RDC: incendie dans un entrepôt de la Commission électorale à Kinshasa

L'incendie dans l'entrepôt à Kinshasa. «L’évaluation des dégâts est en cours», dit une source de sécurité congolaise.
© RFI

Le principal entrepôt de la commission électorale pour la ville de Kinshasa a pris feu cette nuit, à Kinshasa, à dix d’une élection que les Congolais attendent depuis deux ans. L’entrepôt contenait 7 000 machines à voter, des urnes, des isoloirs, des batteries et des panneaux solaires. Le ministre de l’Intérieur Henri Mova qui s’est rendu sur place tôt ce jeudi matin parle de « dégâts très importants » sans plus de précision pour le moment et privilégie la piste criminelle. Beaucoup de questions se posent sur les tenants et aboutissants de cet incident, rajoutant de l'inquiétude aux tensions en cours.

[Mise à jour ce vendredi 14 à 9h16]

« Un incendie s'est déclaré vers 2h du matin, heure locale [1h TU] dans l'un des entrepôts centraux où du matériel électoral de la ville de Kinshasa était gardé », a déclaré le président de la Commission électorale nationale indépendante (Céni), Corneille Nangaa. Des témoins rapportent aussi qu’il y a eu des explosions.

« Ca a retenti pendant plus de 45 minutes. Je n’arrivais pas à voir ce que c’était jusqu’à ce matin quand j’ai vu les fumées. Est-ce que les machines peuvent exploser comme cela ? Peut-être qu’il y avait des objets inflammables », s’interroge à voix haute un habitant.

L’incendie a duré plusieurs heures avant d'être maîtrisé, mais un épais nuage de fumée noire continuait de s’élever au-dessus du bâtiment en début de matinée. La police, la police militaire et même la Garde républicaine sont sur place et tiennent la presse à distance. La chaleur y est encore trop importante, explique-t-on.

Le ministre de l'Intérieur Henri Mova sur les lieux de l'incendie
13-12-2018

« C’est un coup dur », a reconnu le président de la Commission électorale. Coup dur pour la ville province de Kinshasa surtout, car selon une première évaluation réalisée ce matin, le matériel de 19 communes sur les 24 que compte la capitale est parti en fumée. Selon les autorités, 7 000 à 8 000 machines à voter s’y trouvaient, des urnes, des isoloirs, des batteries et des panneaux solaires. Du matériel censé être utilisé à Kinshasa pour les élections le 23 décembre, selon le ministre de l’Intérieur Henri Mova qui s’est rendu sur place.

Beaucoup d'interrogations

Ce dernier évoque des « dégâts très importants ». Selon lui, l’incendie s’est déclaré vers 2h30 - 2h50 du matin. Henri Mova évoque deux points de départ simultannés et privilégie donc l’hypothèse d’« un incendie d’origine criminelle », sans pouvoir l’affirmer « avec certitude » pour le moment. Parmi les éléments qui accréditeraient cette thèse le fait que l’incendie aurait pris simultanément dans deux endroits, ce qu'a infimé l'une des sentinelles qui gardaient le site. Dans ce cas, sur la base de quels éléments, dès 6 heures du matin, à peine l’incendie maîtrisé, le ministre de l’Intérieur a-t-il privilégié la piste criminelle plutôt qu’accidentelle ?

Comment un feu criminel a-t-il pu être déclenché à 200 mètres du plus grand camp militaire de la ville et de la base logistique de l’armée congolaise, un endroit réputé ultra sécurisé au point que les Américains prévoient d’y installer leur nouvelle ambassade. « Nous n’excluons pas des complicités », répond une source officielle. Toujours de sources officielles, les policiers qui gardaient le site, quatre selon des témoins, ont été interpellées et sont actuellement entendus dans le la cadre de l’enquête qui a été ouverte.

Autre interrogation : pourquoi enfin les secours ont-ils été si lents à se rendre sur les lieux ? Le bourgmestre a donné l’alerte dès 2h30 selon plusieurs témoins, mais les pompiers ne seraient arrivés qu’à 4h, alors que les autorités étaient déjà en train d’alerter la presse et que l’entrepôt de la Céni est situé à environ un kilomètre de la police anti-incendie.

Inquiétudes

Quoi qu’il en soit ce qui inquiète les Kinois ce matin, c’est l’impact de cet incendie sur l’élection prévue dans dix jours. « C’est inquiétant, c’est le principal dépôt de la Céni pour Kinshasa et je crois aussi pour le République. Il me semble qu’il y a plus de 7 000 machines sans compter d’autres choses », confie l’un d’eux.

