Serge Lazarevic: les dessous d'une libération

Serge Lazarevic (d.) et l'ambassadeur français au Niger, Antoine Anfre, le 9 décembre 2014 à Niamey.
© AFP PHOTO / HAMA BOUREIMA

Serge Lazarevic est arrivé ce mercredi 10 décembre en France, à l'aéroport de Villacoublay après une escale la veille à Niamey au Niger. Dans la dernière vidéo, diffusée en novembre dernier par al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), le désormais ex-otage français disait craindre pour sa vie et appelait François Hollande à tout faire pour le libérer. C'est chose faite. Mais on sait peu de choses sur les conditions de cette libération. Une rançon a-t-elle notamment été versée ? L'heureux dénouement n'est, quoi qu'il en soit, pas survenu sans contrepartie. Il implique la libération de quatre hommes.

Serge Lazarevic est arrivé à la présidence du Niger à Niamey vers 20h30 mardi soir pour sa première apparition en tant qu'homme libre. Il s’est entretenu pendant un quart d’heure environ avec le président Issoufou dans son bureau. Le Français, habillé d'une chemisette bleue était souriant, avec la barbe taillée. Ce n'est plus la longue barbe fournie que l'on avait vu lors de la dernière vidéo envoyée par ses ravisseurs, le 17 novembre dernier. L'ancien otage est apparu amaigri. Il s’est dit très content d’avoir retrouvé la liberté, il a remercié tous ceux qui ont participé à sa libération.

« Je voudrais remercier le président et je voudrais remercier aussi le peuple du Niger qui a collaboré avec la France pour me faire libérer, a déclaré Serge Lazarevic. J’ai perdu une vingtaine de kilos, mais ça va, je suis encore bien. » Il a ensuite rejoint l’ambassade de France. avant d'y retrouver sa fille venue pour ramener son père en France où il est arrivé ce mercredi matin à la base aérienne de Villacoublay. Il a été accueilli par le président François Hollande.

Comme l'affirme le président nigérien, les acteurs de cette libération sont les mêmes que dans le cas des otages d'Arlit. Depuis maintenant deux semaines, le Touareg nigérien Mohamed Akotey, qui s’était déjà occupé de la libération des quatre derniers otages français détenus au Niger, était à la manœuvre. Il s’est rendu dans la région de Kidal pour rencontrer des membres de la communauté touarègue de l'Adrar des Ifoghas, puis il est revenu, il y a quelques jours. Et tout s’est précipité.

« Les services secrets français ont joué un grand rôle, la DGSE, et bien sûr les services surtout du Niger. Les Nigériens ont une filière qui a fait ses preuves dans le passé pour avoir un contact avec les gens d’al-Qaïda au Maghreb islamique. Et c’est à travers cette filière, initiée depuis longtemps par l’équipe autour du président, que la France a pu négocier la libération de Serge Lazarevic. Le Niger a joué un rôle important dans le passé pour la libération d’autres otages et ce qui est à relever dans cette affaire, l’élément essentiel du dispositif, c’est la filière touarègue. C’est le lien avec ces gens qui sont au nord du Mali et qui ont le contact avec les gens d’Aqmi », explique notamment Louis Caprioli, conseiller du groupe de sécurité privé Géos et ancien responsable de la lutte antiterroriste à la DST.

Un échange entre l'otage et ses ravisseurs

C'était juste après la publication de la dernière preuve de vie de Serge Lazarevic. Là, d’après les informations de notre correspondant à Bamako, il a rencontré Alghabass Ag Intalla, fils du chef traditionnel de la région de Kidal. C’est également l’un des responsables du Haut Conseil de l'unité de l'Azawad (HCUA). Ils se sont rendus lundi à Tin-Essako, dans la région de Kidal, où visiblement tout s’est dénoué.

Toujours d’après les informations de notre correspondant, le médiateur Mohamed Akotey n’a pas eu de contact direct avec les ravisseurs. C’est un lieutenant de l’islamiste malien, Iyad Ag Ghali, qui a fait la navette entre le médiateur et les ravisseurs. Il s'agit d'Ibrahim Ag Inawelan, dit Ibrahim Bina. C’est ce bras droit du leader du groupe islamiste Ansar Dine qui a joué un rôle clé.

Des négociations sans doute difficiles pour Louis Caprioli : « Si ça avait été facile, on aurait eu une libération déjà l’an dernier avec la libération des quatre compatriotes. Ça veut dire que les exigences d’al-Qaïda au Maghreb islamique étaient importantes et que les autorités ne pouvaient pas accepter l’ensemble de ces exigences. On peut envisager qu’il y a le versement d’une rançon, que ces exigences ont été réduites et que al-Qaïda au Maghreb islamique s’est contentée de la libération de deux de ses membres qui avaient été faits prisonniers par les Maliens depuis 2011 et qui étaient vraisemblablement –parce que là, il faut attendre confirmation-, impliqués dans l’enlèvement de Serge Lazarevic. Cette libération me rappelle la libération de notre compatriote Pierre Camatte qui avait été fait prisonnier par al-Qaïda au Maghreb islamique et avait été libéré. Et on avait parlé de la libération de quatre terroristes, deux Algériens et deux Mauritaniens. On se retrouve un peu dans la même configuration ».

