Angola: alternance ou fissures au sein du parti-Etat MPLA?

José Eduardo dos Santos, l'ex-président angolais, et João Lourenço, son successeur, à Luanda, le 19 août 2017.
© MARCO LONGARI / AFP

Le 26 septembre 2017, José Eduardo Dos Santos a quitté la tête du pays après 38 ans au pouvoir. Il conserve la présidence du vieux mouvement indépendantiste, le MPLA. Son successeur, João Lourenço, lui aussi issu du parti-Etat, promet beaucoup : lutte contre la corruption, ouverture de l’espace démocratique. Mais il prend les rênes d’un pays pétrolier exsangue, frappé par une crise économique sans précédent et le pillage de l’argent public. Six mois après l’investiture de João Lourenço, la guerre de leadership n’est pas encore terminée.

De notre envoyée spéciale de retour de Luanda,

Sous la statue d’Agostinho Neto, premier président du MPLA, comme de l’Angola indépendante, en plein cœur de la capitale Luanda, Sergio Piçarra s’esclaffe : « Apparemment, on manque de respect au père-fondateur, donc on ne peut pas rester. » Casquette et T-shirt blancs, siglés de grandes marques, baskets, le caricaturiste de presse le plus connu du pays parlemente tranquillement avec des policiers. Il est l’un des co-organisateurs de la manifestation de protestation du 17 mars 2018, la première contre une mesure proposée par le nouveau président João Lourenço, une loi d’amnistie pour les évadés fiscaux. Cette amnistie permettrait de rapatrier au pays des milliards de dollars détournés des caisses de l’Etat.

« C’est même ma première manifestation. Je m’attendais à ce qu’il se passe quelque chose d’idiot, mais rien d’aussi ridicule », pouffe encore Sergio Piçarra, ne pouvant s’empêcher de regarder la statue d’Agostinho Neto, le poing levé. La veille, Le dessinateur n’était pas aussi détendu, évoquant les molosses que le régime avait l’habitude de jeter sur les manifestants. En Angola, la répression ne s’est pas toujours faite qu’avec des armes à feu, ces chiens terrorisent les Luandais. « Mais aucune violence aujourd’hui et c’est mieux comme ça », commente en aparté le dessinateur angolais. Il observe plus qu’il ne parle, laissant ses camarades, plus aguerris que lui, batailler pour rester Place de l’indépendance. Finalement, tous acceptent de se déplacer à 150 mètres de l’imposante statue, comme exigé par les forces de sécurité. Ils remballent leurs pancartes et traversent le rond-point, laissant derrière eux, les policiers.

► Grande reportage : L’Angola ou les fissures d’un parti-Etat

Depuis ses premières caricatures dans le Jornal de Angola, unique quotidien du pays jusqu’en 2008, Sergio Piçarra n’avait connu que José Eduardo Dos Santos au pouvoir. « J’avais peur de le représenter », avoue Sergio Piçarra, tout en se lissant la moustache. L’un de ses personnages récurent s’appelle « Ordre supérieur »… L’expression est celle qu’utilisent les fonctionnaires angolais pour ne pas avoir à justifier certaines décisions. L’ordre est venu d’en haut.

Ordre supérieur

« Ordre supérieur » est parfois une main, une manche de laquelle s’échappent des billets, parfois un roi glouton entouré de ses « Bajulinos », ses courtisans tout aussi voraces que lui. Les traits ne sont pas ressemblants, mais les comportements sont croqués. Pour autant, jamais Piçarra n’a été véritablement menacé ou inquiété. « A condition de ne pas dépasser certaines limites », se souvient le dessinateur angolais. « Mais à l’époque de Dos Santos, tout l’environnement en termes de répression et de liberté d’expression était terrible. » L’autocensure aussi.

Sergio Piçarra n’a pas les mêmes réserves avec le nouveau chef d’Etat, il ne se l’explique pas, mais c’est un constat : « Je n’ai pas peur de João Lourenço. » Pendant la campagne électorale, il a représenté Lourenço pour la première fois, de dos, avec un blouson de rockstar estampillé « JLo ». Dans ce cartoon daté de février 2017, le candidat Lourenço se braque un pistolet sur la tempe. La lutte contre la corruption était l’un des principaux thèmes de ses discours. A l’époque, ni Piçarra, ni même aucun acteur politique n’envisageait que João Lourenço prenne des mesures significatives dans ce domaine. « Pas avant un ou deux ans », avait même affirmé un analyste politique tant il semblait inimaginable de s’en prendre à la famille ou aux proches de l’ancien président José Eduardo Dos Santos.

