[Spécial Guinée] Journée de vote dans le calme pour la présidentielle

Une longue file d’attente devant un bureau de vote de Conakry pour la présidentielle en Guinée, le 11 octobre 2015.
© REUTERS/Luc Gnago

Les Guinéens ont voté ce dimanche 11 octobre 2015 pour élire leur nouveau président. Ils devaient départager huit candidats. Parmi eux : l’actuel chef de l’Etat, Alpha Condé. Les opérations de vote se sont déroulées dans une ambiance plutôt apaisée, en dépit des violences qui avaient eu lieu vers la fin de la campagne électorale, et malgré des dysfonctionnements dans les bureaux de vote. Retour sur cette journée marquée par une forte affluence.

« Je suis en train d'installer le bureau de vote 4, mais on n'est un peu pris par le temps. » Il est 6h58 dans cette école de Conakry. Le directeur du bureau s'active. Il installe l'urne, l’isoloir ; il s'agit d'ouvrir à l'heure. « Je déclare ouvert le bureau de vote numéro 004 ! », peut-il enfin crier. Mais dès le premier électeur, les problèmes commencent : la liste biométrique n'est pas précise. « Bon, en fait, ce n'est pas par ordre alphabétique, donc ce ne sera pas facile de trouver des noms. » Le premier électeur ne peut pas voter. Il ne sera pas le seul. Frustration et agacement sont perceptibles dans le bureau.

Certains ont beaucoup plus de chance : pas d'attente, leur vote est rapide. « Je n'ai pas eu de problème. Dès que je suis venu, ils ont trouvé mon nom, et puis j'ai voté. Les gens sont en train de voter librement. » Si les bureaux ouvraient officiellement à 7 h du matin, en grand nombre, les électeurs se sont présentés beaucoup plus tôt. « Comme nous sommes de bons citoyens, nous nous sommes levés tôt. Moi, je suis là depuis quatre heures, c’est long », raconte une femme. Rapidement, les files d'attente s'allongent. En cause : une mauvaise organisation, notamment des listes électorales. « C’est écrit sur ma carte, " bureau numéro 8 ", dit un jeune homme. J’y suis allé et je n’ai pas trouvé mon nom. Je n’ai pas pu voter. C’est décevant. »

L'appel au calme d'Alpha Condé

7h30 à l'école Mamadou Kounaté à N'zérékoré, la principale préfecture de Guinée forestière. Aucun bureau de vote n'est ouvert. Les organisateurs continuent d'arriver en moto, les isoloirs en kit sous le bras. Et dans les files d'attente, les esprits commencent à s'échauffer. « Les gens s’impatientent et les horaires ne sont pas respectés ! », se plaint un électeur, qui ne se dit pour autant pas découragé. « Nous serons là jusqu’à minuit ou même une heure du matin s’il le faut. » Un membre de la Commission électorale reconnaît quelques problèmes d'organisation : « Nous devions approvisionner six ou sept quartiers au petit matin. Nous n’avons que deux assistants et la ville est vaste. C’est sûrement ça qui a entraîné des retards à certains endroits. »

A 10 h du matin, Alpha Condé se présente dans son bureau de vote à côté du palais présidentiel. Il ne s'attarde pas. Son unique message est un appel au calme : « J’en appelle à tous, qu’ils attendent les résultats, qu’ils évitent toutes sortes de provocations, parce que la Guinée a besoin de paix, et de solidarité, et d’unité. » Quartier Diksin, une heure plus tard : le principal opposant du président, Cellou Dallein Diallo, glisse à son tour son bulletin dans l'urne. « Je voudrais féliciter le peuple guinéen. Il n’y a pas eu beaucoup de violences. Il faut se réjouir et espérer qu’il n’y en aura pas après les élections », affirme-t-il.

Fermeture des bureaux de vote retardée

Malgré le soleil de midi, malgré la pluie de l'après-midi et l'attente, parfois plus de deux heures, les Guinéens ont montré qu'ils savent patienter dans le calme. « Même à 20 h, on est là, même la nuit. Vive la patience ! », s'amuse un homme. A 18 h, la Commission électorale ajoute deux heures de vote. « Ils ont correctement voté jusque-là, cela se passe très bien ! », confie-t-on du côté de la Céni. Plus tard, dans la nuit, à la lumière des lampes torches, le dépouillement s'engage partout.

