La sélection 2018 du Prix Théâtre RFI

Prix Théâtre RFI 2018.
© RFI

Suite à l’appel à candidatures pour le « Prix Théâtre RFI » 2018, qui s’est déroulé du 13 mars au 16 avril 2018, douze textes inédits ont été présélectionnés pour leurs qualités littéraires, dramaturgiques et leur originalité. Ces 12 textes seront soumis au vote final du jury composé d’artistes et de professionnels, présidé par la comédienne Firmine Richard.

Cette année, le comité de sélection a reçu 168 candidatures en provenance de 19 pays d’Afrique, de l’océan Indien, des Caraïbes (hors France d’outre-mer), du Proche et Moyen-Orient.

Le « Prix Théâtre RFI » 2018 sera remis à Limoges, dimanche 30 septembre, dans le cadre du Festival Les Francophonies en Limousin.

Écrire le monde au théâtre ?  

Le monde ne va pas mieux. Verdict des quelque cent soixante-dix pièces de théâtre reçues pour la cinquième édition du Prix RFI Théâtre lancé en 2014. A les lire, dictature, corruption, intolérance, exclusion, poids de mœurs et de traditions étouffantes, calamités de tous ordres se portent toujours bien dans les pays du Sud. Tandis que l’Occident reste, au pire, leur prédateur ou se mure dans des forteresses d’égoïsme tout en agitant sa bien pensance. Un nombre croissant de pièces évoque les drames humains de ceux qui s’exilent, affrontant tous les périls pour un ailleurs pas forcément meilleur. Ceux qui restent ne sont pas mieux lotis… L’espoir est englouti et les dieux viennent parfois sur terre pour dénigrer leur propre création…

La plupart des écrivains s’engagent à nous alerter sur cet état du monde. Et leurs témoignages sont souvent bouleversants. De l’Afrique de l’Ouest au Sahara, de la Tunisie à Haïti, ils nous invitent à des voyages mouvementés sur les mers, dans la jungle des villes ou au sein des villages. Nous y rencontrons des dictateurs, des sorciers et des marabouts, des femmes victimes de violences ou de l’arbitraire de maris polygames, des enfants des rues qui essayent de survivre, des exilés dépouillés, voire dépecés par des passeurs sans scrupule… Quelque fois la comédie pointe son nez, l’humour salvateur soutient le lecteur dans sa patiente avancée dans ces textes parfois un peu maladroits mais toujours intéressants et sans doute nécessaires et légitimes. Choisir des finalistes à présenter au jury est, dans ce contexte, d’autant plus difficile et douloureux pour le comité de lecture. Nous attachant tant au fond qu’à la forme, nous avons essayé de ne pas céder à l’émotivité et de retenir les pièces qui nous semblaient les plus aptes à porter leur message au plus loin.

Comment, en effet, produire un récit au-delà d’un récit d’alerte ? Les textes qui ont attiré notre attention réussissent à allier une recherche formelle et poétique à l’ironie politique et sociale. Ce sont les plus convaincants car ils s’inventent des genres et des langues métissées. C’est toute la valeur de la francophonie, trouver de nouvelles manières de dire sans renier ses racines. Oser le contemporain sans oublier le passé. C’est en puisant aux sources du conte, de la performance de griot, du poème slamé, de la matière musicale des parlers que les auteurs, avec beaucoup de trouvailles verbales forgent leur écriture. Au fil des pages, les idiomes dialoguent entre eux, tissent des thématiques récurrentes et constituent une mosaïque de bruit et de fureur. La tragédie peut y côtoyer la comédie avec un humour qui tutoie l’horreur. Manière de prendre de la hauteur, de la distance vis-à-vis d’un réel intolérable. N’appartient-il pas à l’art d’opérer cette transmutation ?

Le théâtre, ici, est un sport de combat, et chaque pièce le mène à sa façon et à son rythme, élabore ses propres règles avec une liberté qui vivifie la vieille langue française… Il s’agissait pour nous d’écouter des paroles lancées à bout portant, et de les faire entendre … Afin que leurs échos parviennent jusqu’aux auditeurs et aux spectateurs. Le choix d’un(e) lauréat(e) appartient maintenant au jury.

