Disparu il y a un an, le Cubain Fidel Castro fut aussi un héros africain

Piero Gleijeses, avec Jorge Risquet (d.), le haut fonctionnaire cubain qui lui a ouvert les portes des archives cubaines et le général Polo Cintra Fria (g.), commandant des forces cubaines en Angola dans les années 1980.
© Collection personnelle de Piero Gleijeses

Professeur à l’université John Hopkins aux Etats-Unis, Piero Gleijeses est l’auteur d’une étude pionnière en deux volumes sur la saga de la coopération militaire et humanitaire cubaine en Afrique. A l’occasion du premier anniversaire de la disparition de Fidel Castro qui fut l’artisan de la politique d’« exportation de la révolution » du régime castriste, RFI a interrogé le professeur Gleijeses sur les tenants et aboutissants de cette coopération aux visées à la fois idéalistes et pragmatiques. Entretien.

Lors de la mort de Fidel Castro il y a un an, les hommages internationaux les plus fervents sont venus de l’Afrique. Qu’est-ce que l’Afrique doit au père de la Révolution cubaine ?

L’Afrique lui doit beaucoup. Si les hommages de l'Afrique ont été nombreux et fervents, c’est parce que les leaders africains mesuraient la dette de leur continent à Fidel Castro. L’idéalisme qui a conduit ce dernier à aider avec « désintéressement » - je cite Mandela - les jeunes nations africaines à se libérer de l’emprise néocoloniale, mais aussi l’aide apportée sous son égide dans le domaine de l’éducation et de la santé en donnant des bourses aux jeunes et en envoyant des médecins sur place, ont fait du lider maximo cubain un héros africain en quelque sorte. Son engagement contre l’apartheid que Fidel a lui-même qualifié de « la plus belle des causes de l’humanité » était réel, comme en attestent la guerre jusqu’auboutiste et avec succès qu’il a menée en Angola contre les visées hégémoniques de Pretoria dans les années 1970-80.

« Conflicting Missions » et « Visions of Freedom » sont deux titres que vous avez consacrés aux relations entre Cuba et l’Afrique, couvrant trois décennies de coopération. A quoi exactement renvoient les titres ?

Les protagonistes du premier volume de mes travaux sont Cuba et les Etats-Unis, engagés tous les deux dans des missions de coopération sur le continent africain, mais poursuivant des buts opposés. En réalité, pendant la période qui va des années 1960 à 1975, la politique des Etats-Unis en Afrique consistait à appuyer les régimes coloniaux, alors que le rôle de Cuba visait à libérer les pays africains de la domination coloniale. Le titre du premier volume de mon étude « Conflicting Missions » renvoie à cette opposition fondamentale entre les objectifs poursuivis par les Cubains et les Américains. Dans les années (1976-1988) couvertes par le second volume, les protagonistes sont au nombre de trois : Etats-Unis, Cuba et l’Afrique du Sud. Les trois pays ont des visions différentes de la liberté qu’ils veulent promouvoir. D’où « visions » au pluriel dans le titre.

Conflicting missions, par Piero Gleijeses © University of North Carolina Press

Très vite après son arrivée au pouvoir, Fidel Castro fait de la coopération avec les Africains la pierre angulaire de sa politique étrangère.

Disons que c’est l’une des pierres angulaires de sa politique étrangère, car il y a aussi les mouvements de guérilla en Amérique latine soutenus par Cuba.

Vous écrivez dans le premier volume de vos études que la coopération cubaine avec le monde en développement fut animée par des motivations à la fois idéalistes et pragmatiques. Quelles sont ces motivations idéalistes et les visées pragmatiques ?