Autour de la table au bureau de vote numéro 4, membres du bureau et des partis politiques débattent de la validité des bulletins. « Nous verrons s'il y a un deuxième tour et nous espérons que cela se passera dans les meilleures conditions », confie un homme. Bilan de ce premier tour au bureau numéro 4 : 253 électeurs ont voté. Il y avait 392 inscrits. De manière générale, on annonçait un premier tour sous tension, mais au final, le vote s’est déroulé dans une atmosphère paisible, résumée par cette doyenne : « Ça fait plaisir, c’est une journée paisible. »

Dépouillement

Un long travail difficile et complexe a donc commencé dès la fermeture des bureaux de vote ce dimanche soir, avec d'abord le dépouillement sur place. Ensuite, il faut faire remonter les procès-verbaux des bureaux de vote vers la commission administrative de centralisation des préfectures et des communes. Après cette centralisation des résultats, les procès-verbaux remontent jusqu'à la Céni. Elle en reçoit ainsi 56, pour les 33 préfectures de la Guinée, les cinq communes de Conakry et les 18 ambassades et consulats où le vote s'est déroulé à l'étranger.

La Commission électorale s'occupe de la totalisation de ces 56 procès-verbaux et proclame les résultats provisoires en fonction des résultats qu'elle a reçus, 72 heures après la réception du dernier procès-verbal. A son tour, elle transmet alors les résultats provisoires et son rapport sur le déroulement du scrutin à la Cour constitutionnelle, qui gère les contentieux s'il y en a, et proclame enfin dans les huit jours les résultats définitifs.

Nous avons voté dans l'unité et dans la paix.
Des Guinéennes à la sortie des bureaux de vote
12-10-2015 - Par Guillaume Thibault


■ Des opposants dénoncent une « mascarade électorale »

Le président de l'Union des forces républicaines (UFR), Sidya Touré, candidat à l'élection présidentielle en Guinée, dénonce ce qu'il appelle une « mascarade électorale » et invite les autres candidats de l'opposition à se retrouver et tirer les leçons de ce vote. « Nous avons assisté à des choses auxquelles personne ne pouvait s’attendre. La première des choses, c’est que la Céni, à laquelle nous avons demandé depuis longtemps de reporter les élections au moins d’une semaine ou deux pour corriger certaines imperfections, nous avoue en pleine journée que 30 % des enveloppes n’existaient pas. Près de 20 % des bulletins de vote n’existaient pas non plus. »

Selon le président de l'UFR, les bureaux de vote ont souvent été répartis chez les chefs de quartier, « au lieu d’aller dans les places qui sont requises pour cela ». Sidya Touré affirme par ailleurs qu'il y avait des « bureaux de vote fictifs », ajoutant que des délégués de son parti avaient été « vidés proprement des bureaux » de vote en Haute-Guinée jusqu’à Kissidougou. « Dans certains cas, des représentants du parti au pouvoir se sont présentés dans les bureaux de vote pour se faire passer pour des représentants de l’opposition », ajoute-t-il. Enfin, Sidya Touré évoque une « implication directe » des sous-préfets et des élus locaux. « A la fin, nous avons encore appris par la Céni qu’il était possible de voter dans un bureau de vote sans y avoir été inscrit. Nous allons nous concerter au niveau de l’opposition pour prendre une décision par rapport à cette mascarade électorale », a-t-il annoncé.

■ L'Union africaine satisfaite de l'élection

Malgré les nombreuses difficultés techniques, le chef de la mission d’observation de l’Union africaine Dileita Mohamed Dileita s'est dit satisfait à l'issue du scrutin. Il appelle tous les candidats à attendre le résultat du premier tour et à contrôler leurs partisans. « Je pense que les classes politiques doivent garder leur calme et doivent surtout maîtriser leurs partisans pour ne pas qu’une partie puisse déjà annoncer la victoire qui pourrait éventuellement créer des problèmes », prévient-il.

Le chef de la mission d'observation de l'Union africaine appelle également les partis politiques à « envoyer des messages clairs à leurs partisans » et attendre sereinement le résultat du vote. « C’est de la responsabilité de tout le monde, de toutes les classes politiques, de l’opposition et du gouvernement. Les choses doivent vraiment être maîtrisées parce qu’il ne faut pas que ce pays puisse encore revenir en arrière ».