Ce qu'il faut savoir sur le blasphème

Manifestation contre la libération d'Asia Bibi, le 8 novembre 2018 à Karachi. Elle avait été condamnée en 2010 pour blasphème.
© AFP/Asif Hassan

L’affaire de la Pakistanaise Asia Bibi condamnée à mort pour blasphème en 2010, avait suscité l’indignation à travers le monde. Chrétienne, âgée d’une cinquantaine d’années, elle a été acquittée il y a six mois par la Cour suprême pakistanaise, mais elle ne pouvait reprendre le cours de sa vie à cause des menaces de mort qui pèsent sur sa tête. Le blasphème est une question incendiaire au Pakistan.

1 – Qu'est-ce que le blasphème ?

La chrétienne Asia Bibi a quitté le Pakistan et se trouve au Canada, selon son avocat. C'est sans doute le dernier acte d’un drame médiéval de sanction pour propos considérés blasphématoires. Ce drame tient le monde en haleine depuis bientôt dix ans.

Essai de définition du blasphème. Le mot vient du latin blasphêmia, qui signifie littéralement «  diffamation », dérivé à son tour du grec blasphemos, qui renvoie au fait de proférer une parole ou diffuser un bruit (pheme) que d’autres peuvent recevoir comme une blessure. Blasphémer, c’est donc injurier, calomnier.

La notion a évolué au cours des siècles pour ne concerner que l’injure appliquée dans le contexte religieux. Dans sa première édition de 1694, le Dictionnaire de l’Académie française définit le blasphème comme «  parole impie, le discours tenu contre l’honneur de Dieu, ou contre les choses divines & sacrées ». Le sens du terme s’est depuis stabilisé, comme en atteste la définition que donne du blasphème l’édition contemporaine du même dictionnaire : « parole qui outrage la divinité ou qui insulte la religion ».Outrage à la religion, après le glissement du sens.

2 – Histoire de la répression du blasphème

Les Églises chrétiennes ont autrefois beaucoup persécuté sur la base du blasphème. L’on se souvient du chevalier de la Barre, torturé, supplicié avant d’être exécuté en 1766. Le jeune français de 19 ans était accusé d’avoir chanté des chansons paillardes et refusé de se découvrir au passage du Saint-Sacrement, lors de la Fête-Dieu. «  Impie, blasphémateur et sacrilège exécrable », pouvait-on lire sur la pancarte qu’on avait fixé sur son dos en l’emmenant au supplice. L’affaire avait indigné l’Europe des Lumières et suscité l’ire en particulier deVoltaire qui mobilisera ses amis Encyclopédistes contre le «  fanatisme » et «  la barbarie de la justice du roi ».

La Révolution française abolit le délit de blasphème, et posa résolument le principe de la liberté d’expression à travers la Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789. Le délit de blasphème ne réapparaîtra plus en tant que tel en France, mais il reprendra du service sous la Restauration sous la forme d’« outrage à la morale publique et religieuse », avant d’être définitivement abrogé en 1881. Dans une République laïque fondée sur la liberté de croyance, le blasphème n’a plus de raison d’être.

Quant à l’Eglise chrétienne, si elle a évolué avec le temps sur la question de punir civilement le dénigrement dont le christianisme et ses dogmes pourraient faire l’objet, de nombreux pays occidentaux, de tradition chrétienne, disposent encore aujourd’hui de législations pénales anti-blasphème. Le blasphème demeure une notion très sensible dans le monde musulman. Ce dernier continue de voir dans la notion de blasphème une faute morale impardonnable et sévit avec plus ou moins de brutalité contre ses auteurs. La gravité de ses sanctions varie selon les pays et les régimes.

Le monde musulman, représenté par l’Organisation de la conférence islamique (OCI) est même parvenu à faire voter le 26 mars 2007 au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, une résolution sur la « lutte contre la diffamation des religions » qui peut être perçue comme un appel à la condamnation du blasphème.

3 – Les lois sur le blasphème en vigueur dans le monde

Selon le dernier rapport (2017) de l’USCIRF, agence fédérale américaine chargée de liberté religieuse, le blasphème est puni par la loi encore dans 71 pays. 25,4% d’entre eux sont situés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, 22,5% en Europe, 15,5% en Afrique subsaharienne et 11,2% sur le continent américain. Plus de la moitié de ces pays sont à majorité musulmane, et, comme le rappellent les auteurs du rapport, les peines sanctionnant le blasphème peuvent être particulièrement sévères dans ces pays.

On lira dans ce rapport que le Pakistan, pays natal de la chrétienne Asia Bibi dont le sort a eu un retentissement international, possède l’une des législations les plus draconiennes en matière de blasphème. Les sanctions touchent les minorités chrétiennes et hindoues, mais surtout des musulmans et des adeptes du mouvement ahmadi (proche des soufis), accusés d’apostasie.

Enfin, le principal intérêt du rapport de l’ USCIRF est sans doute d’avoir attiré l’attention à la survivance des lois anti-blasphème dans des démocraties européennes. Ces sanctions y sont rarement appliquées, mais leur seule existence renforce la défense des pays non-occidentaux qui accusent les Occidentaux de pratiquer deux poids, deux mesures.

D’ailleurs, le Danemark et la Malte ont abrogé leur panoplie de lois anti-blasphème récemment, quelques mois après la sortie du rapport.

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