Coetzee brosse le portrait de l'artiste en «intellectuelle vieillissante»

John Michael Coetzee est romancier et prix Nobel de littérature 2003
© Seuil

Le dernier livre sous la plume du grand auteur sud-africain JM Coetzee, L’abattoir de verre, n’est pas un roman. Il est composé de sept tableaux brefs, plus proches des chroniques que des nouvelles. Ces textes sont reliés par le personnage d’Elisabeth Costello qui paraît par intermittences dans l’œuvre récente de Coetzee. Double de l’auteur, elle est l’interprète des interrogations morales et philosophiques de ce dernier.

Son roman Disgrâce (Seuil 2001) qui racontait la fin de l’état de grâce de la société post-apartheid fait partie des 100 meilleurs romans de tous les temps. Or en 1999 quand ce monument des lettres anglophones est paru en version originale, son auteur, le Sud-Africain John Michael Coetzee, était déjà un auteur connu. Il s’était signalé à l’attention depuis le milieu des années 1970 par ses récits sombres à la Kafka et à la Dostoïevski, mettant à nu les mécanismes de la domination ethnique et raciale dans des pays comme l’Afrique du Sud qui pratiquait à l’époque la politique de l’apartheid.

En 2003, l’œuvre de Coetzee a été couronnée par le prix Nobel de littérature, sans doute l’un des lauréats les moins controversés tant son talent est incontestable et son œuvre riche «  dans ses multiples travestissements » exposant « la complicité déconcertante de l’aliénation  », comme l’avait déclaré le jury Nobel en lui décernant le prix.

Elisabeth Costello

Le prix Nobel a été un tournant dans la carrière littéraire du romancier, qui a, depuis, profondément renouvelé son écriture, faisant preuve dans chacun de ses nouveaux livres parus après 2003 d’un dynamisme intellectuel au service du regard moral qu’il porte sur ses contemporains et sur les abîmes du monde.  C’est cette démarche qui a conduit Coetzee à imaginer le personnage d’Elisabeth Costello, son double littéraire qui apparaît et réapparaît au fil de l’œuvre post-Nobel du Sud-Africain.

Le Sud-Africain J.M. Coetzee a reçu le prix Nobel de littérature en 2003. © Editions du Seuil

Elisabeth Costello à laquelle Coetzee avait consacré tout un roman (Elisabeth Costello, huit leçons, Seuil, 2004) est le personnage principal de L’Abattoir de verre, le dernier titre de l’écrivain sud-africain à paraître en français. Il est même l’un des ouvrages phares de cette rentrée littéraire en raison du prestige de son auteur, mais surtout à cause de l’ampleur des propos qui se situent au confluent de l’éthique, du philosophique et du romanesque. Le livre est composé de sept tableaux fictionnels autour du personnage, aujourd’hui vieillissant, d’Elisabeth Costello.

Prenant la parole lors d’un festival de littérature à Buenos Aires, l’auteur a précisé à l’assistance que son protagoniste, devenue maintenant une vieille femme, est confrontée à la mort. Cela ne l’empêche pas, a-t-il expliqué, d’affirmer avec une très grande détermination qu’« elle a encore des choses à dire ou à faire savoir avant de tirer définitivement sa révérence ». Ces idées morales et didactiques qu’Elisabeth Costello veut partager avec ses contemporains portent sur la cause animale qui est le grand sujet de ce livre, mais elles concernent aussi la vieillesse, la dépendance, l’infidélité et le désir.

Une héroïne pas comme les autres

Dans l’un des récits, sans doute l’un des plus poignants du volume, une mère de 65 ans reçoit ses enfants et ses petits-enfants pour son anniversaire. Elle s’est faite belle pour l’occasion, elle a changé de coiffure, s’est même maquillée… Tout cela est « inapproprié » du point de vue des enfants qui n’osent pas le lui dire, mais n’en pensent pas moins. Comprenant leur désarroi, la mère explique à la famille réunie que sa transformation est de courte durée. « Je redeviendrai moi-même en temps voulu, à la fin de la saison. Mais je veux qu’on me regarde de nouveau. Juste encore une fois ou deux dans ma vie, je veux qu’on me regarde comme on regarde une femme. C’est tout juste un regard. Rien de plus. Je ne veux pas effectuer ma sortie sans avoir vécu cette expérience... »

La souffrance animale devenue la grande cause de la vie d’Elisabeth Costello inspire plusieurs récits de ce volume, en particulier la chronique éponyme « L’abattoir de verre ». Pour prévenir l’abattage des animaux qu’elle qualifie d’un « nouvel holocauste », elle veut que les consommateurs de viande animale voient de leurs propres yeux le carnage que représente la tuerie industrielle des animaux en masse. « Il m’est venu à l’esprit, explique-t-elle à son fils, que les gens toléraient le massacre d’animaux parce qu’ils n’avaient jamais l’occasion d’en voir un. Ni d’en voir, ni d’en entendre, ni d’en sentir un. Il m’est venu à l’esprit que s’il y avait un abattoir au milieu de la ville, où chacun pourrait voir, entendre, sentir ce qui se passe à l’intérieur, les gens pourraient changer de pratique. Un abattoir de verre. Un abattoir avec des murs en verre. » C’est le début d’un dialogue entre la protagoniste et son fils, un dialogue de sourds qui oppose deux visions du monde et de la place de l’homme dans la configuration du vivant.

Elisabeth Costello n’est pas une héroïne comme les autres. Elle n'est pas dans l'action, mais dans l'abstraction. Elle incarne des idées, des interrogations universelles : Pourquoi sommes-nous en vie ? Que signifie d’être humain ? Qu’est-ce qu’une belle mort ? Des interrogations qui sont au cœur des sept récits qui composent le nouveau volume que consacre Coetzee à Costello vieillissante. Elle lui inspire quelques-unes des plus belles pages de cet opus, animées par l’empathie pour les animaux que nos sociétés mécanisées, obsédées par leur « business plan » ont transformés en des « êtres négligeables ».

Enfin, ce qui fait l’intérêt de ce livre c’est sa tension de tous les instants entre le roman d’idées et la littérature. A travers les inquiétudes et les ambivalences de son héroïne porte-parole, Coetzee pose aussi la question du double en littérature – une obsession permanente chez ce romancier dont il a fait part dans son discours de réception du prix Nobel en 2003 (1) – et celle de la transmission et de la postérité. La chronique éponyme de L’abattoir de verre se clôt sur la transmission par la protagoniste à son fils de ses travaux sur la cause des animaux. Elle est consciente que sa vision de la cruauté des hommes envers les animaux est une vision minoritaire, recouverte par « le brouillard et la confusion ».

Pour autant, elle ne souhaite pas que cette vision soit oblitérée par la mort. Tel est le sens du combat Costello-Coetzee, qui rejoint celui des écrivains et des penseurs de tout temps.

(1) « Lui et son homme  », conférence Nobel 2003 de J.M. Coetzee. A lire sur le site de la Fondation Nobel www.nobelprize.org


L’abattoir de verre, J.M. Coetzee. Traduit de l’anglais par Georges Lory. Editions du Seuil, 167 pages, 18 euros.

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