« Avant la campagne électorale, on croyait que, quel que soit le candidat du MLPA, il ne pourrait pas apporter un changement en Angola », confirme le docteur Maurilio Luyele, député de l’Unita. Pour le principal parti d’opposition, mouvement rival à l’indépendance, adversaire impitoyable du MPLA au moment de la guerre civile, le profil du candidat Lourenço n’avait rien de rassurant : il était général, ex-ministre de la Défense, ancien secrétaire général du parti. Les spécialistes de l’Angola notaient avec un certain intérêt que João Lourenço avait été écarté au début des années 2000 de la direction du MLPA par José Eduardo Dos Santos, « sans doute » pour avoir trop vite montré ses ambitions présidentielles, ce qui en faisait « sans doute » plus le candidat du parti-Etat qu’un dauphin. Au sein du MPLA, des cadres grognent, dénoncent même à visage couvert à quel point la famille présidentielle « pèse sur leur assiette ».  Mais en août 2017, personne n’aurait émis la folle idée d’un changement brutal et certainement pas sous la forme d’une « purge » de l’appareil d’Etat des figures les plus emblématiques dans l’entourage de José Eduardo Dos Santos.

L’ombre de Jose Eduardo dos Santos

Après les élections générales du 23 août 2017, l’Unita, l’autre mouvement indépendantiste, rejette sans surprise les résultats des élections, dénonce une fraude massive, mais les premiers mots et actes du nouveau président d’Angola surprennent. Maurilio Luyele croit y lire « des indications » d’un « certain changement ». Pour le député d’opposition, ce serait même toujours aujourd’hui l’ancien président José Eduardo Dos Santos qui empêcherait son successeur d’aller « plus vite, plus fort dans la direction d’un changement nécessaire au pays ».

A 75 ans, José Eduardo Dos Santos n’a pas encore pris sa retraite politique. L’ancien chef d’Etat angolais avait conditionné son départ du pouvoir à toute une série de mesures qui devaient empêcher son successeur d’avoir la même maîtrise de l’appareil d’Etat. D’abord José Eduardo Dos Santos s’était réservé la tête du parti-Etat, le MPLA. Mais il avait aussi limité le pouvoir de nomination du futur chef d’Etat, en verrouillant pendant huit ans tout remplacement des responsables des services de sécurité. Quelques mois avant les élections, l’homme fort de l’Angola avait même nommé sa propre fille, Isabel Dos Santos, à la présidence du conseil d’administration de la compagnie pétrolière d’Etat, la Sonangol. L’alternance à la tête du pays s’annonçait limitée. « JLo » allait vivre quelques années encore dans l’ombre de « JES ».

João Lourenço n’a pas attendu plus de six semaines après son investiture pour s’en prendre à la famille Dos Santos. Isabel a été contrainte de quitter la Sonangol… José Filomeno, la présidence du fonds souverain d’Angola. Leurs frère et sœur ont perdu peu à peu tous les contrats qui les lient à des sociétés d’Etat. Face au tout puissant président du MPLA, le nouveau chef d’Etat a brandi la constitution. « C’est au nom de la constitution qu’il gouverne, pas du parti », insiste même un de ses collaborateurs. C’est au nom de la constitution que João Lourenço a bravé l’interdit et ramené notamment le général Fernando Miala à la tête des services de renseignement. C’est un coup de semonce. Miala avait été condamné à quatre ans de prison, accusé d’avoir comploté contre José Eduardo Dos Santos. A l’inverse, un très proche de l’ancien président, le général Hélder Vieira Dias, le très redouté « Kopelipa », est mis à la retraite sans autre forme de ménagement.

Sous la statue d'Agostinho Neto, Nito Alves et ses camarades font peur aux autres activistes. © RFI/Sonia Rolley

« La liberté, il va falloir la prendre »

A 150 mètres de la statue d’Agostinho Neto, Sergio Piçarra et les co-organisateurs de la manifestation appellent ceux qui ont promis d’être présents… et qui ne sont pas là. La police est à peine visible. De jeunes activistes agitent leurs pancartes sous les yeux de conducteurs ou piétons médusés. Rares sont les passants qui s’arrêtent prendre un tract. « Ils ont encore peur », commente un rappeur, Leo MC, qui lui-même s’inquiète de l’arrivée annoncée d’un autre activiste. « Vous avez entendu parler de Nito Alves ? », interroge-t-il avant de hocher la tête d’un air entendu. « Parce que, quand il est là, en général, ça se termine mal », explicite-t-il. Pourquoi ? Parce qu’il vient avec un portrait de João Lourenço avec une croix ensanglantée, parce qu’il n’acceptera pas de s’éloigner de 150 mètres. « En tout cas, il va falloir qu’on apprenne à faire mieux », conclut Leo MC, balayant du regard la cinquantaine de manifestants qui ont finalement répondu à l’appel, perdus au milieu du trafic dense de Luanda.