Pour comprendre l’aspect realpolitik de la coopération cubaine avec les pays africains et latino-américains, il faut savoir que tout au long de la première moitié des années 1960, Cuba a tenté de négocier avec les Etats-Unis pour trouver un modus vivendi, mais ses avances ont été repoussées chaque fois. Ce que Washington voulait, c’était renverser le régime cubain, pas négocier avec lui. Les Cubains se sont alors dits que puisque les Américains ne veulent pas négocier avec nous, on va les combattre partout où nous pouvons et affaiblir l’axe impérialiste occidental en s’alliant avec les pays en développement. C’est ce qu’ils ont tenté de faire en Afrique pour rompre l’isolement de Cuba. C’est le côté pragmatique de la coopération cubaine. Mais il y a aussi un côté idéaliste : les Cubains étaient animés par la conviction qu’ils avaient le devoir d’aider d’autres pays à se libérer. Précisons que l’objectif était d’aider, et pas agir pour le compte des pays en question. C’était aux peuples de ces pays de se libérer.

La realpolitik cubaine en matière de coopération n’était-elle pas aussi déterminée par l’impossibilité pour La Havane d’établir des liens privilégiés avec les pays de l’Amérique latine sans encourir le risque de provoquer les Américains ?

Le risque était en effet moindre en Afrique, alors que les Cubains craignaient de provoquer une invasion militaire américaine chez eux en marchant sur les plates-bandes des Etats-Unis en Amérique latine. Celle-ci est la chasse gardée des Américains. Cela dit, la priorité des Cubains, du point de vue de leurs intérêts stratégiques, était toujours leurs voisins latino-américains, sauf que leur capacité d’agir seul dans cette partie du monde était nulle, compte tenu de la proximité des Etats-Unis. Ils se sont donc tournés vers l’Afrique, d’autant qu’en raison de sa démographie composée en partie d’une population venue d’Afrique, Cuba aime mettre en avant l’aspect afro-cubain de son identité. L’Afrique n’était pas un continent éloigné, du moins sur le plan de l’imaginaire.

Quels sont les principaux pays en Afrique où Cuba est intervenu et avec quels résultats ?

Les interventions sont d’ordre humanitaire et d’ordre militaire. Elles commencent dès le début des années 1960. L’Algérie est le premier pays à recevoir de l’aide militaire cubaine en décembre 1961 sous la forme d’armes légères et lourdes dont elle avait besoin pour poursuivre sa guerre de libération nationale contre la France. Compte tenu de la sympathie qu’il y avait à Cuba pour la cause algérienne, Castro avait décidé de prendre le risque d’être mal vu par De Gaulle qui était pourtant en pourparlers avec les révolutionnaires cubains pour établir des relations normales avec le régime castriste. Après son indépendance en 1962, l’Algérie sera aussi le premier pays à accueillir des militaires cubains lorsqu’elle est attaquée par le Maroc en octobre 1963, pendant ce qu’on a appelé la « guerre des frontières ». Puis, entre 1964-1965, estimant sans doute à tort que l’Afrique centrale était mûre pour la révolution, Cuba envoie des militaires au Zaïre, et au Congo-Brazzaville où des mercenaires européens menaçaient de faire tomber le gouvernement d’obédience marxiste-léniniste. Enfin, entre 1966 et 1974, les Cubains aident d'une façon décisive le combat mené par les Bissau-Guinéens du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC). Avec l’accession à l’indépendance de la Guinée-Bissau en 1975, c’était le plus gros succès de la politique cubaine en Afrique du point de vue militaire. Parallèlement, l’aide humanitaire se met en place, avec l’envoi d’une mission médicale cubaine en Algérie en mai 1963. Elle s’étendra à d’autres pays d’Afrique tout au long de la décennie. Pour résumer, entre 1960 et 1975, personnels militaires et civils confondus, Cuba a envoyé approximativement 2000 personnes en Afrique. Ces effectifs vont exploser de façon dramatique à partir du milieu des années 1970.

Avec notamment l’intervention en 1975 en Angola où la guerre civile va durer presque 15 ans.

