La littérature mauricienne a quatre fois 50 ans

Figure de la littérature mauricienne, Nathacha Appanah s'inscrit dans une certaine mouvance militante, sociale et féministe..
© JOEL SAGET / AFP

Grâce à la richesse de sa littérature de langue française, l’île Maurice s’est imposée comme un pilier de la francophonie dans l’océan Indien. Une littérature faite de cris, de souvenirs et d’idées qui puise son inspiration dans l’aventure forcément tragique d’un peuple pris dans les clivages et les contradictions de sa société imparfaite. A l’occasion du 50 e anniversaire de l’indépendance de l’île Maurice, retour sur quelques grands noms de cette littérature biséculaire.

L’océan Indien est le cœur vibrant de la francophonie. L’histoire du français dans la région ne date pas d’hier. L’implantation de la langue de Molière dans la zone francophone de l’océan Indien remonte à l’installation des colonisateurs français à l’île de la Réunion en 1665 (connue comme l’île Bourbon), avant que Maurice (alors île de la France), les Seychelles, les Comores et Madagascar ne soient à leur tour colonisés. Pendant la période coloniale, le français a coexisté dans ces îles avec l’arabe aux Comores, l’anglais à Maurice et aux Seychelles et le malgache à Madagascar.

Au XXe siècle, l’histoire a évolué différemment d’une île à l’autre, avec la Réunion demeurée française et Mayotte ayant fait le choix de rester dans le giron français, alors que les autres îles ont obtenu leur indépendance entre 1960 et 1970. Mais quelle que soit leur évolution, l’attachement à la langue de l’hexagone reste fort partout, comme en témoigne la riche production littéraire en français provenant de cette région. Pourvoyeurs de classiques, notamment Madagascar et l’île Maurice se sont affirmées depuis plusieurs décennies comme des centres littéraires francophones majeurs au même titre que Dakar, Brazza ou Bamako sur le continent.

Une vie littéraire biséculaire

En cours de « vernacularisation » (fait de devenir une langue locale), le français s’est imposé à l’île Maurice comme langue littéraire par excellence. Souvent réduite à ses palaces et à son tourisme haut de gamme, l’île est aussi - peu de touristes le savent - un espace culturellement riche et dynamique. En témoignent la vitalité et l’ancienneté de sa littérature biséculaire, née de la rencontre féconde des peuples et des cultures que cette île de l’océan Indien, située à la croisée des grandes routes maritimes, a accueillis au cours des siècles.

Pendant longtemps, la littérature mauricienne fut la chasse gardée d’une élite composée de colons blancs et de mulâtres. Barthélémy Huet de Froberville à qui on attribue la paternité du premier roman de l’hémisphère sud (1) était l’un des leurs. Selon les historiens littéraires, une vie littéraire foisonnante se développa au XVIIIe et au XIXe siècles sous l’égide des sociétés littéraires, qui étaient à la mode à l’époque.

Il faudra attendre le tournant de la Seconde Guerre mondiale pour voir la pratique littéraire se démocratiser avec l’entrée en scène de nouvelles générations d’écrivains issus de classes sociales, de groupes ethniques et religieux divers. Ceux-ci écrivent en français, mais aussi en anglais, en hindi, en chinois ou en créole, donnant naissance à une littérature-mosaïque traversée par des influences qui proviennent, tout comme les populations de cette île « arc-en-ciel », autant de l’Europe que de l’Afrique proche et de l’Inde lointaine.

Les débuts de la francophonie mauricienne moderne restent étroitement associés à la figure du génial et excentrique Malcolm de Chazal, descendant d’une famille de grands propriétaires terriens d’origine européenne. Artiste atypique, pétri de pensée ésotérique mais aussi de philosophie biblique, Chazal est, pour l’écrivain franco-mauricien Jean-Marie Le Clézio, « l’un des poètes les plus féconds et les plus authentiques de la littérature française contemporaine ». Son oeuvre est prolifique et protéiforme : poésies, essais, aphorismes et romans. Apprécié un temps par les surréalistes (« rien lu d’aussi fort depuis Lautréamont », aurait dit Breton), ce poète a exploré à travers une écriture exigeante et souvent hermétique le passé mythique de son île et son présent prisonnier « des préjugés et de la canne à sucre », selon les propres mots du barde.

