Burkina Faso: du coup de force au coup d’Etat

Des manifestants crient des slogans contre le Régiment de sécurité présidentielle à Ouagadougou, le 16 septembre 2015.
© REUTERS/Joe Penney

Au Burkina Faso, un comité militaire a annoncé, ce jeudi, avoir dissout les autorités de la transition après l'arrestation, mercredi après-midi, en plein Conseil des ministres, de tout l'exécutif burkinabè par des hommes de la garde présidentielle. Sur RFI, le président de l'Assemblée de transition dénonce un « coup d'Etat ».

  ► [Le Direct RFI] Coup d’Etat au Burkina: suivez l’évolution de la situation

Dans la matinée, ce jeudi 17 septembre, un homme est apparu à la télévision publique pour annoncer la démission du président de la transition Michel Kafando. L’homme, qui portait un uniforme du RSP, s’est présenté au nom d’un Conseil national pour la démocratie. Il a aussi annoncé la dissolution du gouvernement et du Parlement de transition. Le Comité militaire dit vouloir « organiser des élections inclusives ». Il appelle également les Burkinabè à participer à de larges concertations.

Pour justifier l’action du Conseil national pour la démocratie, l’homme explique une mesure préventive. Selon lui, elle été lancée pour mettre fin au « régime déviant de la transition ». Il précise : « Instauré à la suite de l’insurrection victorieuse du peuple des 30 et 31 Octobre 2014, le régime de transition s’est progressivement écarté des objectifs de refondation d’une démocratie consensuelle. »

Selon ce porte-parole du CND, « la loi électorale taillée sur mesure pour des individus et décriée par les instances et les hommes de droit, se dresse alors, comme un outil de négation des valeurs de notre peuple fondée sur l’esprit de justice, d’équité et de tolérance ». C’est ainsi qu’il a été décidé de passer à l’action pour palier la « grave frustration au sein du peuple, érigeant deux catégories de citoyens».

L'hypothèse du coup d'Etat est donc confirmée, malgré des négociations qui se sont poursuivies tard dans la nuit. Selon les informations de RFI, une délégation plurielle a rencontré les auteurs du coup de force au ministère de la Défense, non loin du palais présidentiel. Des négociations interrompues dans la nuit et qui n'ont pas repris ce matin.

Sur RFI, le président de l'Assemblée de transition, Cherif Sy, a dénoncé un « coup d'Etat » : « Ils ont les armes, c'est une question de rapport de force. Nous, nous sommes mains nues, mais je suis sûr que le peuple se mobilisera ». Il a appelé les Burkinabè à sortir en masse dans les rues aujourd'hui.

Par ailleurs, selon l’AFP, des tirs ont été entendus ce matin à Ouagadougou. La capitale est toujours quadrillée par des militaires de la garde présidentielle.

Une nuit sous tension

Durant une partie de la nuit, des coups de feu ont été entendus, en rafales, dans plusieurs quartiers de la capitale. Des soldats du Régiment de sécurité présidentielle ont mené des patrouilles dans toute la ville.

Hier soir, les manifestants qui avaient décidé de marcher sur le palais présidentiel ont été dispersés par des tirs de sommation. Cette première tentative s’est donc soldée par un échec. Par la suite, toutes les voies qui conduisent au palais présidentiel ont été bloquées par le RSP. Il s’en est suivi une course poursuite dans les rues de la capitale. « Nous on dit seulement au RSP de libérer le Premier ministre, de libérer le président de la transition, de libérer Kosyam [le palais présidentiel] parce que trop, c’est trop pour nous », déclarait ainsi à RFI un manifestant, peu avant l'intervention des militaires.

Aucun couvre-feu n'a été mis en place, mais les rues de la capitale sont restées désertes toute la nuit. Seul fait notable, un groupe de manifestants a saccagé les locaux du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), l’ancien parti au pouvoir.

Ce jeudi matin, les manifestants se sont donnés rendez-vous place de la Nation pour poursuivre les manifestations. Ils prévoient à nouveau une nouvelle marche sur la présidence si le président du Burkina Faso, le Premier ministre et les autres ministres ne sont pas libérés.

Ils viennent d’obtenir un soutien de taille : l’Unité d’action syndicale (UAS) vient de lancer un mot d’ordre de grève générale sur toute l’étendue du territoire national.


 ■ Que s'est-il passé ce mercredi au palais de Kosyam ?

Tout commence mercredi après-midi à 14H30, lorsque des hommes armés font irruption dans le palais présidentiel, en plein Conseil des ministres. La réunion est interrompue, les gardes désarmés, les téléphones confisqués. Tous les ministres présents, mais aussi le chef du gouvernement Isaac Zida et le président de la transition Michel Kafando, sont arrêtés par des membres du fameux RSP, le Régiment de sécurité présidentiel, ancien bras armé du régime Compaoré.

Réactions chez les manifestants
17-09-2015 - Par Yaya Boudani

Depuis des mois, les crises se multiplient entre le Premier ministre et ce régiment d’élite dont il est lui-même issu. Dernier épisode en date, lundi : dans un rapport, un organe de la transition a préconisé la dissolution de cette garde présidentielle.

Mercredi soir, le chef du parlement de transition, le CNT, assurait que des discussions étaient en cours pour la libération du président et de ses ministres. Cherif Sy a fustigé une « prise d’otages du RSP », qualifiée « d’atteinte grave à la République et à ses institutions ». Le chef du CNT a aussi lancé un appel à « tous les patriotes à se mobiliser ». Des milliers de manifestants se sont rassemblés autour du palais de Kosyam pour demander la libération du président avant d’en être repoussés par des tirs de sommations.

  → [EN IMAGES] Les Burkinabè dans la rue: «Libérez Kosyam !»

Plus tard, le siège de l’ex-parti présidentiel, le CDP, a été incendié, des journalistes brutalisés et la diffusion de plusieurs radios, dont RFI, a été coupée.

Une action condamnée à l’international

L’Union africaine, la Cédéao et les Nations unies ont diffusé dans la soirée de ce mercredi un communiqué de presse commun. « Les trois organisations condamnent avec la plus grande fermeté cette violation flagrante de la Constitution et de la Charte de transition », précise le texte des trois institutions qui exigent « que les forces de défense et de sécurité se soumettent à l’autorité politique et, dans le contexte actuel, aux autorités de la transition ». Le Conseil de sécurité de l'ONU a également « condamné dans les termes les plus fermes » l'action des éléments du RSP.

Ce jeudi matin, l'Union européenne demande elle aussi la libération immédiate du président et du chef du gouvernement. Réaction aussi de la secrétaire générale de la Francophonie, Michaëlle Jean : « La Francophonie s'associe aux Nations unies, à l'Union africaine et à la Commission économique des États de l'Afrique de l'Ouest pour condamner fermement cet acte inadmissible et exige la libération immédiate et sans condition des autorités concernées. Les forces de défense et de sécurité n'ont pour vocation que d'assurer la sécurité des personnes et des biens. Elles doivent se soumettre à l'autorité politique et assurer notamment dans le contexte de transition en cours la sécurité nécessaire pour les préparatifs des élections ».

 → A (RE)LIRE : La communauté internationale exige la libération de Kafando et Zida

 → A (RE)LIRE : la revue de presse des journaux africains