Djibouti: la cité-Etat se voit en «Singapour de la mer Rouge»

Grues et containers sont prêts à l'emploi sur les quais du port de Doraleh à Djibouti. Ici, le 5 mai 2017.
© CARL DE SOUZA / AFP

Peu de surprises à attendre des élections législatives en cours ce vendredi à Djibouti. Mais le véritable intérêt de la cité-Etat de la Corne de l'Afrique réside peut-être aujourd’hui moins dans son évolution politique que dans la mutation économique à l’œuvre, qui est en train de transformer cette ancienne colonie française en une plaque tournante stratégique et logistique de la région.

L’histoire s’est accélérée dans ce dernier confetti du défunt empire français, situé dans la Corne de l’Afrique et bordant la mer Rouge. Longtemps associée à une image de torpeur et de lenteur, Djibouti semble vivre depuis quelques années, selon « une nouvelle allure du temps  », écrit la spécialiste de la région Sonia Le Gouriellec en citant l’historien Jules Michelet.

Tout a commencé après le 11 septembre 2001. La lutte contre le terrorisme et la piraterie maritime a optimisé la position géographique privilégiée de ce micro Etat, situé à l’entrée de Bab-el-Mandeb, entre la mer Rouge et l’océan Indien, par où circulent près de 20% des exportations mondiales et 10% du transit pétrolier annuel. C’est le quatrième passage maritime mondial pour l’approvisionnement énergétique.

Ville-garnison

Djibouti dispose aussi d’un positionnement géographique sans équivalent à l’épicentre de la mouvance jihadiste de la Corne de l’Afrique et de la partie sud du Moyen-Orient. C’est cette position stratégique fondamentale qui fait que les grandes puissances se bousculent au portillon. La France est présente depuis l’indépendance de Djibouti en 1977, en principe pour la défense de l’intégrité territoriale de la cité-Etat. Avec 1 350 soldats stationnés en 2017, Djibouti est la principale base française en Afrique. Les Etats-Unis, le Japon, l’Italie, l’Allemagne et plus récemment la Chine sont venus y installer leurs troupes, faisant de la cité-Etat une ville-garnison.

Une ville-garnison qui se caractérise par la cohabitation des militaires de différentes origines, parlant des langues différentes, faisant parfois des entraînements conjoints. Comme le font par exemple Français et Américains qui ont des intérêts stratégiques communs dans cette région. La base américaine du Camp Lemonnier qui compte quelque 4 000 soldats sert à lutter contre les islamistes shebab en Somalie et contre al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa).

Djibouti est aussi au cœur du dispositif naval européen auquel participent Chinois et Japonais pour combattre la piraterie au large des côtes somaliennes. Ces coopérations internationales ont réussi à faire baisser drastiquement les attaques,  tombées de 176 cas en 2011 à 0 attaque en 2015.

Hub logistique et commercial

Or la transformation à l’œuvre à Djibouti n’est pas seulement militaire, elle est aussi économique. En effet, les dirigeants de ce micro-Etat ont su très habilement tirer parti de son attractivité stratégique en jouant la carte du développement de grandes infrastructures, financées essentiellement aujourd’hui par la Chine. Si le lancement de la construction de la base militaire chinoise à Djibouti a concentré l’attention internationale, elle va de pair avec la construction de ports polyvalents et spécialisés, oléoducs, pipelines, lignes ferroviaires et zones franches, qui proposent de transformer la cité-Etat en un hub logistique et commercial.

Sonia Le Gouriellec est spécialiste de Djibouti et chercheure associée au Laboratoire Interdisciplinaire d'Etudes du Politique Hannah Arendtde Paris Est (LIPHA). © Sonia Le Gouriellec

En l’espace de quelques années, la Chine est devenue un acteur majeur dans lepays. « La Chine s’intéresse à Djibouti depuis quand même très longtemps, mais massivement depuis les années 2010 », explique Sonia Le Gouriellec, spécialiste française de la Corne de l’Afrique. Ils ont investi près de 14 milliards de dollars dans ce pays depuis 10 ans, ce qui est quand même très important car le PIB de Djibouti est de 1 milliard et quelque. Pourquoi la Chine s’y intéresse ? Parce que grâce à son positionnement géographique exceptionnel sur une route maritime très fréquentée, Djibouti est devenu un passage incontournable pour les commerçants chinois qui exportent leurs marchandises vers l’Europe. »

Passage vers l’Europe, mais aussi vers l’Afrique. « Si Djibouti est au cœur du projet chinois de « nouvelles routes de la soie », c’est parce que Pékin a compris que ce petit pays est, poursuit Sonia Le Gouriellec, sa porte d’entrée vers les marchés enclavés de la région. Conscientes de ces bénéfices à long terme, les autorités chinoises ont injecté des milliards de dollars ces dernières années dans la construction de nombreuses infrastructures dans la région, reliant notamment Djibouti et Addis Abeba ».

