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Namibie

SADC, RDC, Areva: entretien exclusif avec le président namibien Hage Geingob

Le président namibien Hage Geingob à la 72e Assemblée générale des Nations unies, à New York le 20 septembre 2017.
© ©Jewel SAMAD/AFP

Le président namibien Hage Geingob est devenu vendredi 17 août président en excercice de la SADC. A l'occasion du 38e sommet des chefs d'Etat de l'organisation de l'Afrique australe, il a accepté de répondre aux questions de RFI sur le rôle que doit jouer cette communauté de développement de la sous-région en RDC ou au Zimbabwe. L’occasion également de revenir sur les dossiers brûlants, comme l'affaire UraMin-Areva, ou encore ses relations avec la Corée du Nord.

→ Écouter aussi : la version audio de l'entretien avec M. Geingob

RFI : Qu’est-ce que vous espérez atteindre comme objectif maintenant que vous êtes président de la SADC ?

Hage Geingob : La SADC n’est pas née aujourd’hui. Toute politique est une continuation. Et parmi les éléments-clefs que nous avons au sein de la SADC, il y a le processus d’intégration. Mais alors qu’on signe des textes, des accords, on ne les met pas toujours en application. Donc, mon objectif est de mener des consultations pour assurer cette mise en application. Ça a toujours été mon approche en termes de gouvernance.

Donc, le traité de libre-échange n’est pas mort de sa petite mort ? Beaucoup d’observateurs avaient l’air de penser qu’après les effets d’annonce, pas grand-chose n’en était sorti…

Bien sûr, les populations, les milieux d’affaires, aimeraient voir se réaliser cette zone de libre-échange. Mais pour échanger quoi ? L’un des problèmes, c’est qu’on produit les mêmes marchandises. Regardez la Namibie et le Botswana : des diamants… de la viande... Donc, l’idée, c’est d’apporter de la valeur ajoutée à nos matières premières. En Afrique, on ne produit que des produits bruts, c’est pour ça qu’on ne crée pas d’emplois, qu’on ne s’industrialise pas.

Qu’attendez-vous aujourd’hui du président Kabila, maintenant qu’il a annoncé qu’il ne se présentera pas à l’élection. Est-ce que la SADC a d’autres attentes ?

Je ne veux pas parler spécifiquement de la RDC. Je plaide pour la construction d’une bonne gouvernance. Pour la mise en place de processus, de systèmes, d’institutions ; ne pas tout baser sur des individus, sur les présidents, mais sur les institutions comme les tribunaux, etc. La RDC doit avoir cela, et pas que le président Kabila. Nous tous, nous devons avoir cela. Oui, le président Kabila a décidé assez justement, je crois, de ne pas se présenter. L’idée d’une limitation du nombre de mandats, j’y crois fortement. Deux mandats de cinq ans, c’est assez. Et le fait qu’il ne se présente pas est un soulagement pour nous tous. Maintenant, pour moi, ce n’est pas à la France, à la Namibie de décider ce qui doit se passer en RDC. La SADC peut aider, mais ça doit être au peuple congolais de décider.

Mais justement, vous parlez d’institutions… L’opposition critique la Commission électorale, la Cour constitutionnelle estime qu’elles sont entre les mains du président Kabila et de ses partisans. L’ONU est aussi préoccupée par la réduction de l’espace politique, la société civile, par l’exclusion des candidats. Et tout le monde se tourne vers la SADC. Etes-vous prêts à assumer ce rôle ?