Édouard Maunick, Raymond Chasle, Marcel Cabon, les frères Masson, Marie-Thérèse Humbert, Carl de Souza sont quelques autres épigones de la francophonie mauricienne vibrante. Subversifs et novateurs tant sur le plan de l’imaginaire que sur celui du langage (« Je paysage  », «  j’océane », « je dessauvage », écrit Maunick), ces auteurs ont réussi à fonder une tradition littéraire originale fondée sur le métissage, le militantisme social et la quête de soi.

Révolution de l’imaginaire au féminin

C’est dans cette mouvance militante que s’inscrivent Nathacha Appanah et Ananda Devi, romancières mauriciennes exilées en France. Elles s’inscrivent aussi dans une littérature mauricienne féminine ou féministe. En réalité, les femmes mauriciennes se sont lancées dans l’aventure de l’écriture dès la fin du 19e siècle. D’origine européenne, ces pionnières ont inscrit leurs oeuvres dans le prolongement de la sensibilité coloniale et patriarcale, sans prêter particulièrement attention à la condition féminine qui prévalait dans l’île. Il va falloir attendre les années post-indépendance pour voir émerger des textes novateurs qui s’interrogent sur le statut des femmes dans la société mauricienne, revendiquant pour elles les mêmes droits que les hommes et transgressant les barrières raciales et les interdits sociaux.

La véritable révolution de l’imaginaire féminin à Maurice commence avec la parution en 1979 de A l’autre bout de moi (Stock), l’un des plus beaux premiers romans de la littérature mauricienne. D’origine créole, son auteure Marie-Thérèse Humbert réussit à placer la question de la femme au centre de son intrigue, tout en faisant des liens de «  amour-haine  » que son protagoniste, Anne, entretient avec sa sœur jumelle. Une métaphore des relations complexes qui prévalent entre les communautés au sein de la société mauricienne pluriethnique et pluriculturelle. « Si semblables et en même temps si dissemblables », les deux sœurs sont condamnées à vivre ensemble jusqu’à ce que la mort ne les sépare ! C’est sans doute parce qu’elle ne voulait pas être soumise à ce choix qui n’est pas d’ailleurs un choix que Marie-Thérèse Humbert s’est, pour sa part, exilée en France, au moment où son pays accédait à l’indépendance, en 1968. Son œuvre qui est, aujourd’hui, riche de plusieurs titres de fiction et de poésie, n’en reste pas moins hantée par Maurice, ses paysages, ses hommes et femmes tiraillés entre malaises et fascinations face à leur devenir.

Plage de Trou d'eau douce (2005). Maurice, sa mer et son peuple sont les thèmes constants des lettres mauriciennes. © Yves Pitchen

Les écrivains femmes de Maurice qui ont émergé à partir de la fin des années 1980 et qui occupent aujourd’hui le devant de la scène sont un peu les héritières de l’auteure de A l’autre bout de moi, même si celles-ci ne se reconnaissent pas tout à fait dans les interrogations de leur aînée sur l’ethnicité, qui ont depuis été en grande partie résolues. La prospérité économique aidant, la société mauricienne est allée de l’avant, faisant des négociations identitaires et du multiculturalisme les dogmes de sa modernité.

Dans ce contexte, la principale contribution d’Humbert a peut-être été d’avoir su faire évoluer la question de la femme, en l’inscrivant au cœur même de l’imagination littéraire. Arrachant la femme à la prison des conventions et des interdits à laquelle la société patriarcale la condamne, elle lui a redonné la parole, faisant d’elle, sinon la maîtresse, la conteuse de son propre destin.

