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Tunisie

[Analyse] Présidentielle en Tunisie: que retenir des candidatures annoncées ?

Tunisie: premier tour de l'élection présidentielle, le 23 novembre 2014 (illustration). Les Tunisiens sont de nouveau appelés aux urnes le 15 septembre prochain.
© Nicolas Fauqué/Corbis via Getty

En Tunisie, pas moins de 98 candidatures ont été déposées pour l'élection présidentielle de septembre prochain. L'Instance supérieure indépendante électorale (Isie) va maintenant faire le point des dossiers et publiera la liste des candidats retenus le 14 août. Ce que l’on peut déjà retenir de cette profusion de candidatures avec Vincent Geisser, chercheur au CNRS et spécialiste du monde arabe. [Analyse]

Lors de la dernière élection présidentielle, en novembre 2014, il y avait déjà une opposition entre un camp considéré comme moderniste-progressiste incarné par la candidature de l'ancien président Béji Caid Essebsi, décédé le 25 juillet, et de son parti Nidaa Tounes, et un camp considéré comme étant plutôt conservateur incarné par Moncef Marzouki.

Mais cette année, l'échiquier politique est beaucoup plus éclaté. « L’une des caractéristiques de cette élection, c’est la division de ce fameux "camp" progressiste moderniste, avec plusieurs candidatures qui ne sont pas validées par le parti du président - puisqu’il n’y en a qu’une -, mais qui sont dans la tendance présidentielle et qui incarnent cet héritage du président Béji Caïd Essebsi, nous explique Vincent Geisser.

D’abord, celle du Premier ministre sortant, qui est toujours d’ailleurs en poste comme Premier ministre - Youssef Chahed. Deuxième candidature, c’est celle du ministre de la Défense actuel, qui est aujourd’hui le candidat officiel du parti du président défunt Béji Caïd Essebsi.

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Et puis il y a une troisième candidature, celle du journaliste Nabil Karoui de la fameuse chaîne intermaghrébine Nessma TV, que certains surnomment un peu le Berlusconi tunisien, et qui lui aussi, sans être le candidat officiel de l’ex-parti du président Béji Caïd Essebsi, est dans sa mouvance, puisque sa chaîne avait fait beaucoup, beaucoup pour son élection et on sait qu’il y avait une certaine proximité entre les deux hommes. Donc effectivement, ce camp est aujourd’hui extrêmement divisé dans l’élection présidentielle ».

Le parti islamiste modéré Ennahda, premier parti à l'Assemblée, présente pour la première fois un candidat à la présidentielle. Abdel Fattah Mourou, président du Parlement par intérim et vice-président du parti, portera les couleurs de son parti lors du scrutin du 15 septembre.

Le « syndrome égyptien » des islamistes

C'est un changement de stratégie par rapport aux élections présidentielles de 2014, lors desquelles ils avaient choisi de jouer la carte de la neutralité. Et c'est peut-être, selon Vincent Geisser une candidature avant tout symbolique. « Pourquoi les islamistes, finalement, présentent un candidat, alors qu’ils étaient plutôt partis sur une réédition de leur neutralité, c’est-à-dire de ne choisir aucun candidat ? C’est parce qu’ils ne veulent pas mécontenter leur base. La base dit : nous sommes majoritaires dans le pays, nous sommes majoritaires au Parlement. Or, nous ne présentons pas de candidatures aux présidentielles. Il y avait ce sentiment d’autolimitation, d’automutilation, chez les "Ennahdhaouis" de base, chez les militants. Et il semblerait que le parti veuille leur donner une certaine satisfaction, en présentant un candidat.

Mais certains dirigeants ne souhaitent pas qu’un président islamiste soit élu. C’est un peu la peur des islamistes, aujourd’hui, d’être à la présidence. Ce qu’on appelle le "syndrome égyptien". L’idée que, s’il y a un président islamiste, cela va encore entraîner des divisions dans le pays et qu’ils en pâtiront.

Beaucoup d’islamistes continuent à avoir peur d’être trop exposés, en acceptant ou en étant élus à la présidence de la République. Donc ce choix est un choix qui peut être interprété d’abord comme un choix symbolique pour calmer la base, pour la satisfaire plutôt qu’un choix stratégique pour tenter de gagner la présidence ».

Les Tunisiens partagés

Cette offre pléthorique montre que la démocratie se porte bien en Tunisie, au moins quantitativement. Sur la qualité du scrutin, les électeurs oscillent. Si certains sont persuadés que cette élection va contribuer à engranger de l’expérience démocratique, d’autres, les plus jeunes notamment, touchés par le chômage, se montre beaucoup plus méfiants et dénoncent les faux-semblants d’une Tunisie cadenassée.

Accro assumée des réseaux sociaux, Leïla Khmeyri assure qu’elle ne perdra rien de la campagne électorale. Installée dans la boutique de produits de beauté de sa fille, la quinquagénaire pense que ses compatriotes voteront en toute connaissance de cause, grâce à l’expérience de 2014 lors de la première élection présidentielle démocratique. « Il y a une différence, parce qu’en 2014, le peuple tunisien était fasciné par cette nouvelle démocratie à la tunisienne, ils étaient fiers, explique-t-elle. Cette fois-ci, en 2019, ils vont être plus conscients de ce qu’ils vont faire. Donc, ils vont être plus sages ».

Sofiene ira aussi voter mais avec moins d’enthousiasme. Chicha à la main, le jeune homme 28 ans pense que les jeux sont faits pour le premier tour. « Ils ont déjà nommé leurs candidats comme Abdelkrim Zbidi, le ministre de la Défense, et comme Nabil Karoui, qui a la chaîne de télévision Nessma, rappelle-t-il. Donc, pour moi, les autres candidatures ne sont pas sérieuses. C’est juste pour l’image de la Tunisie. Je pense que les jeunes ne sont pas intéressés par les élections ».

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