Cuba envoie plus de 30 000 soldats en Angola entre avril 1975 et novembre 1976, pour soutenir le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), mené par Agosthino Neto et au pouvoir depuis le départ des Portugais en novembre 1975. Mais le pays est en proie à une guerre civile violente et l’Unita de Jonas Savimbi soutenu par les Etats-Unis et plus particulièrement par l’Afrique du Sud, revendique le pouvoir. Pretoria n’avait pas envie de voir s’installer à ses portes un mouvement qui militait ouvertement pour la libération de la Namibie (qui était une colonie sud-africaine) et le renversement du régime d'apartheid en Afrique du Sud.  Elle avait donc mis le paquet pour renverser le gouvernement angolais et aurait sans doute remporté la mise si La Havane n’avait pas décidé de déployer son armée. Cette intervention cubaine n’était pas du goût des Soviétiques, qui étaient alors en train de négocier la « détente » avec les Américains. Mais Fidel Castro a tenu bon.

Il semblerait qu’il aurait même personnellement dirigé les opérations à 10 000 kilomètres de distance pendant la bataille de Cuito Cuanavale en 1988, qui va finalement imposer la supériorité militaire cubano-angolaise sur le terrain.

On sait que le général Polo Cintra Fria qui était chargé de diriger les opérations militaires cubaines en Angola était un proche de Castro. C'est lui qui prit l'initiative d'entériner la victoire militaire cubaine à Cuito Cuanavale, dans le sud-est

Visions of Freedom est le deuxième tome du livre de Piero Gleijeses surles relations cubano-africaines © University of North Carolina Press

d'Angola, en pousuivant l'offensive jusque dans le sud-ouest, ce qui va obliger Pretoria à retirer inconditionnellement ses troupes. Elle a dû par ailleurs accepter des élections supervisées par l’ONU en Namibie, qui ont été gagnées par la Swapo. La victoire cubaine a aussi affaibli le régime d’apartheid en Afrique du Sud qui tombera en 1990, avec la libération de Nelson Mandela. On peut dire que les interventions cubaines ont changé le cours de l’histoire en Afrique du Sud.

Vos deux livres détruisent le mythe selon lequel Cuba est intervenu en Afrique pour mettre en œuvre l’agenda révolutionnaire soviétique.

Il suffit de lire les rapports de la CIA sur Cuba pour constater que les interventions africaines, ni en Amérique latine d’ailleurs, n’étaient dictées par les Soviétiques. L’initiative venait des Cubains, mais sa mise en œuvre en Afrique dans les années 1960 ne gênait pas les Soviétiques puisqu’il s’agissait pour l’essentiel d’interventions mineures avec la présence finalement de peu d’hommes. Ce fut différent en Angola, où l’initiative cubaine fut décidée sans consulter les Soviétiques et conduisit à un clash entre Cubains et Soviétiques, mais elle finit par obtenir l’aval de Moscou sans lequel l’état-major cubain n’aurait pas pu maintenir ses troupes en Angola aussi longtemps. Henry Kissinger reconnaît dans ses mémoires, après avoir longtemps accusé les Cubains d’être l’exécuteur des basses œuvres de leurs maîtres au Kremlin, que l’intervention en Angola était bel et bien décidée par La Havane seul. Du point de vue de la realpolitik, c’était une mauvaise décision puisque les Soviétiques ne voulaient pas en entendre parler et elle risquait de pousser les Etats-Unis à s'en prendre à Cuba en envahissant l'île. Alors pourquoi Castro a-t-il persisté ? Je cite de mémoire Kissinger de mémoire qui écrit que c'était parce qu’il était le seul leader communiste au pouvoir, authentiquement révolutionnaire.


Conflicting missions : Havana, Washington and Africa, 1959-1976 (University of North Carolina Press, 2002, 552 pages) et Visions of Freedom: Havana, Washington, Pretoria, and the Struggle for Southern Africa, 1976-1991 (University of North Carolina Press, 2013, 665 pages), par Piero Gleijeses.