En 2009, José Eduardo Dos Santos avait promis une « tolérance zéro » pour les actes de corruption. Comme João Lourenço aujourd’hui, soulignent ses détracteurs de la place de l’indépendance. Ils disent voir leur crainte confirmée depuis l’annonce par le nouveau président d’un projet de loi d’amnistie pour tous les évadés fiscaux, tous ceux qui sont accusés d’avoir placé des fonds publics sur les comptes privés à l’étranger. L’amnistie, à condition bien sûr qu’ils ramènent leur argent en Angola. « Que les bandits dégagent, cet argent nous appartient, à nous, pas aux voleurs. », crie l’intellectuelle et activiste Laura Macedo. Même la chaîne TV Zimbo, proche du régime, filme l’appel à lancer des poursuites contre tous les « voleurs » qui ont laissé le pays exsangue.

Quand Sergio Piçarra est interrogé par TV Zimbo, il ne peut s’empêcher de sourire. « J’ai l’impression que c’est déjà une victoire, d’être ici et de parler de ces questions à des télévisions locales », estime le caricaturiste ajoutant, narquois : « J’espère qu’elles ne vont pas couper. » TV Zimbo avait été épinglée pendant la dernière campagne électorale par le rappeur et activiste pro-démocratie Luaty Beirao comme « pire que la télévision nationale », la TPA qui n’accordait à l’époque pratiquement aucune place à l’opposition. Aujourd’hui, le gouvernement angolais assure que les médias publics sont ouverts « à toutes les sensibilités ». Le ministre de la Communication sociale, João Melo, promet même que João Lourenço entend faire des médias d’Etat, acquis au MPLA, des véritables « médias de service public », il annonce aussi que les manifestations seront désormais autorisées. L’ambition du général-président serait de faire de l’Angola un pays « normal ».

► [Série Angola] Les défis de João Lourenço : la liberté de la presse

Il faut encore des millions de dollars pour ouvrir une télévision ou une radio en Angola. Ce droit d’entrée exorbitant continue de garantir aux seuls membres ou proches du MPLA le contrôle du secteur. « Pour nous, les journalistes, c’est impossible d’avoir un média », dénonce Candido Teixeira, le secrétaire général des journalistes angolais. « Et nos médias n’existent qu’à Luanda », pointe encore ce journaliste du quotidien d’Etat, Jornal de Angola. Petite révolution médiatique : Radio Ecclésia, longtemps considérée comme hostile par le MPLA, a été autorisée par le président Lourenço lui-même à émettre sur tout le territoire national. Depuis janvier 2018, la radio de l’Eglise catholique cherche les moyens humains et techniques de concrétiser cette promesse qui permettrait à des millions d’Angolais d’accéder pour la première fois à la même information équilibrée et pluraliste.

Candido Teixeira prône aussi un changement des mentalités pour obtenir que les officiels angolais, les cadres du MPLA, n’appellent plus les journalistes leurs « ennemis » et deviennent au contraire des sources d’informations. Dans un pays aussi secret que l’Angola, cette révolution doit, selon lui, « s’opérer jusque dans les salles de rédaction ». « Je ne crois pas que cette liberté, ils vont nous la donner, il faut la prendre », martèle le jeune secrétaire général du syndicat des journalistes alors même que son ministre, João Melo, promet des discussions pour réformer la loi sur la presse et donner corps à l’ouverture promise.