Les réactions, dans la sphère politique congolaise, ne se sont pas fait attendre. Le conseiller diplomatique de la présidence, Barnabé Kikaya Bin Karubi, accuse les « ennemis de la démocratie » d’être passés « à la vitesse supérieure » tandis qu’Olivier Kamitatu Etsu, porte-parole d’opposant Moïse Katumbi, pose la question : « Coup du sort ou une main noire s’acharne-t-elle contre les élections ? »

Interrogation également du côté du mouvement citoyen Lucha, qui suggère que les retards avoués dans le déploiement du matériel électoral et la formation des agents électoraux et la survenue de cet incendie ne seraient peut-être pas une coïncidence.

Réactions politiques

Dans un communiqué ce matin, le Front commun pour le Congo se dit choqué par cet incendie. Le FCC accuse l'opposant Martin Fayulu, candidat de la coalition Lamuka, d'être lié à cette destruction. Il l'accuse de mettre en œuvre « un projet bien planifié tendant à entraver le processus électoral ». « Une politique de la terre brûlée qui a conduit à ses premières victimes », ajoute le communiqué. Pour la majorité présidentielle, les autorités doivent prendre leur responsabilité.

Dans l'opposition, en revanche, on accuse le régime d'être responsable. L'ancien vice-président Jean-Pierre Bemba, membre de la coalition Lamuka demande une enquête. Il dit ne pas comprendre comment des bâtiments sécurisés par la police nationale et la Garde républicaine ont pu entièrement se consumer ou même être attaqués sans réaction.

De son côté, le député Juvénal Munubo, membre de CACH, la coalition des opposants Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe, appelle à n'accepter aucun report des élections.

Et Félix Tshisekedi met aussi directement en cause le gouvernement et « l'autre opposition » : « Je condamne le gouvernement, je le rends responsable de ce qui est arrivé parce que cela doit être l’un des endroits les mieux gardés d’Afrique en ce moment. C’est la preuve qu’il y a préméditation. D’abord, ce gouvernent depuis toujours a refusé le soutien de la Monusco qui pouvait lui apporter, évidemment, cette assistance logistique qui allait lui permettre de vite déployer ces machines. Ils ont refusé, ils ont refusé toute assistance internationale. Donc c’est clair qu’il y avait une idée dans l’air et que nous le sentions venir. Nous appelons nos amis de l’autre opposition à arrêter avec leur langage ambigu parce que c’est à cause justement de leurs déclarations malencontreuses. Voilà pourquoi nous du CACH avons dit avec ou sans la machine, nous allons quand même aller à ces élections parce que nous pensions, nous savions que ça mettrait la pression à ce gouvernement. Et maintenant, les propos du genre ‘il faut casser les machines il fat falsifier les bulletins’, ça ne fait que donner des occasions à ce régime aux abois que ce régime trouve des prétextes à pouvoir saboter le processus électoral ».

La Céni se veut rassurante

Sur ce point, le ministre de l’Intérieur Henri Mova se veut rassurant : « Les gens de la Céni nous disent que le matériel de rechange pourrait être déployé rapidement donc il n’y a pas beaucoup de crainte sur la tenue du scrutin ». En effet, face aux craintes légitimes sur la bonne poursuite du processus électoral en vue du scrutin du 23 décembre, la Commission électorale a publié un communiqué se voulant optimiste.

Corneille Mangaa maintient que l’élection aura bien lieu dans tout le pays comme prévu. Il a donc été décidé ce matin que le matériel détruit cette nuit serait remplacé par des stocks supplémentaires qui avaient été prévus en cas de panne le jour du vote. Un tiers environ de ces stocks dits de contingence, qui sont actuellement répartis dans plusieurs villes du pays, devrait donc être rapatrié en urgence à Kinshasa.

La Céni et ses entrepôts font partie en ce moment des endroits les mieux gardés. Et vraiment, on ne comprend même pas comment le mal pouvait traverser tout ça pour créer cet incendie à cette période, quand l’ensemble de notre peuple attend ses nouveaux dirigeants. Mais néanmoins, d’après les conversations que nous avons eues avec les responsables de la Céni, cela ne portera aucun préjudice à la date du 23. Et c’est cela qui rassure notre population ainsi que tous les dirigeants. Nous espérons aussi qu’il y aura une enquête qui va vraiment établir le fait parce que tous ces actes-là, à chaque fois, on pose un geste comme ça, criminel, et puis les auteurs ne sont pas arrêtés ou ne sont pas inquiétés.

Joseph Olenghankoy, président de la CNSA
14-12-2018 - Par Clémentine Pawlotsky

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