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Tunisie

Manifestations en Tunisie: qui est derrière la campagne «Fech Nestannew»?

Des manifestants scandent des slogans au mégaphone lors d'un rassemblement à Tunis le 9 janvier 2018.
© REUTERS/Zoubeir Souissi

En quelques jours, la campagne « Fech Nestannew » est parvenue à mobiliser dans toutes les régions du pays contre la hausse des prix et la nouvelle loi de Finances. Mais qui est à l’origine de cette campagne ? Et que veulent ses militants ?

De notre correspondante en Tunisie,

Si le mécontentement est bien réel, les manifestations de ces derniers jours en Tunisie ne sont pas pour autant spontanées. Elles sont le résultat d’une campagne lancée par des activistes jeunes mais expérimentés et proches du terrain : « Fech Nestannew ? » (« Qu’est-ce qu’on attend ? », en dialecte tunisien). Comprenez : qu’est-ce qu’on attend pour protester ?

« Fech Nestannew » n’est ni un parti, ni une association : il s’agit d’un mouvement plutôt horizontal, qui dispose de relais dans toutes les régions du pays. Parmi les militants qui l’ont fondé : des activistes indépendants, d’anciens blogueurs très actifs pendant la révolution de 2011, des membres de parti de gauche comme le Front populaire, ou encore des syndicalistes étudiants.

« Nous nous sommes réunis, et avons décidé de lancer la campagne le 3 janvier 2018, à une date symbolique : celle de la commémoration des émeutes du pain de 1984 », raconte Henda Chennaoui, journaliste indépendante de 34 ans et porte-parole de la campagne.

Les militants taguent le slogan « Fech Nestannew » sur les murs de plusieurs villes, et arpentent les quartiers populaires de toutes les villes du pays pour distribuer des tracts appelant à protester contre la loi de finances 2018, leur principale cible.

« Dès le départ, c’était très clair pour nous : notre revendication est précise, c’est l’abrogation de cette loi de finances qui impose des mesures d’austérité et vise les plus pauvres, ceux qui ont déjà fait tous les sacrifices depuis la révolution », explique Henda Chennaoui.

En appelant à manifester contre cette loi à haute portée symbolique, et en s’attaquant au préoccupations quotidiennes des Tunisiens, la stratégie de « Fech Nestannew » porte rapidement ses fruits. Très vite, la campagne gagne de nombreux soutiens sur les réseaux sociaux et sur le terrain.

Un succès immédiat

« Beaucoup d’entre nous avions fait partie auparavant de la campagne "Manich Msameh" (ndlr : “je ne pardonne pas”, contre la loi de réconciliation économique). Et nous n’avions pas eu ce succès immédiat et populaire à l’époque. Le sujet était peut-être moins évident, trop politique. Cette fois c’est différent », raconte la porte-parole.

Une première manifestation de Fech Nestannew a lieu à Tunis, le dimanche 7 janvier, sur l’avenue Bourguiba, et est réprimée par la police qui disperse les manifestants. À ce moment-là, plusieurs activistes de la campagne ont déjà été arrêtés par la police alors qu’ils distribuaient des tracts.

« Les autorités n’ont pas l’habitude de ce mode d’action, sourit doucement Henda Chennaoui. Ils n’avaient jamais vu des gens distribuer des tracts comme cela dans les quartiers populaires. C’est nouveau ici. »

La réaction des autorités trahit en tout cas l’inquiétude du pouvoir face à ce mouvement de protestation, récent mais déjà influent. Très vite les manifestations se multiplient à travers le pays et dégénèrent plusieurs nuits d’affilée en affrontements avec les forces de l’ordre. Un manifestant est tué à Tebourba, près de Tunis, le 8 janvier. À Thala, près de la frontière algérienne, un poste de la garde nationale est attaqué dans la nuit 10 au 11 janvier. Le 11 janvier le ministère de l’Intérieur a communiqué le bilan de ces jours de colère : 70 policiers blessés et plus de 600 arrestations. L’armée a annoncé avoir déployé des hommes pour protéger les principaux bâtiments publics et gouvernementaux.

Si toutes les manifestations ne sont pas violentes, le chef du gouvernement Youssef Chahed a fustigé les « casseurs », et accusé l’extrême gauche et des mouvements mafieux d’être derrière les protestations.

« Franchement, discréditer les manifestants avec des théories du complot, ça rappelle les déclarations de Ben Ali à l’époque de la révolution ! », s’exclame Henda Chennaoui.

« Je n’encourage pas les violences bien sûr, poursuit-elle. Mais il y a des jeunes qui se retrouvent sans avenir, sans perspective, enfermés dans leur quartier, et pour qui il s’agit aussi d’une façon de s’exprimer. C’est inévitable lors de mouvements de protestations. »

«Renverser le rapport de force»

Mais cette fois, l’objectif n’est pas le renversement du régime ou un changement de gouvernement : « À quoi cela servirait-il ? », soupire la jeune femme.

« Personnellement je vois plutôt cela comme la continuité de la révolution, explique Henda Chennaoui. Il y a eu une transition politique, avec des élections libres. Maintenant, nous attendons le changement économique que nous réclamons depuis le début ! Il est temps de réaliser les objectifs de justice sociale de la révolution. Nos dirigeants n’ont plus d’excuse. On va leur mettre la pression : il faut renverser le rapport de force. »

Med Dhia Hammami, un analyste politique qui suit de très près les mouvements sociaux, reconnaît que la campagne « Fech Nestannew » est « très structurée, avec une stratégie bien précise ». Et surtout, contrairement à d’autres mouvements sociaux qui ont pu éclater ces dernières années, comme souvent au mois de janvier, elle arrive à un moment où la confiance semble particulièrement rompue entre les Tunisiens et leurs dirigeants. « Il y a un très grand désenchantement vis-à-vis de l’élite politique », résume-t-il.

Alors que d’importantes manifestations sont prévues le vendredi 12 janvier dans tout le pays à l’appel de « Fech Nestannew », Henda Chennaoui se dit « déterminée » : « Nous avons une dizaine de militants qui sont toujours détenus. J’espère que les manifestations vont attirer du monde, mais je m’attends de toute façon à une répression de la part du pouvoir. »

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