Le dessinateur Sergio Piçarra surpris d'être interviewé par TV Zimbo à l'issue de la première manifestation contre une mesure de Joao Lourenço © RFI/Sonia Rolley

Le feuilleton Sonangol

Le 14 mars 2018, tout Luanda regarde TV Zimbo. Le titre : « Isabel Dos Santos vient s’expliquer sur sa gestion du conseil d’administration de la Sonangol… » C’est la première interview de la fille de l’ancien président sur une chaîne angolaise depuis son licenciement de la présidence de la compagnie pétrolière d’Etat… Le poids d’Isabel Dos Santos, à Luanda, ce sont des banques, des sociétés de téléphonie mobile, un restaurant, un hôtel, mais aussi un parc immobilier en Angola et au Portugal, la présidence de la Croix-Rouge. Quand elle prend la tête de la Sonangol en novembre 2016, en pleine crise liée à la chute des cours du pétrole, Isabel Dos Santos est déjà considérée comme la femme la plus riche d’Afrique avec une fortune estimée à plus de 3 milliards de dollars par le magazine Forbes.

Depuis novembre 2017, les Angolais assistent non sans surprise à des passes d’armes entre l’ancienne et la nouvelle direction de la Sonangol, rendant les médias publics comme privés pro-MPLA quasi-schizophréniques. Sergio Piçarra en a fait un dessin pour Novo Jornal. La main de José Eduardo Dos Santos porte sa fille Isabel. Elle fait face à Carlos Saturnino, le nouveau président du conseil d’administration de la Sonangol, lui-même soutenu par la main de João Lourenço. Le tout devant le peuple spectateur. C’est Carlos Saturnino qui s’est exprimé fin février lors de la conférence de presse annuelle. Sans même la nommer, il a accusé Isabel Dos Santos de mauvaise gestion, multipliant les exemples et les sarcasmes. Il n’a parlé que de « personnes qui avaient pourtant été démises de leurs fonctions » et qui ont « continué à faire des paiements et des transferts ». « Elles n’ont pas pu faire cela de bonne foi, ça, c’est une certitude absolue », a-t-il insisté. Ces « cadeaux » de départ s’élèvent à des dizaines de millions de dollars.

Sur le plateau de TV Zimbo, Isabel Dos Santos s’explique pour la première fois en direct en Angola, elle parle face caméra, sourit. La fille de l’ancien président se dit « choquée » par les accusations dont elle fait l’objet et promet de porter plainte. « Parce qu’effectivement, ce qui a été dit était diffamatoire et calomnieux », assure Isabel Dos Santos. L’ex-patronne de la Sonangol insiste sur la jeunesse et la compétence de son conseil d’administration, sur ces « intérêts financiers d’entités étrangères » qui seraient à l’origine de ses déboires d’aujourd’hui. La fille de l’ancien président jure qu’elle a été « la première surprise » quand on l’a appelée pour prendre la tête de la Sonangol.

« Maintenant, on fait tout fuiter »

A Miramar, l’un des quartiers les plus aisés de la capitale, la performance d’« Isabel » a agaçé. « Elle souriait trop, on avait l’impression qu’elle vendait un produit. On n’a pas le temps pour ça », tranche Simão, A Miramar, comme ailleurs dans le pays, l’emploi reste la principale préoccupation, à cause des licenciements dans les sociétés pétrolières, Chevron, Total, à cause des arriérés de paiement de l’Etat qui plombent les start-ups angolaises. Jusqu’à la crise, Simão avait sa propre entreprise d’import-export. Aujourd’hui, il est employé par d’autres. Certains de ses amis envisagent de partir, d’autres ont même déjà trouvé des contrats ailleurs. « On a besoin de dollars en Angola. C’est la seule chose dont on ait besoin », insiste Simão. Mais il réclame aussi une gestion « plus intelligente » du peu de ressources qui restent à cet Etat.

Au sein de cette jeunesse dorée, certains comme Simão citent « Luaty », un précurseur. Avant les autres, il aurait incarné cette vague d’exaspération qui dépasse aujourd’hui les « musseques », les bidonvilles de Luanda. Luaty Beirão est le fils d’un magnat du MPLA, premier président de la FESA, la Fondation José Eduardo Dos Santos. Un soir de février 2011, en plein concert, le jeune « Ikonoklasta », rappeur quasi-inconnu monte sur scène : « Je suis un kamikaze ». Une caméra braquée sur lui, Luaty Beirão interpelle un des fils du président Dos Santos. « Monsieur Danilo, va dire à ton papa que nous ne voulons plus de lui ici… ». Ce soir-là, en plein printemps arabe, Luaty Beirão explose, il appelle pour la première fois à manifester. Son rap, il le termine en appelant deux dirigeants du MPLA à « aller se faire foutre ». La vidéo circule sur les réseaux sociaux. Quatre ans plus tard, il finira par être arrêté dans un club de lecture avec 16 autres activistes. Ils ont deux livres en main, De la dictature à la démocratie du politologue américain Gene Sharp et Les outils pour détruire une dictature et en éviter une nouvelle du journaliste angolais, Domingos da Cruz. Luaty Beirão et ses co-accusés sont accusés d’acte de rébellion et de complot contre l’Etat alors que les jeunes activistes peinaient encore à mobiliser pour leurs manifestations pacifiques, presque toujours réprimées.