Mireille Davidovici, Responsable du comité de lecture


Les textes proposés au jury :

►Mawusi AGBEDJIDJI / Togo

Trans-maître

Dieu descend sur terre pour mettre une dernière main à sa création et confie aux “sept doigts“ le soin de gouverner fermement la future humanité. Il porte une attention particulière à l’éducation et insiste sur la transmission de la langue française. Des siècles plus tard, dans une école d’Afrique. Le maître va punir un élève indiscipliné quand celui-ci se rebelle et reproche au pays l’apprentissage forcé du français, instrument de la colonisation… Des chansons et des comptines apportent une ambiance enfantine à cette pièce pleine de fantaisie qui dénonce autant un système scolaire que le sort réservé aux anciens combattants africains après les Guerres Mondiales. Une remise en cause ironique et métaphorique des agissements de la France.

►Soulay THIA’NGUEL /Guinée

Jamais d’eux sans proie

Au terme d’une longue torture, un homme avoue le sort qu’ont subi une petite fille et son père. 

Au fur et à mesure que le tortionnaire met en pièces le corps de son ôtage, une histoire, atroce, se révèle : le père opposant politique a fui le régime après un attentat manqué. Sa fille mariée de force à un vieux pervers pédophile sera vendue comme esclave sexuelle. De retour, le père est jeté en prison et obligé de violer sa propre fille pour exciter le directeur de prison impuissant. Le sang gicle comme les paroles, d’une extrême cruauté. A l’horreur répond une violence verbale à la limite du supportable.

►Olfa BOUASSIDA / Tunisie

Leurs Excellences les femmes

Une troupe de théâtre en répétition dans un pays au devenir incertain : l’écart se brouille entre théâtre et réalité. Les artistes ne peuvent faire abstraction de la situation et s’interrogent sur l’utilité de leur art et la possibilité de l’exercer dans une société en panne d’espoir.  Ce sont les « destins de femmes et d’hommes à l’époque des révolutions déchues… ». Le théâtre est un acte de résistance, mais comment continuer ?

►Jean D’AMÉRIQUE / Haïti

Avilir les ténèbres

Une femme, soleil et poussière, invoque sa famille, les hommes, sa mère, et la mort…

Personnage allégorique et évanescent, elle revêt différents aspects : à partir de ses états successifs, son chant s’ouvre, se ferme, s’amplifie, se rétracte, se fait joyeux ou funèbre. La mort rôde dans ce poème dramatique d’une grande densité émotionnelle.

►Jocelyn DANGA / RDC

Le Large

Un homme dialogue avec la mer : il veut la traverser. La logique paradoxale de la mer s’oppose à la rationalité du voyageur. Répliques concises et pauses sonores alternent et donnent une dimension poétique à cet âpre face à face où la personnalisation des éléments renvoie à l’hostilité du monde ; celle de la nature comme celle des hommes.

►DOMBO Van Olsen / Cameroun

La chose de l’autre

Deux frères, jetés à la rue et déshérités par leur famille pour cause de sorcellerie, viennent récupérer leur part d’héritage dans la maison du père décédé. Ils sont rejoints par leur petit frère unique héritier selon le testament, puis par la femme de ménage qui réclame ses gages. Les deux frères tuent les intrus puis l’ainé tue son deuxième frère…

De sombres histoires familiales, racontées par lettres électroniques, sur fond de sorcellerie.

►Sedjro Giovanni HOUANSOU / Bénin

Les Inamovibles

Malik s’est jeté sous un train, pour ne pas rentrer la tête basse au pays où l’attend son père en compagnie d’autres parents d’exilés. Dans un étrange no man’s land se massent des morts vivants espérant un hypothétique retour, soumis au bon vouloir d’un étrange passeur et de sa fille. En sept  mouvements, la pièce nous transporte  dans un espace collectif incertain … tout en pénétrant dans l’intime des personnages. Ceux qui sont partis et ceux qui restent.

Russel MORLEY MOUSSALA / Congo-Brazzaville

L’Assassin passe au journal télévisé de 20 heures

Dans un bar, un vieil homme, tente de confier à un certain André un  secret qui lui pèse depuis l’exécution du président de la République en mars 1977 : il a vu l’assassin, au journal télévisé. Son interlocuteur ne répond pas tandis que d’autres consommateurs apportent leurs témoignages sur l’événement. Mais le secret du vieux n’est un secret pour personne sauf que tout le monde se tait. Comme l’énigmatique André enfermé dans un silence complice …Une façon détournée de parler du meurtre   jamais élucidé officiellement  du président Massamba et de ses partisans.

►Denis Sufo TAGNE dit SUFO SUFO  / Cameroun

De la Fabrication de l’homme

Comment construire de l’humain dans une dictature en proie à la corruption généralisée et la répression? Entre clandestinité ou exil que choisir ?  Les “planches“ (métaphore du théâtre) pourraient y aider pense un groupe d’activistes, replié dans un café. C’est sans compter la trahison probable de l’un des leurs.