Telle la Schéhérazade, la femme mauricienne se raconte désormais, à longueur des pages des romans, en remontant parfois aux origines d’avant la traversée du kala pani ou en puisant dans ses expériences de domesticité, terrifiantes d’humiliations et de violences tues. Elle s’identifie aux combats des minorités souffrantes des îles Chagos ou de Poudre d’or, avec pour grille de lecture la légende de Sita ou celle de Draupadi. Telle est la démarche des auteures comme Ananda Devi, Lindsey Collen, Natasha Appanah, Shenaz Patel ou de Brigitte Masson qui ont pris le relais des pionnières. Parfois tragiques, mais toujours engagées à la défense de la cause des femmes et des exclues, leurs œuvres touchent de plus en plus de lecteurs et surtout des lectrices à Maurice et à travers le monde où elles sont publiées, traduites et lues.

Devi et Appanah : deux femmes puissantes et singulières

Entrée en littérature il y a une trentaine d’années en tant que poète et nouvelliste, Ananda Devi est venue tardivement au roman, mais a réussi à l’adapter à sa démarche poétique qui procède par ressassements, ellipses et digressions. Explorant dans ses récits les marges sombres de la société mauricienne insulaire et patriarcale, cette anthropologue de formation s’est imposée comme l’un des auteurs francophones majeurs. Un statut confirmé par le prix des Cinq Continents qui lui a été décerné au titre de son précédent roman Ève de ses décombres (2005) qui raconte les destins « cabossés » de quatre adolescents de Port-Louis.

Nathacha Appanah s’est fait connaître, pour sa part, en publiant un roman historique sur les liens entre Inde et Maurice. L’inventivité avec laquelle elle s’était emparée dans son tout premier roman Les Rochers de poudre d’or, de l’histoire de la traversée des eaux noires au XIXe siècle par les émigrants indiens venus remplacer les esclaves noirs émancipés dans les plantations, avait fait d’elle le plus jeune espoir des lettres mauriciennes. Les romans suivants, Blue Bay Palace (2004) et La Noce d’Anna (2005), Le Dernier frère (2007) ou encore le récent titre paru En attendant demain (2016) ont tenu toutes leurs promesses, voguant avec brio entre l’Histoire collective et les histoires individuelles, celles d’hommes et de femmes qui ne sont pas des personnages types comme chez Ananda Devi, mais des êtres de chair et d’os qui luttent, souffrent, mais réussissent à survivre.

Raj, le héros du Dernier Frère, un des plus beaux romans de Nathacha Appanah, est, lui aussi, un survivant. Il a survécu à la misère, à des cataclysmes naturels qui ont emporté ses deux frères et à la poliomyélite. À 76 ans, au soir d’une vie bien remplie, le vieil homme se retrouve projeté dans son enfance lorsque David lui apparaît dans son rêve. David est cet adolescent juif que le jeune Raj avait pris en amitié après que celui-ci s’était échappé de la prison où l’administration coloniale avait interné pendant la guerre quelque 1 500 juifs. S’inspirant de cette page méconnue de l’histoire mauricienne, l’auteure a bâti une oeuvre complexe qui se lit à la fois comme un récit d’apprentissage, comme une relecture de la tragédie juive et, enfin, comme une histoire universelle d’errance et de quête.

Il y a du Grand Meaulnes d’Alain Fournier et du Dieu des petits riens d’Arundhati Roy dans ce roman qui, en adaptant la tradition romanesque française à la sensibilité venues des antipodes, donne la mesure de l’originalité et la maturité de la jeune littérature de l’île Maurice.

(1) Sidner ou les dangers de l’imagination, publié en 1803.


Maurice contemporaine en cinq romans :

Le Dernier frère, par Nathacha Appanah (Ed. de l’Olivier, 2007)

Eve de ses décombres, par Ananda Devi (Gallimard, 2005)

Bénarès, par Barlen Pyamootoo (Ed. de l’Olivier, 1999)

Sueurs de sang, par Abhimanyu Unnuth (Stock 2001)

A l’autre bout de moi, par Marie-Thérèse Humbert (Stock 1979)

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