Deux ans plus tard, assis sur un banc, dans un parc privatisé pour l’occasion, Simão chasse ses amis d’un geste et continue d’expliquer : « On a vécu dans une culture de peur, mais de peur silencieuse ». Il parle de soirées passées entre amis, à s’imaginer être trahi par son voisin de table, « celui qui voulait gagner plus ». Il y avait toujours un « bafia », une balance. Simão ne nie pas non plus que les « avantages » dont sa classe sociale a bénéficié jusqu’ici ont rendu de nombreuses personnes silencieuses. « On s’était habitué à l’argent facile », reconnait le jeune homme, ajoutant : « Et personne ne voulait avoir une page noire dans son carnet de notes. »

Aujourd’hui, à Luanda, les nouvelles tombent plus vite sur les groupes whatsapp auxquels Simão contribue que sur les bureaux des agences de presse. Vidéos, documents confidentiels, comptes-rendus officieux de si secrètes réunions du MPLA. Si ces « fils » du MPLA « leakent », c’est parce qu’ils n’en ont « plus rien à faire » et qu’ils en « ont les moyens ». « Maintenant, on fait tout fuiter », répète Simão. « Même les gens qui travaillent pour le régime », insiste le jeune homme. « Parce qu’il n’a pas fait un seul changement qui puisse améliorer notre vie à tous. » Cette campagne de « leaks » a commencé bien avant l’arrivée de João Lourenço à la tête de l’Etat. Simão croit au pouvoir des réseaux sociaux « qui jettent des noms sur la place publique », de tous ces gens « qui se sont cachés dans des trous de lapins » alors qu’ils sont « responsables de la déchéance de l’Angola ». Quand la corruption est « aussi importante », c’est ce qu’il faut pour « déconstruire le système ».

« Tout ce qui devait être gratuit est payant »

Dans le quartier populaire de Cazenga, l’intervention d’Isabel Dos Santos a aussi été suivie avec attention. « Tout le monde ici a regardé », murmure le jeune Claudio. Même s’il s’exprime en anglais, cet étudiant d’une vingtaine d’années refuse de commenter l’interview sur TV Zimbo. Le quartier est pourtant un bastion de l’Unita, mais les Luandais jurent qu’il est infiltré par des agents du MPLA. Le jeune Claudio le chuchote en anglais : « J’ai peur, j’ai très peur ». Tout juste desserre-t-il les lèvres pour ajouter qu’il a appris « plein de choses ». Il doit « acheter des datas » pour « aller voir les commentaires sur les réseaux sociaux ». . « Là-bas, ils disent tout », chuchote encore l’étudiant. Si Claudio a encore du mal à en parler, c’est qu’il a appris à « penser que tout est bien » et qu’il existe une « bonne manière » de parler. Quand on lui pose des questions sur son quartier, les ordures entassées, les eaux stagnantes, ces ruelles transformées en rivière de boue, Claudio répond que c’est dans « l’ordre des choses ». Il se contente de regretter que l’eau, en cette saison des pluies, envahisse à nouveau sa maison, que ça lui pose « des problèmes de survie ».

A Cazenga et dans les quartiers environnants, les fonctionnaires, tous membres du MPLA ou considérés comme partisans, ne cachent plus, eux, leur mécontentement. Dans les écoles érigées en exemple, le personnel confie sans détour que 40% des professeurs recrutés seulement ont un niveau suffisant pour enseigner, que les élèves sont contraints d’apporter leur propre banc pour étudier, qu’il n’y a pas assez de matériel pédagogique, parfois pas d’électricité pour les enseignements techniques. Les écoles publiques, à l’image de l’Etat angolais, ont du mal à payer leurs factures. Les bâtiments sont neufs mais vides. Du plus grand professeur d’Université à l’instituteur, tous les enseignants ont perdu plus de 50% de leur pouvoir d’achat ces deux dernières années. Une professeure d’une quarantaine d’années explique « faire beaucoup de calculs » pour savoir quoi acheter, comment rationner son alimentation sans pour autant tomber malade. « Pour ne pas être hospitalisé », explique, blasée, l’enseignante.

