Présidentielle en Tunisie: les électeurs votent dimanche pour un scrutin ouvert

Un homme regarde les affiches de campagne de la présidentielle 2019 dans les rues de Tunis.
© Reuters

C'est une nouvelle étape de la transition démocratique : sept millions d'électeurs doivent désigner le dimanche 15 septembre, le successeur de Béji Caïd Essebsi, décédé le 25 juillet à quelques mois du terme de son mandat. Un scrutin au résultat plus qu'incertain.

de notre correspondant à Tunis,

Jamais l’issue d’une élection à la fonction suprême n’aura été aussi imprévisible en Tunisie. Si quelques figures émergent des 26 candidats retenus par l’ISIE (Instance supérieure indépendante pour les élections) sur la centaine de dossiers déposés, impossible de prédire quels seront les deux adversaires du second tour, dont la date n’est pas encore fixée.

Le dernier scrutin présidentiel en 2014, le premier à voir un chef de l’État, Béji Caïd Essebsi, démocratiquement élu au suffrage universel dans le pays, avait fini par focaliser les débats entre islamistes et anti-islamistes. Cette fois, les divisons sur la place de l’islam politique dans la cité ont laissé place aux problématiques économiques et sociales. Le débat se focalise également sur la place, le rôle, la survie des réseaux d’influence. Et selon Zied Krichen, rédacteur en chef du quotidien arabophone Le Maghreb, « le danger qui menace notre pays, ce n’est pas la normalisation ou non avec l’islam politique. Mais la normalisation ou non avec les réseaux de clientélismes très peu regardants sur la loi. »

L'émergence du populisme

Le parti conservateur musulman Ennahdha lui-même, à travers son candidat Abdelfattah Mourou, président par intérim de l’Assemblée, ne fait pas campagne sur le sentiment religieux, mais sur la nécessaire relance de l’économie. Une large part de la base populaire de son électorat est aujourd’hui tentée par le sulfureux Nabil Karoui. Emprisonné depuis fin août pour des soupçons d’évasion fiscale et de blanchiment, alors qu’il caracole en tête des rares sondages d’opinion, le fondateur de la chaîne de télé Nessma espère récolter les votes des zones rurales et des régions intérieures.

En dehors des grandes agglomérations, sa popularité à travers différentes tranches d’âges et milieux sociaux ne se dément pas. Bon nombre d’électeurs confient cependant ne pas avoir arrêté leur choix pour dimanche. « Voter pour quelqu’un qui est en prison (dans l’établissement pénitentiaire de la Mornaguia, près de Tunis) n’est pourtant pas évident » affirme Adel, étudiant, la vingtaine, qui s’est inscrit sur les listes électorales pour soutenir Nabil Karoui, « car c’est aussi l’image qu’il renvoie, l’image du pays qui est en jeu ».

La percée de ce candidat, souvent comparé à Silvio Berlusconi, qui se présente comme l’antisystème, vient confirmer l’émergence du populisme. « La Tunisie, confirme le politologue Selim Kharrat, président de l’observatoire politique Al-Bawsala, n’est pas isolée de la tendance mondiale. Il y a une vraie montée des populismes. C’est une tendance de fond qui rejoint la tendance précédente apparue en Europe qui prônait le rejet du système. Il y a donc une tendance de rejet de tout ce qui est formel, qui représente les décideurs, les gouverneurs. Un rejet qui laisse place à l’attractivité des discours populistes que les gens perçoivent finalement comme des discours simples, concrets et proches de leurs attentes. » L’équipe du candidat n’a de cesse de dénoncer son arrestation, qui ne semble pas avoir entamé sa popularité, comme un geste purement politique de la part de l’exécutif.

Le chef du gouvernement, également en course pour Carthage, s’en défend en martelant ne pas interférer avec le cours de la justice. Youssef Chahed a délégué ses pouvoirs au premier ministère afin de sillonner le pays où il aime rappeler sa stature d’homme d’État, fort de ses trois années passées à la Casbah. Passé, comme six autres candidats, par les rangs de Nidaa Tounès, il a quitté le parti qui l’a porté au pouvoir, pour se lancer soutenu par le nouveau bloc Tahya Tounes.

