Republier
Nigeria

Le Nigeria déploie des troupes pour apaiser les tensions agriculteurs/éleveurs

Un berger à Benue au Nigeria (image d'illustration).
© RFI/Moïse Gomis

Au Nigeria, le déploiement des troupes dans le centre du pays a démarré ce jeudi 15 février. Six Etats de la Middle Belt, le grenier agricole nigérian, sont concernés par des opérations qui doivent durer jusqu'au 31 mars 2018 et ramener le calme dans une région régulièrement secouée par des affrontements entre agriculteurs et éleveurs. Selon Amnesty International, les violences ont fait plus de 517 morts en 2017. Au moins 168 morts rien que depuis le début de l'année. Une crise profonde qui tire ses origines de la surpopulation, de la négligence des autorités et de l'instrumentalisation des divisions ethniques sous-jacentes, à des fins électorales. Décryptage.

Depuis une vingtaine d'années, les relations entre agriculteurs et éleveurs au Nigeria se sont durcies à mesure que les densités de populations ont crûes. En 1960, le Nigeria comptait 45 millions d'habitants. Les projections font désormais état de 200 millions de personnes en 2019. Une surpopulation qui a entraîné une compétition pour la terre avec pour premières victimes, les pâturages qui ont diminué au profit des terres cultivées et de zones d'habitations,

« Une fois que les routes de transhumance sont bloquées, le bétail se retrouve à piétiner les terres des fermiers et à détruire les cultures. Cela se produit de plus en plus or c'est dans l’intérêt de tous, fermiers et éleveurs de garder ces routes ouvertes, c'est une question de bonne gestion de l'espace rurale », explique Adam Higazi, chercheur associé à l'Université d'Amsterdam et de Cambridge, basé à Jos au Nigeria. « Le problème c'est qu'au fil du temps, les mécanismes de gestion des conflits intercommunautaires se sont affaiblis. Les chefs traditionnels, les responsables de village ont perdu beaucoup de leur pouvoir et de leur autorité au profit des gouvernements locaux et des politiciens qui ne sont pas aussi proches des populations ».

Parent pauvre de l'économie nigériane, l'élevage a souffert des négligences des gouvernements successifs. Les réserves de pâturages définies dans une loi de 1965 n'ont pas été protégées, réduisant au fil des années les espaces disponibles pour le bétail. Le retour de la démocratie au Nigeria en 1999 n'a rien arrangé. Si la gestion de l'espace rural est depuis une question très politique, elle fait surtout l’objet d'instrumentalisation de certains gouverneurs qui n’hésitent pas à conforter leur électorat en polarisant les agriculteurs et les éleveurs en deux camps bien distincts avec un argumentaire ethnico-religieux implacable ; les pasteurs étant des nomades Peuls musulmans, les fermiers étant souvent, mais pas exclusivement, chrétiens.

Anti-open grazing law

Une instrumentalisation poussée dernièrement à son paroxysme dans l'État de Benue où des affrontements ont fait plus de 70 morts début janvier. Minoritaires dans cet État du centre Est du pays, les éleveurs Peul ont longtemps été jugés responsables des heurts. En novembre dernier, le gouvernement de Samuel Ortom a ravivé les hostilités en introduisant l’ « anti-open grazing law ». Une loi qui interdit aux pasteurs de se déplacer avec leur bétail sur le territoire, mais qui, sur le papier, devait s'accompagner de la création de grands espaces de pâturage clôturés. Dans les faits, aucune alternative n'a été proposée.

Les violences ont depuis ouvert une brèche béante et durci le bras de fer. Les puissants syndicats d’éleveurs demandent le retrait de la mesure et continuent à revendiquer une vie nomade. Ils dénoncent par ailleurs, la création de milices chrétiennes armées, les « cattle hunters », qui s'en prennent au bétail. Tandis que politiciens et pasteurs encouragent, les agriculteurs à se défendre par eux-mêmes au cours de violentes diatribes anti-peuls.

« Beaucoup d’éleveurs sont désormais armés. Les fermiers se sont également armés. Et c'est un des plus grands défis sécuritaires au Nigeria », indique Adam Igazi. « La question a également pris une tournure très politique parce que le président nigérian Muhammadu Buhari appartient à l'ethnie Peul. Il est de Daura, d'origine urbaine et non rurale, mais cela suffit à le cataloguer comme Peul. C'est pourtant erroné d'affirmer comme certains médias le font qu'à ce titre, il privilégie les membres de son ethnie. Il y a surtout beaucoup de frustrations du côté des fermiers et des éleveurs, parce que les autorités ne font pas grand-chose pour régler le conflit ».

Déploiement tardif

Le déploiement militaire qui a démarré ce jeudi pour une durée de six semaines, est une réponse tardive et de court terme qui laisse les observateurs quelque peu dubitatifs. Selon le communiqué du ministère de la Défense nigérian, ils doivent enrayer les affrontements entre éleveurs et agriculteurs et « lutter contre le banditisme armé, le kidnapping et le vol de bétail ». Les opérations se dérouleront dans six Etats du centre du pays, de l'État du Niger à celui de Benue en passant par Kaduna, Nasarawa, Kogi et Taraba, mais les autorités n'ont pas indiqué le nombre de soldats concernés.

« Ce déploiement répond aux appels des populations qui demandaient une réponse sécuritaire plus importante et c'est une bonne chose », estime Nnamdi Obasi, analyste à l'international Crisis Group, basé à Abuja. « Mais nous avons beaucoup de réserves sur le recours aux militaires dans ce genre de situations et pour une durée de six semaines. Une fois que les militaires devront partir, que se passera-t-il avec la police qui n'a ni les moyens ni les compétences de gérer ces problèmes entre agriculteurs et éleveurs ? D'autant que les forces armées tendent à employer la méthode forte. Cela peut parfois exacerber les conflits et créer de nouveaux problèmes de droits humains et relationnels entre militaires et civils ».

Le déroulé de ces opérations sera donc crucial. En attendant, éleveurs et agriculteurs espèrent la mise en place de mesures permettant de résoudre la crise sur le long terme.

Republier ce contenu

Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.