Si beaucoup de cadres angolais ont été formés à l’extérieur du pays, à l’intérieur de l’Angola, en revanche, à Luanda comme en province, les enseignants se plaignent de la qualité de l’enseignement. « Il nous faut travailler pour atteindre les standards de l’Unesco », explique un sous-directeur pédagogique. Mieux former les enseignants, leur donner de meilleures conditions de travail et refaire les programmes scolaires pour « atteindre les standards de l’Unesco ». Les détracteurs du MPLA l’accusent même d’avoir sciemment cherché à maintenir sa population dans un état d’ignorance.

Il n’y a pas que dans le secteur de l’éducation que la grogne monte. Dans les hôpitaux publics, « tout ce qui devrait être gratuit est payant », dénonce une mère de famille. Les médicaments, comme le matériel médical, achetés « dans les mains des infirmières ». Son fils fait partie de 25 à 35 cas de paludisme déclarés tous les jours dans l’hôpital de Cazenga. La malaria fait encore des milliers de morts chaque année en Angola. Pour un des pédiatres de garde, c’est la faute à toutes ces « ordures entassées », à ces « eaux stagnantes » faute d’assainissement que Claudio, l’étudiant qui vit de l’autre côté de la rue, dénonce du bout des lèvres. Ce médecin reconnaît que son service, pourtant considéré comme l’un des meilleurs de Luanda, perd un ou deux jeunes patients par jour à cause de cette épidémie. « Ce serait mieux de faire de la prévention », insiste lourdement le pédiatre.

Quartier de Cazenga à Luanda, en Angola. © RFI/Sonia Rolley

Une situation économique « très complexe »

Après des années de croissance à deux chiffres, l’économie de l’Angola, premier producteur de pétrole d’Afrique, cinquième producteur de diamants, s’est effondrée avec la chute des prix du baril en 2014. Deux ans plus tard, la croissance est négative. En 2018, officiellement, l’Angola va mieux, avec une croissance projetée de 2,2% selon les institutions financières internationales, avec la remontée des cours du pétrole aux environs de 65 dollars le baril. Mais la plupart des indicateurs restent dans le rouge, avec dans le premier projet de budget de l’Etat présenté par João Lourenço, plus de 50% des recettes de l’Etat qui serviront encore à payer le service de la dette. Et c’est sans compter le montant de la dette intérieure. Plusieurs fournisseurs de l’Etat angolais ont assuré à RFI que leurs factures étaient peu ou pas payées. Pour la troisième année consécutive, le taux d’inflation devrait dépasser les 25%.

« Le président Lourenço a hérité d’une situation très difficile, d’une situation économique très complexe », reconnait le général André Mendes de Carvalho, dit « Miau », vice-président de la Case-Ce. Le deuxième parti d’opposition du pays a été formé en 2012 par des déçus de l’Unita, du MPLA et de groupe d’intellectuels. Pour ses premières élections, la Casa-Ce a remporté huit sièges à l’Assemblée, le double en 2017. Pour la coalition, ce surcroit de popularité, elle l’a surtout gagné dans les villes. Pour ses détracteurs, c’est une création du MPLA, une « distraction ». Son vice-président, le général « Miau » n’hésite pas à dire qu’il approuve certaines des mesures ou promesses du nouveau président. Au vu du contexte économique, il « sera sans doute très difficile » à João Lourenço de mettre en œuvre toutes ses promesses.

Dans l’entourage du nouveau président, on se dit conscient de la complexité de la tâche et de l’espoir suscité par les premières déclarations de João Lourenço. Les Angolais ne pourront pas, quelles que soient les mesures prises, ressentir les effets du changement promis sur leurs conditions de vie. Dans l’entourage du nouveau chef d’Etat, on explique aussi que la traversée du désert de João Lourenço, son éviction de la direction du parti, lui a sans doute ouvert les yeux sur les méfaits d’un régime ultra-présidentialiste, que la femme de João Lourenço a travaillé pour la Banque mondiale, qu’elle joue un très grand rôle dans l’entourage du président. Le nouveau chef d’Etat serait un converti convaincu.