De séquences en séquences, la pièce mêle réalité et fiction, ici et ailleurs, et met à mal l’utopie de fabriquer l’homme dans son propre pays ou sur d’autres rives

►Kouam TAWA  /Cameroun

Et caetera /

En huit courts chapitres monologués,  locuteurs ou locutrices, croisent leur destin tragique : ils s’en prennent à la tradition patriarcale, à des us et coutumes paralysants et aussi à la violence d’une société injuste et corrompue où les individus sont englués.

Un texte polyphonique empreint de colère.

►Jean-Paul TOOH TOOH /Bénin

Morve vespérale 

Une femme, Erzulie, vient jouer sa dernière scène en présence de son auteur. Elle a décidé de mettre fin à ses jours. L’alcool lui délie la langue, et elle se raconte. Erzulie, figure mythique du vaudou, parle pour toutes les femmes de tous les âges: mère et putain, vierge et démone…. “Moi”, l’auteur, intervient mais il ne peut empêcher le suicide de son personnage, pas plus que sa renaissance. La langue est crue, mais la poésie transcende la violence.

►Assistan TRAORÉ / Mali

L’Imam s’évanouit

Un imam accompagne à l’hôpital une inconnue sur le point d’accoucher. Faute de mari, la femme déclare l’imam comme étant le père. Et les ennuis commencent pour l’homme qui a cru bien faire… Un test ADN  prouve qu’il n’est pas le père, mais révèle sa stérilité. Sa femme confesse qu’elle a eu recours au jeune frère de son mari pour lui assurer une  descendance et ne pas perdre son statut social … Au final, l’imam prend comme seconde épouse la jeune mère, car le bébé a été conçu avec un homme marié…

Cette comédie riche en rebondissements évoque le statut de la femme au Mali …


JURY 2018

Présidence : Firmine Richard (comédienne)

Avec : David Bobée (metteur en scène, directeur du CDN de Normandie-Rouen),  Lamine Diarra (acteur, directeur du festival Les Praticables à Bamako)  Caroline Marcilhac (directrice de Théâtre Ouvert), Corinne Klomp (autrice, administratrice théâtre de la SACD) Claire Lasne Darcueil (directrice du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique), Valavane Koumarane (metteur en scène, acteur, directeur du théâtre Indianostrum de Pondichéry) Muriel Maalouf (journaliste à RFI), Gaelle Massicot Bitty ( responsable Pôle Spectacle vivant et Musiques de l’Institut Français), Pierre Notte (auteur, artiste associé du Théâtre du Rond-Point),  François Rancillac (directeur du Théâtre de l’Aquarium), Marie-Agnès Sevestre (directrice du Festival des Francophonies en Limousin).

À propos du « Prix Théâtre RFI » :
Le « Prix Théâtre RFI » a pour objectif de promouvoir la richesse des écritures dramatiques contemporaines francophones du Sud et de favoriser le développement de carrière de jeunes auteurs, écrivant en français. RFI et ses partenaires offrent au lauréat un soutien professionnel et une exposition médiatique à travers une dotation financière attribuée par la SACD ; l'organisation d'une résidence en France, à la Maison des Auteurs de Limoges et au Théâtre de l’Aquarium avec le collectif A mots découverts, financée par l'Institut français ; une résidence de travail au plateau suivi de lectures publiques au CDN Normandie-Rouen, une promotion du texte et une mise en ondes sur les antennes de RFI.

Le « Prix Théâtre RFI » est organisé en partenariat avec le Festival des Francophonies en Limousin, l’Institut français, la SACD, le théâtre de l’Aquarium et le CDN Normandie-Rouen. Ce prix poursuit l’engagement de RFI dans la création théâtrale après le succès des cycles de lectures en public organisés au Festival d’Avignon et diffusés sur les antennes Ça va, ça va l’Afrique ! (2013) et Ça va, ça va le monde ! (2014, 2015, 2016, 2017,2018).

En 2014, le « Prix Théâtre RFI » a récompensé Chemin de fer, le texte de Julien Mabiala Bissila, jeune auteur congolais, en 2015 l’auteure libanaise Hala Moughanie pour Tais-toi et creuse et en 2016 le Guinéen Hakim Bah pour Convulsions. Et en 2017 le camerounais Edouard Elvis Bvouma pour La poupée barbue.