Retour sur les affrontements meurtriers au Burundi

Un policier anti-émeutes, lors des affrontements le 26 avril 2015 à Bujumbura, au lendemain de l'annonce de la candidature de Pierre Nkurunziza.
© REUTERS/Thomas Mukoya

Manifestants et forces de l'ordre se sont affrontés dimanche à Bujumbura, au lendemain de l'annonce de la candidature du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat à la tête du Burundi. Au moins deux personnes ont été tuées par balles. L'opposition appelle à de nouvelles manifestations ce lundi.

Au moins deux personnes ont été tuées par balle à Bujumbura dans des heurts entre la police et des milliers d'opposants à la candidature pour un troisième mandat du président sortant Pierre Nkurunziza. Elvis, 25 ans, a été tué d’une balle dans le thorax. Jean, 18 ans, d’une balle dans la tête.

Les affrontements ont éclaté dès dimanche matin, dans plusieurs quartiers de la capitale burundaise. Des scènes de violences qui ont notamment eu lieu à Cibitoke, au nord de la capitale, des jeunes jetant des pierres d’un côté, les policiers répondant par des gaz lacrymogène. Des camions anti-émeutes sont entrés en action, et utilisé des canons à eau pour disperser les manifestants. Une eau teintée de bleu, pour pouvoir plus facilement retrouver ensuite les manifestants.

Les manifestants, quelques centaines de jeunes, se sont d’abord rassemblés aux coins des rues, dans le but de rejoindre la place de l’Indépendance, dans le centre de Bujumbura, où l’opposition avait appelé à se rassembler. Les manifestants disaient réclamer le droit à manifester pacifiquement, comme l’on fait la veille, samedi, les partisans du CNDD-FDD, le parti au pouvoir. Mais ils en ont été empêchés par le fort dispositif policier déployé depuis les premières heures de la matinée.

Interpellations et tirs de sommation

Des manifestants ont monté des barricades, ce dimanche, dans les rues de Cibitoke, au nord de Bujumbura, la capitale burundaise. © Phpto : RFI / DR

L’interpellation d’un jeune, qui a été molesté par les forces de l’ordre, a donné le signal des violences. « Nous, on ne faisait que chanter, et eux, ils nous ont attaqués », a lancé l'un d'eux aux journalistes présents sur place. Les jeunes manifestants ont pris la rue, repoussé les policiers et installé des barricades constituées de tables de bois et de chaises, auxquelles ils ont mis le feu. « C'est notre révolution, on ne veut pas que Nkurunziza retourne au pouvoir », scandaient des manifestants.

Les policiers, qui ont un temps battu en retraite, laissant la rue aux manifestants, sont revenus à la charge quelques minutes plus tard. Des tirs sporadiques de sommation, des tirs en l’air, ont été entendus.

Ecoutez le reportage dans les manifestations de notre envoyée spéciale à Bujumbura
27-04-2015 - Par Sonia Rolley

Les familles des jeunes manifestants tués sont choquées

Notre envoyée spéciale à Bujumbura a pu rencontrer les familles des deux jeunes tués au cours des affrontements. « Je ne comprends pas pourquoi ils viennent tuer les gens… Il n’était même pas dans la manifestation, il allait travailler », affirme l’une des proches d'Elvis, 25 ans, tué d’une balle dans le thorax. Jean, qui avait 18 ans, a été tuée d’une balle dans la tête. Son frère se dit choqué.

« Mon petit frère est décédé par une méchanceté de l’Etat. Nous sommes honteux d’avoir des policiers qui devraient protéger la population, et ils nous tuent ».
Ecoutez le témoignage des familles des victimes de dimanche
27-04-2015

Les principales radios privées empêchées d'émettre en province

Les émetteurs relais des trois principales radios indépendantes du Burundi - les radios Bonesha, Isanganiro et RPA - ont été coupés dimanche par le gouvernement, empêchant la réception des émissions en province. Le gouvernement accuse ces radios d'inciter la population « au soulèvement », selon Patrick Nduwimana, directeur de la Bonesha et président de l'association des radios du Burundi (ABR). « Depuis, nos radios sont écoutées uniquement dans la capitale; personne ne peut nous capter à l'intérieur du pays », a-t-il précisé, en dénonçant une « violation grave du droit à l'information ». 