« Pour être prudent »

Le 16 mars 2018, une courte vidéo de José Eduardo Dos Santos circule dans les groupes Whatsapp de Luanda. Ce jour-là, les instances du MLPA se réunissent pour la quatrième fois en l’espace de deux semaines. Le parti-Etat avait dû dénoncer ces individus « de mauvaise foi » qui feraient circuler sur les réseaux sociaux « une vague de spéculation, conduisant à faire croire qu'il existe des clivages sérieux au sein du MPLA ». Mais la guerre est ouverte. Quelques minutes avant l’ouverture de la réunion du comité central, alors que la réunion porte justement sur le calendrier d’un congrès extraordinaire qui devrait « résoudre la question du leadership du MPLA », José Eduardo Dos Santos, en sa qualité de président du MPLA, s’exprime devant la presse. L’ancien chef d’Etat s’y reprend à deux fois pour s’exprimer mais il finit par le dire. « Pour être prudent », José Eduardo Dos Santos propose que le congrès ne se tienne pas avant le mois de décembre 2018 ou même janvier 2019.

Dans le pays, il y a ceux qui sont soulagés d’entendre José Eduardo Dos Santos annoncer lui-même sa retraite politique. Et d’autres, comme les partisans de João Lourenço, qui envisageaient pour lui une retraite anticipée. Les exigences allaient d’avril à juillet. « Le plus tôt possible », affirme sans détour un proche du nouveau président. Au comité central, João Lourenço est majoritaire, explique ce proche, mais José Eduardo Dos Santos conserve des alliés puissants. Le nouveau président jouerait de son pouvoir de nomination pour attirer à lui certains partisans de son prédécesseur et n’hésiterait pas à en sanctionner d’autres. « C’est politique », se contente d’expliquer ce proche. Six mois après l’investiture de João Lourenço, la guerre de leadership n’est pas terminée.

La « bicéphalie»

Pour la première fois de l’histoire du pays, le président de l’Angola n’est pas le président du MPLA et ça se ressent. Il y a un mot pour décrire ces dissensions : la « bicéphalie ». Les désaccords apparaissent de plus en plus ouvertement dans les médias d’Etat. Le 17 mars 2018, alors que le dessinateur Sergio Piçarra et sa cinquantaine de compagnons dénoncent la loi d’amnistie de rapatriements des capitaux étrangers, le Jornal de Angola titre : « le comité central du MPLA rejette la proposition de son leader ». Le soir même, à la télévision publique, un porte-parole du parti dément l’affirmation du quotidien d’Etat. Même Isabel Dos Santos s’en amuse sur twitter : « Le porte-parole du MPLA nie les informations du Jornal de Angola, puis le directeur de Jornal de Angola va se rendre au journal pour nier les propos du porte-parole du MPLA ? ».

Le quotidien d'Etat annonce le rejet de la proposition de calendrier de José Eduardo dos Santos pour le congrès extraordinaire du MPLA, information démentie par le porte-parole du parti. © RFI/Sonia Rolley

C’est un peu ce que dit l’humoriste angolais Tiago Costa, « Trump comme beaucoup de politiciens à travers le monde font notre travail à notre place ». Avec un groupe de comédiens, il a créé une sorte de « daily show » angolais, Sopa Saber, un journal télévisé satirique à l’américaine. Sur fond bleu, avec la skyline et un globe terrestre animé, sur une musique tonitruante, le jeune homme raille la une du Jornal de Angola et toute cette situation. « Le comité central du MPLA rejette la proposition de son président. Plus personne n’a peur ? Il n’y a plus de respect ? », aligne Tiago Costa. Lui et le groupe de Goz’Aqui n’ont pas entendu l’arrivée de João Lourenço. « J’ai un diplôme de droit, je sais que ce que je dis n’est pas illégal », explique encore Tiago Costa. Lui croit même que le nouveau chef de l’Etat angolais « s’attend à ce qu’ils fassent des choses comme ça ». Mais sa punchline reste que « ça peut lui permettre de comprendre ce qu’il fait ». Sopa Saber est diffusé chaque semaine « le lundi ou le mardi » sur YouTube.

Toute l’affaire est résumée dans un dessin de Piçarra. José Eduardo Dos Santos n’est plus une main, mais un vieillard poussé vers la sortie par João Lourenço et un enfant représentant le futur de l’Angola. Deux autres portes s’offrent à lui, deux sorties : « par le haut » et « honteux ». Après 38 ans d’un pouvoir quasi-absolu, un vieillard tremblant sur sa canne, avec des billets qui lui sortent des poches, choisit la « sortie honteuse ». Simão, lui, craint encore qu’une « guerre civile » ait lieu. Il croit savoir que les services capverdiens et mozambicains l’envisagent comme une possibilité. Claudio, le plus jeune, se dit que ça ira « de toute façon ».