Oui, en tant que communauté ou même qu’êtres humains qui doivent coexister, on s’entraide et on se donne des conseils. Si la crise en RDC n’est pas réglée, on a déjà des réfugiés qui arrivent ici. On ne peut pas dire que cela ne nous concerne pas. Cela nous affecte et ça pourrait même affecter jusqu’à la France. Et c’est pourquoi, en tant qu’organisation sous-régionale, on intervient pour dire : collègues de la région, nous avons des règles à propos des élections ; il faut qu’elles soient inclusives, il faut qu’elles soient transparentes et que les leaders de l’opposition aient leur mot à dire. Parce que s’il y a des doutes, des secrets, du favoritisme à la Commission électorale... Et même moi, si je perdais vraiment, je dirais que tout ça, c’est à cause de la tricherie. Tout ça, c’est très important, il faut l’admettre. Bien sûr, on ne peut pas les forcer, mais c’est clair, nous allons parler de l’importance d’élections inclusives.

Pour vous, les élections au Zimbabwe ont-elles été transparentes et justes ?

Les observateurs, y compris ceux de la SADC, disent que les élections ont été libres. Et si on compare aux précédentes élections, au cours desquelles il y avait de la violence, ils disent qu’elles étaient pacifiques. Mais ce qui est contesté maintenant, ce sont les résultats. Ça se passe au niveau de la justice. Je ne peux pas commenter.

Quelles sont les attentes de la SADC vis-à-vis de l’armée zimbabwéenne, qui est à nouveau sortie de ses casernes pour tirer sur des manifestants et qui a plus ou moins forcé Robert Mugabe à quitter le pouvoir ?

Bon, contrairement au passé, si quelqu’un arrive au pouvoir par les armes ou de manière non démocratique, c’est nous, la SADC, l’Union africaine, qui allons l’ostraciser. Dans ce cas-là, nous n’avons pas estimé, au bout du compte, qu’il y avait eu un coup d’Etat. Peut-être que l’armée a joué un rôle en mettant la pression. Mais Emmerson Mnangagwa a été réinstallé dans ses fonctions et est devenu président dans le respect de la Constitution, des lois et du Parlement. Mais pour l’armée, je prendrais l’exemple de la Namibie, je demande à l’armée de simplement rester dans les casernes et pas dans la rue.

Les Comores vont devenir membres de la SADC au cours de ce sommet. Etes-vous inquieté par le référendum qui s’est tenu dans l’achipel ?

Le président des Comores aura l’occasion de s’exprimer. Donc on pourra évaluer comment il voit les choses. Et ceux qui parmi nous ont connu des transitions ou des élections pacifiques, nous pourrons lui dire : mon frère, peut-être que tu devrais faire les choses comme ça et pas comme ça. Pas pour faire plaisir à l’Occident, mais pour satisfaire nos populations. Et il faut trouver une manière d’aller de l’avant, parce que la bonne gouvernance, une gouvernance efficace, c’est ce en quoi croit la SADC. Et on fera des progrès de cette manière.

Justement, vous parlez de la bonne gouvernance qui est promue par la SADC. Mais pour l’instant, ce modèle n’est-il pas une alternance au sein de partis au pouvoir ? C’est ce qui se passe en tout cas dans la plupart des pays. Et est-ce que ça n’a pas ses limites ?

Je vois qu’il y a toujours un certain positionnement par rapport à l’Afrique, il y a des choses qu’on demande en Afrique qu’on n’exige pas ailleurs. J’ai étudié aux Etats-Unis, il n’y a que deux partis là-bas, avec la même philosophie. Comment se fait-il qu’aux Etats-Unis, il n’y a pas de communistes ou de socialistes ? Nous, on s’est battu et ça nous a pris du temps. J’étais un jeune garçon quand j’ai commencé à me battre. 27 ans d’exil à me battre. Maintenant, ça fait juste trois ans que je suis au pouvoir. Je suis différent de Sam Nujoma ou Pohamba. Et si la population continue de voter pour nous, pourquoi ça devrait être un problème pour d’autres ?

Quel est l’avenir des mouvements de libération quand on sait que la génération qui vient n’aura plus le souvenir de la lutte que vous avez menée ?

C’est le problème… Vous, vous parlez de « mouvements de libération ». Nous, on ne parle pas de mouvements de libération. On est « le parti Swapo ». On est sorti de cette typologie de parti de libération il y a longtemps. Maintenant, on est un parti de gouvernement.

