Beyrouk raconte les sociétés maures aux prises avec le fanatisme

Beyrouk, romancier mauritanien.
© RFI / Yvan Amar

Couronné par le prestigieux prix Amadou Kourouma pour son troisième roman Le Tambour des larmes (2015), l’écrivain mauritanien Beyrouk s’est imposé comme l’une des grandes plumes des lettres africaines. Empreint de lyrisme et convoquant des personnages de femmes à la fois lumineux et puissants, les romans de Beyrouk mettent en scène des sociétés patriarcales sahariennes se frayant difficilement leur chemin vers la modernité. Son nouveau roman Je suis seul raconte le triste destin d’une cité du désert tombée aux mains des fanatiques religieux.

« Je n’ai jamais arrêté de lire », aime répéter le romancier Beyrouk, natif d’Atar, ville du nord de la Mauritanie, et fils d’un père instituteur à l’école coloniale. Si c’est à son père qu’il doit avoir connu Victor Hugo et les grands classiques de la littérature française, le romancier doit à sa propre curiosité sa découverte des gestes et des légendes des sociétés sahariennes.

Proche de la tradition des conteurs mauritaniens qui sont très poétiques dans leurs déclamations, le Mauritanien a écrit un recueil de nouvelles et quatre romans, situés au carrefour des traditions européenne et africaine. Racontés dans une langue puissamment poétique, la fiction de Beyrouk met en scène la réalité encore féodale des sociétés maures du désert, avec des figures de femmes saisissantes d’irrévérence et de courage. Je suis seul, le nouveau roman sous la plume de cet auteur mauritanien francophone, s’inscrit dans cette lignée.

En attendant Nezha

A mi-chemin entre En attendant Godot et Les Mille et une nuits, ce nouveau roman raconte un récit haletant de trahison et de survie de l’amour au temps de haine et de violence jihadistes. Il faut lire ce livre bref et intense d’une centaine de pages comme un conte des temps modernes, avec ses sultans misogynes et ses Schéhérazades qui s’activent dans les coulisses contre l’obscurantisme.

Au cœur de l’intrigue, l’attente becketienne jamais comblée d’un sauveur (d’une sauveuse, en l’occurrence), sur fond de déréliction et de néant qui menacent de toutes parts. Construit comme un monologue intérieur ou une soliloque, Je suis seul donne à entendre la parole d’un narrateur sans nom pris au piège de ses propres défaillances et de l’Histoire avec un grand « H ».

L’homme est un bon vivant, un intellectuel opportuniste, recherché par les fondamentalistes à cause de ses articles dans la presse se moquant de la religion. Il n’a pas vu venir la chute du régime qu’il soutenait. Sa ville a été prise d’assaut par les jihadistes qui font régner la terreur et la haine au nom de la pureté religieuse. L’homme a dû trouver refuge dans la maison de son ancienne compagne, Nezha. Elle le cache dans une chambre étroite, les volets tirés : elle lui a interdit d’allumer la lumière de peur d’attirer l’attention des fanatiques qui paradent dans les rues. Dans la pénombre et le silence, l'homme traqué attend le retour de la belle Nezha, pour qu’elle l’aide à quitter la ville. Mais celle-ci, sortie vaquer à ses occupations, tarde à revenir. « Combien de temps durera encore cet enfermement ? », s’interroge le prisonnier. « Combien de temps supporterais-je de rester claquemuré dans un caveau sombre où la lumière est interdite ? » Cet huis clos est le décor oppressant où se déroule l’action du roman.

« Je suis seul » du Mauritanien Beyrouk est un huis clos dont l'(in)action se déroule aux portes du désert. © Elyzad

L’attente du protagoniste est ponctuée de flashbacks sur son passé. Ascension, amour, trahison. L’homme se souvient de la jeune Nezha qu’il avait autrefois aimée, avant de l’abandonner pour les beaux yeux de Selma. Fille du maire tout-puissant de la cité, celle-ci l’avait séduit pour mieux asservir ses talents d’écriture à la cause des siens. « C’est vrai, se souvient le narrateur, c’était plutôt flatteur, la fille du maire qui courait après moi, «  tu es fou me disaient mes amis, c’est une chance, ne la laisse pas passer » et elle était belle aussi, Selma, et elle avait les seins orgueilleux des filles de parvenus, et le sourire insolent des beautés qui se savent, moi, je n’ai fait que tendre les mains pour recueillir les raisins de ma lâcheté, j’ai tout acheté à la fois, le mépris de moi-même, la voiture, le boulot, l’argent, et une femme que je n’aimais pas. »

