Francophonie: Valérie Baran dénonce la fin programmée du théâtre du Tarmac

Le théâtre Le Tarmac, entièrement dédié à la création contemporaine francophone, dans le 20e arrondissement de Paris.
© ©Tarmac

Le communiqué de presse du ministère de la Culture annonçant la prochaine disparition du théâtre parisien du Tarmac, qui est dédié exclusivement aux créations francophones, suscite un tollé dans le monde culturel. L’Etat a décidé d’attribuer le site du théâtre situé avenue Gambetta, dans le XXe arrondissement, à l’association Théâtre ouvert qui était en quête depuis deux ans d’un lieu de chute. Une pétition en ligne dénonçant la suppression programmée du Tarmac a réuni quelque 9 000 signatures. Entretien avec Valérie Baran qui dirige Le Tarmac depuis 2004.

On sait depuis le 31 janvier que Le Tarmac va disparaître. Cette décision a-t-elle été prise en concertation avec vous ? Peut-on récapituler les faits ?

Depuis plusieurs semaines, il y avait des rumeurs insistantes sur la fin programmée du Tarmac. Je les avais écartées d’un revers de main puisqu’il me semblait précisément qu’une telle décision ne pouvait être prise sans un minimum de concertation. Fin janvier, j’étais en déplacement à l’étranger quand j’ai été informée par des amis que des artistes inquiets de l’avenir de notre théâtre avaient signé une lettre ouverte au président de la République lui demandant des précisions sur les rumeurs qui enflaient sur notre prochaine disparition. Je suis donc rentrée précipitamment à Paris. Le mercredi 31 janvier, j’ai reçu un appel téléphonique du cabinet de la ministre de la Culture, Madame Françoise Nyssen, m’invitant à un déjeuner avec la ministre pour le vendredi. Le soir même, les choses se sont accélérées. A 21 heures, j’ai reçu un SMS du cabinet de la ministre qui m’informait que la Rue de Valois s’apprêtait à publier un communiqué de presse pour annoncer la fin de mon projet au Tarmac et l’arrivée en lieu et place du Théâtre ouvert. Dix minutes après, les journalistes m’ont appelé pour me dire qu’ils venaient de recevoir le communiqué en question. J’avoue que sur le moment j’ai été stupéfaite par la brutalité de la démarche.

A quoi attribuez-vous cette décision ?

Valérie Baran, directrice du Tarmac © ©Philippe Servent

Elle est, pour moi, clairement motivée par des considérations d’économie budgétaire. Le projet du Tarmac n’a pas démérité, comme en témoignent les chiffres de la fréquentation qui sont en constante hausse et que le ministère de la Culture connaît: 33% de croissance entre 2015 et 2017. Rappelons aussi que nos salles sont remplies en moyenne à 75%, avec un public jeune, métissé, à l’image de la population du Nord-Est de Paris où le théâtre est situé. Le projet de Théâtre ouvert est, lui aussi, mené avec beaucoup de talent. Depuis son éviction de son site traditionnel, nous militons pour qu’il puisse être relogé, mais il n’est pas question que cela se fasse à nos dépens, ni aux dépens du public d’ailleurs que nous avons su fidéliser à notre projet de théâtre francophone. En nous faisant disparaître et en attribuant le site du Tarmac à l’association Théâtre ouvert, l’Etat veut faire économie d’un lieu, tout en cédant sans doute aux pressions de l’ancienne ministre de la Culture Catherine Tasca qui préside cette association. C’est la francophonie à laquelle le Tarmac est dédié, qui en sort la grande perdante.

Dans son communiqué de presse du 31 janvier, le ministère de la Culture déclare vouloir poursuivre et voire même renforcer la vocation francophone du site du Tarmac, pas avec vous Valérie Baran, mais avec un nouveau partenaire. On pourrait penser que si le ministère a choisi cette option, c’est peut-être parce que vous n’étiez plus en phase avec la vision de la francophonie du gouvernement ou avec la nouvelle impulsion que le président de la République semble vouloir donner à l’idée francophone ?

La difficulté est liée, me semble-t-il, à la méconnaissance dans les milieux bureaucratiques de la Francophonie, de ses réseaux, de ses réalités sur le terrain. Certes, le président Macron veut donner une nouvelle impulsion au projet francophone. Je trouve cela enthousiasmant car ce nouvel élan est nécessaire. En revanche, j’ai senti au cours des années passées à défendre les cultures et plus précisément les théâtres francophones, que ma tutelle, le ministère de la Culture, lui, est resté éloigné de ces questions. On me disait que la Francophonie, c’est comme la prose dans Le Bourgeois Gentilhomme de Molière : tout le monde en fait... sans en avoir l’air. Vous en conviendrez que c’est un peu court comme façon de penser et d’aborder les théâtres francophones. On ne peut pas s’autodécréter spécialiste de la scène francophone, sans un minimum de familiarité avec ses cultures et ses auteurs.

D’après vous, le gouvernement n’aurait pas réellement de projet francophone de substitution ?

A mon avis, le gouvernement veut bricoler en urgence avec Théâtre ouvert un nouveau projet en lui donnant une couleur francophone, alors que je ne crois pas que la francophonie entre dans le champ de compétences de cette association. Elle en a d’autres. J’ai d’ailleurs dit au conseiller de la ministre qui m’a reçu après la publication du communiqué de presse et qui me demandait de mener avec le ministère une réflexion d’ampleur sur les productions francophones, qu’il fallait commencer par ne pas détruire les initiatives qui existent dans ce domaine, comme le Tarmac ou le festival francophone de Limoges. Je leur ai répété qu’ils ont pris une décision gravissime en voulant supprimer le Tarmac car nous faisons un travail essentiel : celui de faire partager avec le public français les paroles profondément engagées des artistes des pays francophones pour ce qu’elles ont d’original à nous dire, mais aussi pour ce que nous les Français nous avons en partage avec eux. Tout comme votre radio RFI qui nous dessille les yeux sur le quotidien du monde, nous faisons de même avec le spectacle vivant qui s’attache à montrer comment nos histoires et celles du monde se croisent et s’entretissent. Le Tarmac, le nom que nous avons l’honneur de porter, ce n’est pas seulement des pistes d’atterrissage et de décollage, c’est aussi le lieu de circulation où les hommes des cinq continents se croisent et s’imprègnent de la vitalité des autres.

Comment voyez-vous la suite ?

Je ne sais pas. Je sais que la décision du ministère a indigné beaucoup de gens. La pétition qui circule en ligne depuis le week-end dernier a recueilli au moment où je vous parle, près de 9 000 signatures, dont celles de Jack Lang, Pouria Amirshahi, Alain Mabanckou, Achille Mbembe, Boualem Sansal, pour ne citer que les plus connus. Il y a une soirée de soutien prévue le lundi 12 février, en présence des personnalités du monde de la culture et de la politique. Je crois que la mobilisation ne s’éteindra pas tout de suite.


Le Tarmac : dates et chiffres

- En 2004, Valérie Baran succède à Gabriel Garran à la tête du Théâtre international de langue française (TILF) qui s’appelle désormais le Tarmac. En 2011, le Tarmac s’installe sur son site de l’avenue Gambetta, dans le XXe arrondissement de Paris.

- Entre 20 à 27 spectacles, accueillis chaque année

- Fréquentation : 15 700 personnes en 2017

- Budget annuel : 2,1 millions d’euros, dont la part de l’Etat s’élève à 1,6 millions

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