L’une des questions depuis longtemps en Namibie, c’est la réforme de la répartition des terres. Pourquoi est-ce si difficile ?

La question des terres devient compliquée. Parce que des gens qui ont perdu politiquement veulent en faire un sujet, un sujet émotionnel. Si on avait développé ce pays, si on l’avait industrialisé et que la plupart des gens avaient un emploi, est-ce que les gens continueraient à réclamer des terres ? Non, tout ça, c’est causé par la pauvreté, le chômage. Et la Namibie est un pays aride. Ce n’est pas facile d’être fermier dans ce pays. Mais les gens ont été élevés dans l’idée que si on a des terres, on devient riche. C’est faux, c’est utilisé pour tromper les gens.

Mais je crois dans le dialogue. Car, quand la diplomatie échoue, c’est là que la guerre commence. Mais certaines choses sont devenues impossibles. Même quand on a acheté des fermes et qu’on les a distribuées, ce n’était pas bien fait. On a racheté des fermes très productives et on les a données à des gens qui n’avaient pas les compétences ou la formation. Mon objectif, c’est que les Namibiens vivent ensemble, mais il faut qu’ils se respectent les uns et les autres et qu’ils sachent qu’une société inégalitaire ne peut pas survivre très longtemps.

L’Ombudsman est en train de faire une enquête sur la manière dont cette politique, qui était quand même menée par votre parti, a été faite en termes de redistribution de terres. Et les retours qu’il a pour l’instant de la population, c’est qu’il y a une forme de discrimination, que ce ne sont pas toujours les personnes les plus pauvres qui bénéficient de ces terres, mais que ce sont parfois des gens qui sont liés à votre parti. Que répondez-vous ?

Bon, l’Ombudsman est là pour faire son travail. Et pour montrer sa pertinence, il doit bien dire quelque chose. Mais ce que nous lui dirons, c’est qu’il y a des critères pour l’attribution de ces terres : ceux qui se sont battus, qui se sont sacrifiés doivent recevoir une terre. Et aussi ceux qui n’en ont pas. Donc, ce sont surtout les Noirs qui doivent en recevoir. Maintenant, le processus de sélection peut être critiqué par n’importe qui. Nous lirons le rapport de l’Ombudsman. Et s'il a des preuves, nous sommes une démocratie, nous acceptons les défaites.

Vous le savez, on s’achemine vers un procès Areva / UraMin en France. Il y a eu un certain nombre de sources judiciaires qui ont cité votre nom dans ce dossier. Quel est votre lien avec ce dossier ?

D’abord, j’ai été Premier ministre dans ce pays, puis je suis parti. C’est pour ça que les gens disent que j’étais à la rue. Et j’ai effectué de la consultance. Des gens sont venus d’Afrique du Sud et m’ont parlé de ce problème d’UraMin. Ils n’arrivaient pas à avoir le permis d’exploitation. Je les ai juste aidés là-dessus. Pourquoi donner un permis de prospection ? Ces gens avaient déjà dépensé de l’argent. Environ 19 millions. C’est juste en cela que je les ai aidés. Ils ont eu leur permis, ils m’ont payé et je l’ai déclaré. Et ça se limite à ça.

Après, quand j’étais à Washington, la question d’Areva s’est posée. Areva a acheté les propriétés d’UraMin sur le marché boursier. Et je n’étais même pas au pays. Comment est-ce que quelqu’un pourrait influencer cet achat sur le marché boursier ? Pour tout dire, j’étais même en colère quand j’ai appris que cette propriété, qu’une terre namibienne, avait été achetée et que le gouvernement n’avait rien touché là-dessus. Parce que justement, ça s’est passé sur les marchés boursiers. Donc je n’ai jamais eu aucun rôle. Je n’ai jamais aidé Areva ou été payé par elle. Ça, c’est faux.