La revanche de l’Histoire

L’histoire de cet homme sans nom ressemble à celle de beaucoup d’auxiliaires du pouvoir dans des pays musulmans. Complices des régimes corrompus et des « buveurs de sang » des populations vivotant dans la misère, ces affidés ambitieux des puissants du moment n’imaginent pas que les oubliés et les humiliés de l’Histoire peuvent se venger en s’appuyant sur les forces obscures de la société.

Journaliste de profession, le narrateur-protagoniste de Je suis seul avait fait autrefois la Une de son journal avec son article intitulé « No pasaran », qui faisait l’éloge du régime véreux en place et exaltait l’héroïsme de ses soldats. Or ces armées héroïques n’ont pas su résister aux soldats ennemis qui «  sont rentrés dans la ville sans même combattre ou très peu », alors que les puissants ont pris la fuite, « emportant avec eux les fruits de leur ultime pillage ».

Son aveuglement intéressé de jadis n’empêche pas le héros ou plutôt l’anti-héros de Beyrouk de faire preuve de perspicacité dans son analyse de la nature du régime islamiste qui a pris le pouvoir dans sa ville. Il les qualifie de « barbares », qui « ne connaissent pas de luminosités, qui ont le corps rêche et l’esprit retors ». « Tout s’est éteint ici, même l’esprit ».

Et d’ajouter : « Quand on n’aime pas le soleil qui se lève ou se couche, quand on n’aime pas le sourire d’un enfant, quand on n’aime pas le corps et les cheveux des femmes, quand des petites choses ne vous ravissent pas, par exemple un enfant nu qui échappe à sa mère et qui court, court, de ses petites jambes, ou des jeunes gens qui se regardent, l’amour dans les yeux , ou je ne sais quoi encore d’ordinaire et de beau ; quand vous avez l’esprit sec et que le corps vous brûle de vouloir tout brûler, on devrait bien vous aider, vous pousser à quitter un monde que vous haïssez et qui bien sûr ne peut pas vous aimer… » Pour lui, ces fanatiques sont plus proches de la mort que des vivants, des ténèbres que du soleil.

Poésie du désespoir

Il y a une grande lucidité et surtout beaucoup de poésies dans ces lignes. Une poésie du désespoir, qui est devenue la marque de fabrique des récits de Beyrouk. Ce lyrisme constitue l’originalité de ce livre inspiré des violences terroristes devenues le quotidien de notre monde. Il va bien avec la tragédie que raconte ce roman, une tragédie qui dépasse la première personne du titre pour englober l’ensemble de la société humaine, menacée par la haine destructrice et la terreur sans fin des lésés, des marginaux et des croyants.

Plusieurs fois primé pour son univers proche du théâtre antique, le Mauritanien livre avec ce quatrième opus une nouvelle version du désespoir et de la révolte d'Antigone. Ici, Antigone s’appelle Nezha, gardienne loyale, mais « gardienne de quoi, elle ne sait pas elle-même, gardienne peut-être de ses souvenirs, des promesses de bonheur qui sont devenues fumée », comme l'écrit Beyrouk avec ce sens du tragique qui caractérise son oeuvre..


Je suis seul, par Beyrouk. Editions Elyzad (Tunis), 106 pages, 14 euros.

Republier ce contenu

Vous êtes libres de republier gratuitement cet article sur votre site internet. Nous vous demandons de suivre ces Règles de base

Le Partenaire s'engage à ne pas porter atteinte au droit moral des journalistes. A ce titre, le Contenu devra être reproduit et représenté par le Partenaire tel qu'il a été mis à disposition par RFI, sans modifications, coupures, ajouts, incrustations, altérations, réductions ou insertions

Ajoutez cet article à votre site Web en copiant le code ci-dessous.