Robert Charlotte expose au Ghana: «j'ai redécouvert mon histoire antillaise»

Robert Charlotte à Accra le 20 septembre 2018, lors de son exposition «Correspondence».
© Justine Boulo/RFI

A l'occasion du premier festival de photographie du Ghana, le Nuku festival, l'artiste martiniquais Robert Charlotte dévoile une vingtaine de photos, ses premières sur le continent, après une résidence d'un mois à l'Alliance française d'Accra, sur le thème « dialogues artistiques transatlantiques ». Son exposition baptisée « Correspondence », visible jusqu'au 14 octobre, raconte ses impressions sur ce haut lieu de la traite négrière qu'a été la côte ghanéenne pendant des siècles. Robert Charlotte aborde l'héritage de cette période, qui lie toujours les Antilles à l'Afrique, avec un nouveau regard.

Vous êtes en résidence depuis un mois au Ghana et exposez à l'Alliance française d'Accra, dans la cadre du Nuku festival. Comment vous êtes-vous inséré dans ce festival ?

Ce que j'ai vu ici, c'est une jeune photographie africaine, que l'on n'a pas l'habitude de voir. On parle de cette culture forte et puissante, avec le regard de photographes d'autres pays d'Afrique. Il y a une convergence vers ce regard sur soi-même, avec une production surprenante. Ça parle de l'image que l'on a de l'Afrique et comment casser cette image stéréotypée. Aux Antilles, on subit le même regard « doudouiste »*. On se retrouve finalement dans les mêmes perceptions. On œuvre dans ce sens, sans forcément s'être rencontré avant.

C'est votre première fois au Ghana, mais aussi en Afrique. Quelles ont été vos premières impressions en tant que photographe ?

Extraordinaire ! C'est énormément de choses à la fois. Je redécouvre mon histoire et aussi je découvre une Afrique comme on ne la voit pas. Je vois beaucoup de similitudes avec les Antilles, entre les gens, les attitudes, les faciès, les expressions... Je n'ai pas vécu de contraste. Comme on m'a dit ici : « bienvenue de retour à la maison ».

Vous avez passé un mois en résidence au Ghana, vous avez voyagé dans le pays. Aviez-vous une idée de travail préconçue ?

Je ne peux pas dire que je partais avec l'idée de creuser quelque chose en particulier. Je partais découvrir et prendre les premières impressions.

Au début, je pensais faire un road-trip. Je suis allé à Cape Coast. Venant des Antilles, venir ici au Ghana et ne pas aller voir le fort, c'est impossible (Cape Coast, à 200 km à l'ouest d'Accra a été l'un des sites principaux de départ des esclaves lors du commerce triangulaire, NDLR). C'est là que le travail a commencé. Cape Coast, c'est l'image du passé. Mais surtout, il y a une vue depuis le fort sur les pêcheurs. Le nombre de bateaux ! Cette image m'a fait voir le passé : ce qu'était à une époque le début de ces traversées ; le début de mon histoire, de l'esclavage. Tout commence là : la traversée vers le Nouveau Monde. Ça m'a profondément ému. Voir physiquement l'image du passé avec l’œil du photographe m'a renforcé et m'a apaisé.

Votre travail ici à Accra s'inscrit dans un cycle de dialogue entre l'Afrique de l'Ouest et les Caraïbes, appelés « dialogues artistiques transatlantiques ». Cette histoire à la fois africaine et antillaise, comment l'avez-vous appréhendée ?

En revenant à Accra, un bâtiment m'a touché. C'est la Poste centrale, avec son style colonial et ses millions de boîtes aux lettres, ses chiffres, ses inscriptions qui m'ont fait penser à la traversée là encore. C'est ce que je raconte dans mon exposition. Mais je transcende cela. Quand je vois ces chiffres, leur calligraphie, pour la première fois, je perçois l’écriture. Je viens d'une île où la poésie et la littérature sont un socle. Faire ce lien me permet d'appréhender une histoire qui n'a jamais véritablement été réglée. Je me dis que si pendant cette traversée, l'esclave avait pu ne serait-ce qu'écrire un mot, laisser une trace, on verrait notre histoire différemment. Mais aujourd'hui, c'est un vide. C'est très personnel, mais je crois que ce vide est un peu comblé, du moins je l'ai touché et je le comprends.

Vous avez longtemps travaillé le portrait, comme photographe de studio. Cette expérience sur un nouveau terrain, en plein air, vous a bousculé ?

Je suis venu avec du matériel d'éclairage, du portatif... Mais j'ai laissé tomber. La lumière naturelle est si belle ici. C'est encore plus sincère. Je ne travaille qu'avec des focales fixes, je n'aime pas le zoom. Ça rapproche des gens, on entame le dialogue. Mais ce n'est pas du photojournalisme : on réinterprète. Le lieu devient un support, j'embarque les gens dans une histoire. Je me suis découvert là encore, d'une autre manière.

* Le doudouisme décrit dans la littérature française la perception des métropolitains d'une France d'outre-mer exotique pleine de clichés.

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