José Eduardo Dos Santos poussé vers la sortie par son successeur Joao Lourenço, un dessin de Sergio Piçarra pour Novo Jornal. © Sérgio Piçarra

La gestion du MPLA

Le 26 mars 2018, six mois jour pour jour après l’investiture de Joao Lourenço, le parquet général de la République annonce des poursuites contre l’un des fils de José Eduardo dos Santos. José Filomeno a déjà été cité dans les Panama Papers et accusé avoir détourné des milliards du Fonds souverain avant d’être remplacé ces derniers mois par le rival de son père. « Zenu » a vu son passeport confisqué, sa maison et son bureau fouillés, il a été entendu puis inculpé pour « fraude, détournement de fonds, trafic d'influence, blanchiment d'argent et association criminelle ». La justice angolaise lui reproche d’avoir, avec l’aide de l’ancien gouverneur de la Banque centrale, détourné un demi-milliard de dollars. La Grande-Bretagne avait trouvé ce transfert suspect et prévenu Luanda. L’argent a été gelé et devrait être restitué à l’Etat angolais.

C’est, comme souvent, le journaliste d’investigation et activiste anti-corruption, Rafael Marques, qui avait révélé l’affaire en janvier 2018. Pour lui, l’élection de João Lourenço semble ne rien avoir changé. Il passe une nouvelle fois en justice pour avoir dénoncé une affaire concernant l’ancien procureur général de la République qui comptait, selon lui, se faire construire un complexe immobilier de luxe. Pour cet article de 2016, Rafael Marques est accusé d’outrage à un organe souverain, poursuivi suite à une plainte de l’ancien procureur général de la République, « à titre personnel », insiste le gouvernement angolais. Mais l’activiste risque jusqu’à 3 ans de prison. Le journaliste ne décolère pas d’être jugé « sous la présidence de João Lourenço » : « Avec toutes les personnes corrompues qui mériteraient d’être jugées, le régime prend le temps de juger des journalistes. »

Rafael Marques ne croit pas en la volonté de João Lourenço de lutter contre la corruption. Pour lui, toutes ces annonces ou actions contre la famille de l’ancien président relèvent du simple règlement de compte. Pour preuve, selon lui, le nouveau chef d’Etat angolais a défendu l’ancien vice-président Manuel Vicente, poursuivi pour corruption au Portugal et soupçonné d’avoir détourné des milliards de dollars en Angola, qui a menacé Lisbonne en cas de jugement défavorable. « Vicente doit être jugé pour la pire période de pillage des ressources de la Sonangol », insiste Rafael Marquès. « Ce n’est même pas Isabel Dos Santos ou les enfants de l’ancien président qui l’ont fait, mais Manuel Vicente », explique encore l’activiste anti-corruption. Pour Marquès, l’affaire « Vicente » et l’intervention de João Lourenço permettent de comprendre deux tendances dans la gestion du MPLA. D’abord, pour lui, cela montre que João Lourenço ne respecte pas l’Etat de droit. Ensuite, que peu importe ce que ses « amis » ont fait, il est prêt à « risquer sa réputation, le fonctionnement de l’Etat et les relations diplomatiques de l’Angola » pour les défendre. « Ce sont juste ses nouveaux sbires », dénonce Rafael Marques.

Le ministre de la Communication sociale, João Melo, défend le nouveau président. L’affaire Marquès serait un « cas privé » dans laquelle l’Etat angolais n’aurait pris aucune part, l’accusation serait uniquement portée par l’ancien procureur général de la République. « Nous, nous attendons de la justice qu’elle fasse son travail et que le tribunal rende un jugement juste, correct », assure le ministre. Il ajoute que ces procès contre les journalistes ne sont pas du fait de la « volonté d’un système », des procès contre les journalistes, ça arrive dans des Etats « comme le Vatican », conclut le ministre.

Sergio Piçarra ne rate plus un épisode du feuilleton JLo / JES, mais il n’est pas dupe : « Personne n’est innocent dans cette histoire. La seule personne, c’est le peuple ». Le dessinateur angolais ajoute : « Le peuple angolais regarde ce film, mais c’est bien. Pendant qu’ils se battent, nous, on découvre tous les sales histoires ». En tout cas, João Lourenço et le MPLA, le vieux mouvement indépendantiste font face à une population plus jeune, plus citadine, qui n’a connu ni la guerre de libération, ni la guerre civile et qui veut croire aujourd’hui en l’émergence d’un Angola ouvert et prospère.

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