« Janvier 2017 a été symbolique des transformations en cours avec l’ouverture de la toute nouvelle gare de Djibouti construite avec l’argent chinois, cent ans après la construction par les Français du chemin de fer reliant Addis-Abeba à la mer par Djibouti », se souvient la chercheuse française. 2017 a aussi vu l’inauguration du port polyvalent de Doraleh, de construction chinoise, remplacer le port historique de Djibouti construit par les Français en 1888.

Fin du pré-carré français

Sans être nostalgique du pré-carré français, Sonia Le Gouriellec s’interroge sur le sens du retrait de la présence historique française de la région : « En allant sur place, j’étais très surprise de constater que s’il y a un intérêt croissant de la part des puissances étrangères pour Djibouti, à l’inverse, la France ne semble plus avoir les moyens ou la volonté politique pour trouver un avantage à sa présence historique. Combien de fois on m’a dit : le Djibouti, c’est tout petit, seulement 1 million d’habitants, alors que ce n’est pas seulement à Djibouti qu’il faut penser. Il y a l’Ethiopie et l’émergence de la puissance éthiopienne avec plus de 100 millions d’habitants. Cet hinterland couvre toute l’Afrique de l’Est jusqu’au Kenya et la Tanzanie. Djibouti représente la porte d’entrée vers cet immense marché économique. Les représentants français, militaires, diplomates établis dans la région, eux aussi, se disent pourquoi on se désintéresse de ce pays, alors que le monde entier est en train d’y prendre position ? »

Conclusion de la spécialiste sous forme d’avertissement : « A Djibouti, la France doit absolument sortir d’une vision uniquement sécuritaire, car il y a tant de partenariats intéressants à mener, notamment en matière de formation où la France a encore un rôle éminent à jouer. N’oublions pas que malgré la ruée chinoise, Djibouti reste profondément francophone. »


Forces et faiblesses de Djibouti : conversations avec Ahmed Soliman*

Influence stratégique grandissante

Ahmed Soliman est spécialiste de la Corne de l'Afrique et chercheur à Chatham House, Londres. © Chatham House

« Djibouti s’internationalise. Francophone, ancien protectorat français, Djibouti a réussi depuis belle lurette à se renouveler. Nous avons vu l’année dernière le président Guelleh se rendre en visite d’Etat à Pékin où il a pu discuter avec le président Xi Jinping et établir un partenariat stratégique entre leurs deux pays. Ce n’est pas un petit exploit quand on pense à la minuscule cité-Etat face à un pays grand comme la Chine. La construction à Djibouti par Pékin de sa première base militaire à l’étranger est une confirmation de la montée en importance stratégique de ce pays.»

Urbanisation par nécessité

« Je dirais que c’est par nécessité que Djibouti est devenu l’un des pays les plus urbanisés de la région. Rocailleux et désertique, il est difficilement habitable. La production agricole est quasi nulle à cause du manque d’eau. Tout cela a conduit la population à aller habiter en ville, abandonnant leurs villages. Sur le plan diplomatique, ce pays a été très tôt exposé à des chocs extérieurs et il ne dispose pas, contrairement à d’autres pays d’Afrique, des ressources minières qui permettent de compenses les déficits agricole et industriel. D’une certaine façon, on pourrait dire que Djibouti exerce une influence démesurée par rapport à son vrai poids économique et politique dans la région. »

Partage inégal des fruits de la croissance

« Je ne crois pas que ces élections puissent changer quelque chose à Djibouti. Aujourd’hui, la moitié des actifs y est au chômage. La pauvreté touche de milliers de Djiboutiens. Sans une véritable ambition politique pour s’en prendre au chômage et aux inégalités, le dynamisme stratégique qui est à l’œuvre dans ce pays ainsi que la croissance économique ne profiteraient pas à tous les Djiboutiens. Je sais que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais il est clair que le volontarisme politique n’est pas au rendez-vous. La population attend avec impatience le renouvellement des générations et mise sur la jeune génération d’hommes politiques pour mieux partager les fruits de l’internationalisation et la croissance. »

*Ahmad Soliman est spécialiste de la Corne de l’Afrique et chercheur au think-tank Chatham House, basé à Londres.

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