-même se ravitaille pour armer ses jeunesses pionnières [NDLR : les milices du parti unique] », rapporte l’ambassadeur de France à Niamey, Albert Treca.

L’Union soviétique, quant à elle, envoie à Lagos des armes et avions de combat via l’Algérie. Des appareils Antonov convoient des Mig en pièces détachées à Kano et à Kaduna, dans le nord du Nigeria. Les chasseurs y sont assemblés par environ 160 techniciens soviétiques, mais pilotés par des Égyptiens, l’URSS ayant exigé qu’aucun Occidental ne le fasse - une interdiction qui ne sera pas toujours respectée.

D’autres États comme la Tchécoslovaquie et les Pays-Bas vendent aux deux camps. Comme la France dans une certaine mesure puisque le Quai d’Orsay, préoccupé par les parts de marché que la France espère conserver après un éventuel « armistice », ne bloque pas totalement les envois à destination de Lagos. Tant pis pour « l’embargo total » officiel…

En 1966, donc un an avant le début des hostilités, le Nigeria se propose d’acheter 1 600 pistolets mitrailleurs français. Ne souhaitant pas « précipiter l’épreuve de force », le Quai d’Orsay s’y oppose. Mais, lorsque Lagos assure Paris que cet armement est destiné à la police (et non à l’armée), la France donne son feu vert. Au final, toutefois, seulement 200 pistolets mitrailleurs seront livrés.

De même, lorsque le Nigeria cherche à acquérir une soixantaine d’automitrailleuses légères, le ministère conseille au constructeur de temporiser. Tant pis si le Nigeria a déjà réglé la note pour 12 véhicules ! Seulement six véhicules seront livrés.

 

« Soutien occulte » de la France

Sud-Aviation, le constructeur aéronautique qui accouchera du Concorde, voudrait bien vendre des hélicoptères au Nigeria. Mais l’entreprise, que préside Maurice Papon (l’ex-préfet de police de Paris qui sera condamné, dans les années 1990, pour complicité de crimes contre l’humanité) n’en a pas le droit. Il lui est interdit d’exporter des aéronefs d’un poids supérieur à 500 kg (assimilés à du matériel de guerre).

 

Dans sa demande de dérogation, Sud-Aviation fait parvenir à la « cellule Afrique » une analyse, qui vante les mérites d’un « soutien occulte » de la France au Biafra par la voie de « privés » (lire : de mercenaires). René Journiac, bras droit de Foccart, fera suivre ce document au Quai.

Déclassifiée par le ministère des Affaires étrangères à la demande de RFI, cette note, datée du 19 mai 1967, soutient que toute aide occulte donnerait à la France « une carte excellente », « une position privilégiée », dans un Biafra « en passe de venir un producteur mondial » de pétrole.

 

Le Nigeria « compréhensif »

Bien que Paris ait pris fait et cause pour l’indépendance, Lagos fera preuve de… compréhension. Comme si le Nigeria n’en voulait pas vraiment à la France d’avoir armé les sécessionnistes. Dans un courrier daté du 1er mai 1969 – huit mois avant la fin du conflit - le ministère nigérian des Affaires étrangères demande à la France de revenir, certes, sur son soutien au « soi-disant Biafra ».

Mais il ajoute qu’il souhaite l’associer à un « gigantesque » programme de reconstruction d’un milliard de livres nigérianes (à parité avec la livre britannique). Il est vrai que Paris, contrairement à Londres, peut ouvrir au Nigeria les portes du Marché commun, la future Union européenne…

En livrant des armes au Biafra, la France a-t-elle prolongé l’agonie d’un projet indépendantiste voué à l’échec ? Ces armements, dans l’esprit de la « cellule Afrique », n’avaient pas pour objectif de permettre à Enugu de triompher sur le champ de bataille. Ils devaient plutôt l’aider à peser à la table des négociations.

De Gaulle lui-même avait déclaré que « seule une solution politique » pouvait résoudre le conflit - sauf qu’aucune initiative diplomatique n’a jamais réussi à rapprocher les belligérants (comme nous le verrons jeudi).

 

►A (re) lire :

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Michel Arseneault sur Twitter

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