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Algérie

Algérie: l’armée défend une élection le 4 juillet, la mobilisation se poursuit

Les Algériens dans la rue pour un 13e vendredi consécutif contre le «système», à Alger, le 17 mai 2019.
© REUTERS/Ramzi Boudina

Alors qu’ils manifestent depuis trois mois, les Algériens demandent plus de changements politiques. Le chef d’état-major, lui, continue de privilégier la « solution constitutionnelle ».

L’appel à manifester a été publié sur les réseaux sociaux. Vendredi 17 mai, une manifestation pour demander un changement de système politique est organisée en Algérie, pour la 13e semaine consécutive. « Désormais, avec ou sans appel, on sort manifester quand même », rit Amine, 32 ans. Le jeune homme a participé à toutes les manifestations dans la capitale depuis le 22 février et ne compte pas s’arrêter. « Le départ d’Abdelaziz Bouteflika, ça ne nous suffit pas, on veut qu’ils partent tous ! ».

Le slogan « Yetnahaw gaa » (Qu’ils partent tous) est repris par les manifestants pour résumer les revendications. Ni les arrestations d’hommes d’affaires, dont Ali Haddad, l’ancien leader du Forum des chefs d’entreprises (FCE), la principale organisation patronale, du frère de l’ancien président, Saïd Bouteflika, ou encore des anciens responsables des services de renseignements, Mohamed Médiène et Athmane Tartag, ni les auditions dans le cadre d’enquêtes pour des affaires de corruption d’anciens responsables politiques ne semblent avoir eu que peu d’impact sur les revendications des manifestants. « J’ai l’impression qu’ils règlent leurs comptes », estime Amine. Fin avril, le chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah avait annoncé que l’armée était en possession d’informations sur « des faits de spoliation de biens publics » « de montants faramineux » et que l’opération de lutte contre la corruption n’en était qu’à « son début ».

Depuis plusieurs semaines, le nombre de personnes qui manifestent en Algérie a diminué. Farid, la trentaine, ne se rend plus dans le centre de la capitale pour manifester. « Un changement de régime, ça nous prendra 20 ans. Je ne crois pas que manifester chaque semaine permette un changement rapide », explique-t-il. Pourtant, vendredi 10 mai, des milliers de personnes ont manifesté : une mobilisation qui a surpris pour le premier week-end du Ramadan. « C’est un peu comme un 22 février (le jour de la première manifestation nationale contre le 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika) à nouveau », estime un journaliste. Habituellement, pendant le mois du jeûne, les habitants réduisent leurs activités pendant la journée et sortent peu. Dans la ville de Ouargla, à 800 kilomètres au sud de la capitale, une manifestation a eu lieu de nuit, après la rupture du jeûne et la prière.

«La question de l’armée divise»

Après 12 semaines de mobilisation, les changements politiques ne sont pas aussi importants que ceux espérés par les manifestants. Abdelaziz Bouteflika a quitté le pouvoir, mais Abdelkader Bensalah, l’un de ses proches, est toujours président par intérim et  Nourredine Bedoui est lui à la tête du gouvernement. En parallèle, Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major est bel et bien devenu l’homme fort du pays. Vendredi 10 mai, les slogans visaient directement le chef d’état-major dans le cortège d’Alger.

« La question de l’armée divise les gens. Ceux qui soutiennent l’armée ne le disent pas forcément publiquement, mais ils ne vont pas manifester », affirme Samir, la trentaine, qui a fait son service militaire. Dans la ville de Ouargla par exemple, la journaliste Houria Alioua rapporte d’importantes divergences entre habitants, certains estimant que le soutien à l’armée est indissociable du nationalisme.

Aujourd’hui, le chef d’état-major défend l’organisation d’une élection présidentielle le 4 juillet prochain, expliquant que c’est la « solution constitutionnelle ». L’application de l’article 102 de la Constitution, après la démission du président Abdelaziz Bouteflika, prévoit qu’une élection présidentielle doit être organisée dans les trois mois qui suivent le départ du président. Mardi 14 mai, 73 personnes avaient déposé une lettre d’intention de candidature, selon un communiqué du ministère de l’Intérieur. Pourtant, de nombreux Algériens semblent rejeter cette élection. « S’ils maintiennent l’élection, nous irons manifester ce jour-là », affirme Kahina, la quarantaine, qui a pourtant toujours voté.

Mobilisation inédite de la société civile

Parallèlement, des initiatives qui visent à poursuivre la mobilisation se succèdent. Une trentaine de groupes d’acteurs de la société civile tentent ainsi de s’organiser. Des militants des droits de l’homme, des collectifs citoyens, des universitaires, des syndicats autonomes, des associations de femmes et de jeunes ou encore des collectifs d’artistes se réunissent chaque semaine pour tenter de parvenir à présenter une feuille de route de sortie de crise. « Les discussions ne sont pas simples, mais c’est inédit qu’il y ait autant de monde autour de la table », témoigne un participant. L’ancien ministre Ahmed Benbitour a proposé lui d’élire des représentants du mouvement de protestation dans chaque préfecture du pays. « Après trois mois de mobilisation, nous n’avons aucun représentant. Le pouvoir lui se régénère, et nous allons perdre », s’inquiète Sana, commerciale dans une entreprise privée.

D’autres signes accentuent les craintes. À Skikda, un militant a été convoqué au tribunal pour « incitation à attroupement armée ». Au début du mois de mai, quatre journalistes de la télévision publique ont été sanctionnés. Leur direction leur reproche notamment d’avoir exprimé un avis politique et d’avoir fait des déclarations à des médias privés. Les journalistes des médias publics algériens organisent des rassemblements devant leurs locaux depuis plusieurs mois. Début mars, ils dénonçaient la censure au sein de leurs rédactions et des pressions qui les avaient forcés à ne pas mentionner les manifestations au début du mouvement. Depuis, les choses avaient changé. « Rien n’est gagné, il faut maintenir la pression », estime un journaliste qui demande à rester anonyme.

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