Nidaa Tounes, un parti moribond

Le parti Nidaa Tounès, qui s’est emparé suite aux derniers scrutins de 2014 des présidence de la République, de l’Assemblée et du gouvernement, n’est plus que l’ombre de lui-même. Affaibli par des divisions internes qui l’ont mené aux portes de la scission, le groupe ne compte plus les désertions. Même le président de son bloc parlementaire a pris la tangente et se présente aux législatives d’octobre sous les couleurs du parti de Nabil Karoui. C’est sur le tard que celui qui fut une machine à gagner les élections s’est prononcé en faveur d’un candidat. L’actuel ministre de la Défense et candidat indépendant Abdelkrim Zbidi, a retenu ses faveurs. L’homme fut appelé plusieurs fois au chevet du président souffrant jusqu’à son décès. Il semble incarner une certaine continuité avec Beji Caïd Essebsi dont, comme plusieurs autres candidats, il se revendique l’héritier. Il bénéficie du soutien d’une frange des élites actuelles qui voient un moyen de garder leurs influences.

La détérioration du climat économique et social a permis aux partisans de l’ancien régime d’avoir à nouveau pignon sur rue. À l’instar d’Abir Moussi, qui revendique l’héritage de Ben Ali en promettant un retour à l’ordre et à la prospérité. Des promesses qui semblent peu séduire tant la page du RCD, parti hégémonique sous la dictature, paraît définitivement tournée, mais son score au premier tour sera un bon indicateur de la relation des Tunisiens avec cette récente période de l'histoire. D’autant que la candidate sera également présente aux législatives d’octobre ; elle espère faire entendre sa voix sur les bancs de l’Assemblée des représentants du peuple.

Un président aux pouvoirs renforcés ?

La disparition avant le terme de son mandat du locataire de Carthage, âgé de 92 ans, a bouleversé le calendrier parlementaire de la jeune démocratie. Initialement prévue après l’élection des membres du Parlement, la présidentielle s’impose, impératif constitutionnel oblige, en amont de ces législatives. De quoi redonner une vitrine à cette élection, et pourquoi pas davantage de poids à son élu. C’est en tout cas ce que souhaitent plusieurs candidats : un rééquilibrage des prérogatives du chef de l’État.

Celui-ci, par la Constitution, est aujourd’hui cantonné aux seuls domaines de la sécurité et des affaires étrangères. Une étendue de pouvoirs que certains jugent trop faible, notamment en cas de cohabitation. Paradoxalement, Carthage véhicule une symbolique forte comme le rappelle Zied Krichen : « Parmi les candidats, vous avez deux anciens et un actuel chef de gouvernement, donc des hommes qui ont exercé le vrai pouvoir à la Casbah. Et malgré tout, ils ne rêvent que de Carthage parce qu’ils sont dans cet imaginaire. Carthage c’est un grand palais, avec 2 000 officiers et soldats à votre service. Et les Tunisiens reconnaissent à Carthage une forme de chefferie. »

Difficile pour l’heure de prédire si le résultat du premier tour de la présidentielle poussera les électeurs tunisiens à offrir, trois semaines plus tard lors du scrutin législatif, un blanc-seing aux deux candidats sélectionnés pour le second tour en favorisant les partis qui les soutiennent ou au contraire un contre-pouvoir en installant à l’Assemblée une opposition forte.

► La stratégie d'Ennahdha, première force au Parlement

Arrivé en tête lors du dernier grand scrutin, les municipales de l’an dernier, Ennahdha peut difficilement emporter la présidence de la République. Mais en présentant pour la première fois un candidat à la fonction suprême, le parti conservateur musulman espère créer une dynamique en vue des législatives du mois prochain.

Le choix d’un représentant consensuel en la personne de l’avocat septuagénaire Abdelfattah Mourou qui séduit même hors des cercles pro-islamistes, s’inscrit dans une stratégie de normalisation du parti.

Depuis la révolution de 2011, même quand il n’était pas directement au pouvoir, le parti d’inspiration islamiste s’est toujours inscrit en partenaire incontournable pour diriger le pays. Son réservoir de voix n'a cessé de baisser depuis 2011, comme celui des autres partis, mais son électorat est beaucoup plus fidèle que celui de ses principaux adversaires, ce qui lui a assuré le principal bloc au Parlement.

Si la place de l’islam politique avait été au centre des débats lors de la dernière élection présidentielle, les questions économiques et sociales se sont imposées, reprises de bon cœur par Ennahdha dans sa volonté de devenir un parti comme les autres.

Son dirigeant Rached Ghannouchi confiait ces derniers jours qu’il se battait depuis plus de vingt ans pour la liberté. Mais, reprenant un slogan habituellement entendu dans la rue et chez les populistes, qu’il est « désormais temps de relancer l’économie car la liberté ne nourrit pas un peuple ».

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