Par ailleurs, ces trois radios privées ont été inquiétées dans la matinée de dimanche : Bonesha FM, Radio Isanganiro, et la RPA (Radio publique africaine). Trois ministres - celui de l’Intérieur, celui de la Sécurité publique et celui de la Communication - se sont présentés au siège de la RPA à 11h du matin, heure locale, accompagnés de nombreux policiers. La radio diffusait depuis le matin des reportages en direct sur les manifestations en cours dans les quartiers de Bujumbura.

Les policiers ont escaladé les murs d’enceinte pour entrer dans le bâtiment, pendant que, sur l’antenne, la RPA annonçait être encerclée par les forces de l’ordre. Des gens ont alors convergé vers le siège de la radio pour la soutenir. Finalement, après négociations, les ministres sont repartis, sous les cris de joie des personnes présentes.

« Le Burundi s’apprête aux élections de 2015, nous constatons que certains faits peuvent perturber la paix et la sécurité dans notre pays », a expliqué Edouard Nduwimana, le ministre de l’Intérieur, au micro de RFI. Il pointe des « risques de débordements, à cause des médias, à cause essentiellement de la RPA, qui retransmet en direct ce genre de soulèvement. »

Le ministre a affirmé que les responsables de la radio avaient accepté de se ranger à ces arguments. « On n’est pas venus pour fermer, on est venus pour dialoguer. Ce qui a été fait. Ils ont accepté de suspendre les émissions en direct et les reportages en direct sur ces manifestations », a-t-il précisé. En cas de refus de stopper la couverture en direct des évènements par la RPA, les ministres étaient venus avec un mandat de perquisition, qui aurait pu leur permettre de fermer la radio.

Ecoutez le reportage à la RPA de notre envoyée spéciale
27-04-2015 - Par Sonia Rolley

L'opposition a appelé à de plus grandes manifestations lundi

Après cette journée marquée par des violences, l'opposition a appelé à de plus grandes manifestations. « Nous appelons les habitants de Bujumbura à venir manifester contre le troisième mandat du président Pierre Nkurunziza en plus grand nombre demain (lundi) », a déclaré dimanche devant des journalistes Vital Nshimirimana, président du Forum pour le renforcement de la société civile au Burundi, plate-forme d'ONG.

« La campagne contre le troisième mandat appelle également les parents à ne pas envoyer leurs enfants à l'école et les magasins à fermer toute la journée, en signe de solidarité », a ajouté Vital Nshimirimana, « pour éviter qu'ils ne soient victimes des policiers burundais qui tirent aveuglement sur la foule ».


■ Une candidature à un troisième mandat, critiquée à l'intérieur et à l'extérieur du pays

Ces affrontements interviennent au lendemain de la désignation de Pierre Nkurunziza comme candidat du CNDD-FDD à la présidentielle de juin prochain. L’actuel président du Burundi se présente pour un troisième mandat, jugé anti-constitutionnel par l’opposition et qui « risque de plonger le Burundi dans le chaos », a déclaré samedi 25 avril le principal opposant burundais, Agathon Rwasa.

Une partie de la société civile, rassemblée au sein de la coalition « Halte au troisième mandat », est également opposée à ce troisième mandat et a plusieurs fois mis en garde contre les risques que cela faisait peser sur la stabilité du pays, plongé dans une guerre civile entre 1993 et 2006. Pour les opposants au troisième mandat de Nkurunziza, cette candidature est à la fois contraire à la Constitution et aux accords d'Arusha qui avaient mis fin à la guerre civile.

La communauté internationale a également plusieurs fois marqué son désaccord avec l’éventualité d’un troisième mandat de Pierre Nkurunziza. Dernier pays en date, samedi, quelques heures après l’officialisation : les Etats-Unis ont dit regretter « cette importante occasion manquée. »

→ Le Burundi est aussi à la Une de la Revue de presse Afrique ce lundi