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Société

Les rhums d’Afrique sortent de l’ombre

Les rhums d'Afrique du Sud font partie des nouveaux spiritueux populaires issus du continent africain.
© RFI/Céline Faisy

Méconnus, méprisés parfois, les rhums du continent africain prennent peu à peu leur place dans le monde des spiritueux de canne à sucre. Ils n’ont pas encore la renommée de leurs cousins d’Amérique latine, des Caraïbes ou des îles françaises, mais ils gagnent à être connus. Car l’Afrique a son histoire avec l’industrie rhumière, et des savoir-faire multiples dans ses pays.

Victoria Mwanzi se rappelle très bien de cette édition du Tales of the Cocktail 2016, festival majeur de l’industrie des spiritueux, à La Nouvelle-Orléans (Louisiane). Cette professionnelle, qui travaille depuis douze ans dans le monde des boissons alcoolisées, n’a pas oublié la cartographie qui avait été dressée pour désigner les alcools représentatifs de chaque région du globe : le whisky et le gin pour le Royaume-Uni, le vin et le cognac pour la France, le saké pour l’Asie… et « la poussière et la soif » pour l’Afrique.

« Ça m’a indigné et énervé. Comment osaient-ils ? On ne parle pas ainsi de quelque chose qu’on ne connait pas », confie-t-elle à RFI.

Deux semaines plus tard, la Kényane fondait l’African Rum Guild (Fédération des rhums d’Afrique), consciente du manque de reconnaissance et de structure de l’industrie rhumière sur le continent. Avec cette communauté très active sur les réseaux sociaux, Victoria Mwanzi milite pour la promotion, la distribution et l’exportation des rhums d’Afrique. Une tâche d’ampleur, mais qui porte ses fruits : des représentants d’une trentaine de pays africains l’ont rejointe, et lors du Rhum Fest 2019, le salon européen du rhum qui s’est tenu à Paris mi-avril, plusieurs rhums africains étaient représentés.

L’Afrique du Sud séduit les amateurs de rhum

Dans le bois de Vincennes, théâtre du dernier Rhum Fest, les amateurs et professionnels ont ainsi pu découvrir les rhums Matugga des époux Paul et Jacine Rutasikwa, qui distillent en Écosse leur mélasse venue d’Ouganda. Il y avait aussi les rhums de Star African, Chamarel, Lazy Dodo et d’autres distilleries de Maurice, terre réputée pour ses spiritueux issus de la canne à sucre. L’un des stands les plus prisés a été celui de Mhoba, qui a présenté ses rhums d’Afrique du Sud. La distillerie Mhoba, créée par Robert Greaves, se trouve dans le nord du pays, à la frontière avec le Mozambique et le Zimbabwe. Elle dispose de 400 hectares de canne à sucre et sa production a beaucoup de succès. Au Rhum Fest, le petit nouveau Mhoba a charmé son monde et le carnet de commandes s’est rempli.

Knud Strand, représentant de la distillerie, apprécie les particularités du rhum sud-africain. Le pays, de par ses influences britanniques et néerlandaises, a développé une tradition dans les spiritueux (brandys, vins…). Et en matière de rhum, Mhoba séduit.

« J’aime cette notion de terroir, de vrai. Avec le Mhoba American Oak par exemple, on sent l’Afrique : on a du poivre noir, des goûts de tabac, un côté terreux agréable. J’adore quand les rhums font voyager. Et comment un rhum peut te faire voyager s’il n’a aucune spécificité ? », développe Knud Strand.

Ses conseils en la matière sont précieux. Danois d’origine, il a grandi à Grand-Baie sur l’île Maurice et a parcouru l’Amérique du Sud avant de se prendre de passion pour le rhum d’Afrique du Sud.

L’esclavage et la colonisation ont aussi fait l’histoire du rhum

Un crédo anime Victoria Mwanzi, la fondatrice de l’African Rum Guild : « Il n’y aurait pas de rhum s’il n’y avait pas d’Afrique ». Le rhum n’est pas le produit le plus représentatif du continent, mais il y est intrinsèquement lié. L’Histoire ne l’oublie pas : l’esclavage, en Afrique notamment, a servi, entre autres, la commercialisation de la canne à sucre dans le monde.

« L’histoire du rhum, c’est une histoire de la misère humaine, d’une injustice », insiste-t-elle, soucieuse que cette part de mémoire ne soit pas occultée. Et tant pis si, dans le milieu, on la dépeint comme « la grande gueule ». Cette réputation, elle l’assume volontiers.

La colonisation a eu un impact sur le rapport des peuples d’Afrique avec l’alcool en général et le rhum en particulier. Durant des décennies, l’écrasante majorité des boissons alcoolisées autorisées n’étaient que des boissons importées d’Europe. Les liqueurs indigènes, elles, étaient considérées d’office comme médiocres et donc illicites. Aujourd’hui encore, ces vestiges de la colonisation persistent dans certains pays.

Au Kenya, il a fallu attendre 2010 pour que le chang’aa redevienne légal. Victoria Mwanzi le décrit comme « un rhum particulièrement indigène, qui titre à 50° et a un beau parfum ». En langue tribale luo, chang’aa signifie « lait fermenté  » ; c’est ce que répondaient les femmes qui le transportaient clandestinement à la police coloniale, pour passer entre les mailles du filet.

Une multitude de rhums africains reste à découvrir

Par manque de structure et d’infrastructures modernes, les multiples rhums d’Afrique souffrent toujours de méconnaissance. L’African Rum Guild travaille avec les gouvernements nationaux pour organiser au mieux cette industrie et convaincre avant tout les Africains eux-mêmes de la valeur de leurs liqueurs de canne.

Victoria Mwanzi souhaite « réconcilier les Africains avec le partage de leurs produits » et encourage les touristes occidentaux de passage sur le continent à découvrir ces rhums du terroir plutôt que de rester fidèles aux alcools qu’ils connaissent déjà par cœur. Quitte à visiter un pays et en découvrir la culture, autant s’essayer aux rhums locaux. Avec les multiples cultures et ethnies qui forment l’Afrique, le nombre de rhums à découvrir est incalculable.

Le Cap Vert était lui aussi représenté au Rhum Fest. Rien d’étonnant, puisque le pays est l’un des berceaux de cet alcool. Musica e Grogue et Vulcao, deux marques capverdiennes, ont eu leur succès à Paris. Voilà plus de 400 ans qu’on fabrique du rhum dans l’archipel, et après s’être restreinte à une activité locale durant la période coloniale avec le Portugal, les distilleries tendent à s’internationaliser. Mais en gardant bien les traditions du pays, où l’on désigne le rhum sous le nom de « grogue ».

« Attention, rien à voir avec la boisson chaude, le vieux remède de grand-mère ! Il s’agit bien de notre bon jus de soleil ! », rigole Dany Dos Santos, ambassadeur de la marque Vulcao.

Lui aussi rejoint les convictions de Victoria Mwanzi : « L’Afrique a une tradition de culture de la canne à sucre, et beaucoup se la sont appropriée. Le rhum est un produit très local, très artisanal. Les rhums d’Afrique méritent d’être connus et reconnus. Ils regorgent de traditions ancestrales, de savoir-faire qui ne se transmettent que de vive voix ».

Cette reconnaissance est en cours. C’est un travail de longue haleine et le chemin est encore long. Mais il en vaut la peine.

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