Y a-t-il eu des contreparties ? Impossible d'affirmer pour le moment si une éventuelle rançon a été payée ou non. Mais la libération de Serge Lazarevic a impliqué une libération de prisonniers. Sur ce point, la presse a beaucoup parlé de deux hommes en particulier, détenus dans une prison d'un pays du Sahel. Selon notre correspondant à Bamako, en effet, le chef des ravisseurs Abdelkrim Taleb qui dirige une katiba aurait exigé outre le paiement d’une rançon, la libération de prisonniers islamistes détenus au Mali et probablement dans un autre pays du Sahel. « Oui, nous avons fait un échange de prisonniers, vous pouvez le dire. Paris l’a demandé. Nous l’avons fait », a notamment déclaré un officiel  malien à notre correspondant.

Le 24 novembre 2011, les dénommés Mohamed Ali ag Wadoussène et Haïba Ag Achérif organisaient avec des complices l'enlèvement de deux Français à Hombori, à savoir Philippe Verdon et Serge Lazarevic. Et en décembre 2014, ces deux demi-frères originaires de Kidal recouvrent finalement la liberté... en échange de la libération du même Lazarevic, selon différentes sources au Mali et au Niger jointes par RFI. Ils auraient déjà rejoint leur famille et leur clan dans le nord de Kidal. Deux autres individus, liés à Aqmi, auraient quitté récemment la maison d'arrêt centrale de Bamako. Selon l'association malienne des droits de l'homme, il s’agit d’un Tunisien, Oussama Ben Gouzzi, et un Sahraoui, Habib ould Maouloud.

Trahi par leur puce de téléphone

En 2009, les demi-frères avaient été intégrés à la Garde nationale malienne. Leur vie a basculé le jour où ils sont devenus « livreurs » d'otages. Contre rémunération, ils ont répondu à la sollicitation d'un de leurs oncles, Sedane Ag Hita, passé chez Ansar Dine, la branche malienne d'Aqmi : enlever des Occidentaux et les revendre immédiatement à Aqmi. Le nom de cet homme est également cité dans l'enlèvement et l'assassinat de nos deux confrères Ghislaine Dupont et Claude Verlon à Kidal, le 2 novembre 2013.

Problème : le jour du rapt à Hombori, ils oublieront une puce de téléphone dans l'hôtel. Ils seront arrêtés quelques jours plus tard à Bamako par les services maliens, et se verront accusés de terrorisme, d'association de malfaiteurs, de prise d'otages et de séquestration.

Pressions exercées sur les Etats sahéliens

Mohamed Ali ag Wadoussène refait par la suite parler de lui, au printemps dernier, lors de son évasion de la maison centrale d’arrêt de Bamako. Grâce à des complicités, il s'enfuit de la prison, tuant au passage un surveillant. Quelques jours plus tard, il est repris par les forces spéciales maliennes. Sa compagne sera abattue durant l'intervention.

Ce n'est pas la première fois que des jihadistes sont libérés en échange d'otages au Sahel.On se souvient de la libération de Pierre Camatte en 2010 contre quatre gros bonnets d'Aqmi dont un Algérien et un Mauritanien. Alger et Nouakchott trés fâchés avaient rappelé leur ambassadeur à Bamako.

Sur les reseaux sociaux ces dernieres heures les Maliens n'hesitent pas à désapprouver vigoureusement ces échanges de terroristes ou apprentis terroristes contre des otages. Ces pratiques sont dénoncées par les sociétés civiles africaines, qui accusent les pays occidentaux de faire pression sur des Etats saheliens, trop faibles pour refuser.

Négocier avec les ravisseurs, ce n’est pas une stratégie qu’utilisent tous les Etats. Ces négociations font parfois polémique, comme le déplore Louis Caprioli, ancien de la DST : « J’imagine que certains vont nous accuser d’avoir un double langage : de lutter contre le terrorisme et en même temps, de favoriser la libération de terroristes. La stratégie historique des Anglais et des Américains, c’est de ne jamais céder et c’est une stratégie qui a entraîné la mort de nombreux otages américains. La France, depuis l’histoire des enlèvements par le Hezbollah dans les années 85-86, a toujours tout fait, quelque soit le gouvernement de droite ou de gauche, pour libérer ses otages et accepter les conditions exigées par les ravisseurs. C’est une stratégie qu’on peut critiquer sur le plan diplomatique, mais sur le plan humain c’est tout à fait légitime. On ne peut pas accepter que nos compatriotes puissent être exécutés dès lors qu’effectivement il y a des paiements de rançon. C’est vrai que c’est une incitation à enlever de nouveau les ressortissants de ce pays. La solution c’est d’accepter la mort des otages. Politiquement, c’est insupportable ».

J’ai perdu une vingtaine de kilos, mais ça va.
Les premiers mots de Serge Lazarevic à Niamey
09-12-2014 - Par Moussa Kaka