Est-ce que vous saviez que ce site était difficile à exploiter ou même qu’UraMin avait proposé un prix trop élevé ?

Je n’ai rien à voir avec tout ça. Si une compagnie française a surévalué le prix, en quoi cela me concerne-t-il ? Allez en France les chercher là-bas, posez la question aux Français.

Donc, si la justice française vous appelle pour répondre à ses questions ?

Je vous le dis, ça n’a rien à voir avec moi. Les papiers sont là. J’ai déclaré les sommes reçues à notre Parlement. J’étais juste un consultant pour UraMin. J’ai bouclé ce dossier. Je ne suis pas un expert qui aurait pu dire que c’était surévalué ou non. C’est une affaire française. Mais je ne vais jamais témoigner devant une juridiction étrangère. On a nos propres juridictions ici. C’est pour ça que j’étais opposé à la CPI. Parce que je dis toujours qu’il faut qu’on ait nos propres institutions. Donc si j’ai commis un crime, ça se réglera devant nos tribunaux et devant aucun autre tribunal.

Qu’est-ce que finalement la Namibie a gagné dans cet accord entre Areva et Uramines à part éventuellement de la mauvaise publicité ? Areva, elle, a bénéficié d’une exemption de taxes.

Il y a eu une réunion, j’étais ministre du Commerce à ce moment-là, au cours de laquelle la dame qui était la présidente d’Areva (NDLR : Anne Lauvergeon) a parlé au président Pohamba. Par chance, il existe un compte-rendu détaillé de cette réunion. Il a posé la question : « Pourquoi vous ne pouvez pas nous aider ici, comme vous le faites en Afrique du Sud ou ailleurs ? » Elle a répondu que ce serait un long processus, un processus coûteux. Et qu’Areva ne pourrait pas payer de sa poche, à moins qu’on lui donne le statut de zone franche industrielle.

Et le président Pohamba - les minutes de cette réunion existent - a dit : « Aidons-la. Si nous pouvons changer nos lois, changeons-les, aidons-les et donnons-leur ce statut. » Quand c’est arrivé chez moi, ministre du Commerce, qui pouvait donner ce statut, j’ai dit qu’on n’avait pas besoin de changer la loi, qu’il y en avait déjà une. Il y a alors eu une réunion d’un comité « finances, commerce et mines ». D’autres étaient aussi autour de la table. Alors ils ont dit : si Areva veut cinq ans pour faire une étude, pour qu’ils puissent nous montrer le processus qui sera si coûteux, etc., donnons-les leur. C’est la décision du gouvernement, pas la mienne.

Vous avez des relations privilégiées avec la Corée du Nord, de la coopération militaire ; ils construisent des bâtiments, notamment ici à Windhoek. N’avez-vous pas peur, au vu des sanctions qu’il y a contre la Corée du Nord ?

Si vous m’aviez posé la question il y a six mois, je vous aurais dit : « Oui, vous avez raison. » J’ai travaillé depuis une petite maison pendant trois ans parce qu’on rénovait la présidence avec les Nord-Coréens qui ont construit ce bâtiment. Et l’opprobre est tombé à tort pour quelque chose qui s’était passé avant l’application de sanctions par l’ONU. Mais maintenant, l’ennemi numéro un de la Corée du Nord y va et lui serre la main. Et c’est moi qui suis sanctionné ?

Le président Trump y est allé. Pourquoi vous ne lui posez pas la question ? Pendant la guerre, les Nord-Coréens nous soutenaient, quand l’Occident soutenait l’Afrique du Sud (Ndlr : de l’apartheid). J’ai même rencontré le vieux président Kim Il-sung, c’était un homme brillant. Et quand le président Trump parle de celui-là, il dit : « C'est un homme très bien. » Pourquoi est-ce qu’on devrait être contrôlé par vous, les Occidentaux, même quand il s’agit de nos relations diplomatiques ?

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