Egypte: le couvre-feu est en vigueur après l'assaut meurtrier contre les pro-Morsi


©

La place Rabaa al-Adawiya est désormais « totalement sous contrôle » des autorités. L'état d'urgence a été décrété et un couvre-feu instauré au Caire et dans onze provinces. L'intervention de l'armée contre les sit-in des Frères musulmans s'est transformée en bain de sang, ce mercredi 14 août. Les autorités font état de 278 morts dans toute l'Egypte, dont 43 policiers. Le vice-président égyptien, Mohamed el-Baradei, Prix  Nobel de la paix, a présenté sa démission.  Plusieurs pays ont d'ores et déjà fait part de leur indignation. La France a indiqué avoir saisi les Nations unies.

Avec nos correspondants au Caire,

Le vice-président égyptien, Mohamed el-Baradei, Prix Nobel de la paix, a annoncé sa démission, ce mercredi en fin d’après-midi, suite à l’assaut meurtrier mené dans la matinée par les forces de sécurité sur les sit in des partisans pro-Morsi. « Il m'est devenu difficile de continuer à assumer la responsabilité de décisions avec lesquelles je suis en désaccord et dont je crains les conséquences », a-t-il écrit au président par intérim, Adly Mansour, pour expliquer sa décision.

Un bilan qui s'alourdit

Après avoir évoqué 149 morts, le ministère égyptien de la Santé a dressé un nouveau bilan des affrontements, ce mercredi soir, et parle désormais de 278 personnes tuées, dont 43 policiers. Plus de 1 500 personnes ont également été blessées.

D'autres sources évoquent des bilans plus lourds. Au Caire, au moins 124 manifestants ont été tués sur la seule place Rabaa, selon le décompte d'un journaliste de l'Agence France presse qui se trouvait sur place à la mi-journée. Et il y aurait eu au moins 35 morts dans la province de Fayoum, au sud du Caire. Dans la province de Minya, située à 200 km au sud du Caire, le ministère égyptien de la Santé fait état de 41 personnes tuées, dont six policiers.

Etat d'urgence pour un mois

A l’issue de cette journée de violences, Hazem Beblawi, Premier ministre égyptien, a tenu à « remercier la police pour avoir agi avec la plus grande retenue ». Il affirme qu’« aucun Etat qui se respecte n'aurait pu tolérer » l’occupation des places par les militants pro-Morsi.

La présidence égyptienne a annoncé avoir décrété l’état d’urgence pour un mois, ce mercredi 14 août en début d'après midi, pour faire face à la montée de la violence dans tout le pays. Des couvre-feux seront imposés « de 19 h 00 (17 h 00 TU) à 06 h 00 (04 h 00 TU) jusqu'à nouvel ordre »,  au Caire et aux provinces de Guizeh, d'Alexandrie, de Beni Sueif, de Minya, l'Assiout, de Sohag, de Beheira, du Nord et du Sud-Sinaï, de Suez et d’Ismailia, a indiqué un porte-parole du gouvernement égyptien.

Le couvre-feu, instauré dans onze des 27 provinces égyptiennes, est beaucoup plus respecté que tous les couvre-feux instaurés depuis le soulèvement contre l’ex-président Moubarak, il y a près de trois ans.

Quelques violations ont été observées, toutefois, avec un sit-in islamiste au Caire et des cortèges à Port-Saïd, dans le Nord-Sinaï et les Oasis. Un couvre-feu qui permet à la police de souffler, puisque c’est l’armée qui assure le maintien de l’ordre et sécurise les points stratégiques. La police, quant à elle, continue à ratisser les environs du sit-in de Rabaa al-Adawiya, à la recherche des hauts responsables Frères musulmans.

Des accrochages pendant toute la journée

Auparavant, les accrochages se sont poursuivis jusque dans la soirée, autour de la place Rabaa al-Adawiya, où les manifestants Frères musulmans ont résisté aux forces de l’ordre pendant toute la journée de ce mercredi.

En fin d’après-midi, des centaines de partisans de Mohamed Morsi ont quitté la place Rabaa, sous la surveillance de policiers en armes. Un haut responsable de la sécurité a confirmé que les forces de l’ordre ont consenti à laisser partir ceux qui le désiraient. Des affrontements ont continué autour de la place, opposant des partisans pro-Morsi irréductibles aux forces de l’ordre. En fin d'après-midi (18 h 00 TU), un responsable de la sécurité a affirmé que la place Rabaa al-Adawiya était désormais « totalement sous contrôle » des autorités.

Suite à cette intervention meurtrière, la coalition des mouvements pro-Morsi a de nouveau appelé les Egyptiens à manifester dans tous le pays.

Au cours de la journée, des accrochages se sont multipliés dans plusieurs quartiers du Caire. A Medinat Nasr, des milliers de manifestants qui tentaient de parvenir au sit-in de Rabaa al-Adawiya ont été bloqués sur un viaduc par les forces de l’ordre.

Accrochages et coups de feu, également, aux abords du quartier résidentiel d’Héliopolis, où se trouve le palais de la présidence. Des combats violents ont aussi éclaté dans beaucoup d'autres villes égyptiennes, où l’on a assisté à des attaques des partisans de l’ex-président Morsi contre des postes de police et des édifices publics. Une dizaine d’églises ont aussi été visées par des jets de cocktails molotov par les manifestants, à Suez et en Moyenne Egypte.

A 7 heures du matin, j'ai entendu un bruit, comme un avion supersonique, j'ai eu peur mais je ne pensais pas qu'ils allaient attaqué...
Reportage sur la place Nahda, vidée en quelques minutes
14-10-2013 - Par Perrine Mouterde

 Condamnations unanimes sur le plan international

La communauté internationale a unanimement condamné ces violences. La réaction la plus virulente est venue d’Ankara. Le premier ministre turc, Recep Tayip Erdogan, qualifie l'intervention des forces de l'ordre à l'encontre des pro-Morsi de « massacre » et dénonce, « le silence » de la communauté internationale. Le terme « massacre de la population » est également utilisé par l'Iran, qui brandit la menace d'une guerre civile en Egypte.

Pour le Qatar aussi, principal soutien des Frères musulmans, les forces de l'ordre s'attaquent sans raison à des « manifestants pacifiques ».

Les réactions des pays occidentaux ont été plus mesurées, mais les condamnations de la violence sont unanimes. La France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne dénoncent un « usage disproportionné » de la force par la police et l'armée égyptiennes.

La France saisit l'ONU

A 18 h 00 TU (20h à Paris), La France a annoncé saisir l'ONU suite à ces violences de l'armée contre les partisans de Mohamed Morsi. « La France condamne avec la plus grande fermeté les violences sanglantes intervenues en Egypte et demande un arrêt immédiat de la répression », a déclaré le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Il a également indiqué avoir « saisit le Secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon ainsi que nos principaux partenaires pour qu'en urgence une position internationale soit prise en ce sens. »

Le président du Parlement européen juge les nombreux morts en Egypte « inacceptables ». Mais face à une situation qui dégénère, les Occidentaux appellent surtout à la retenue et à une reprise immédiate des négociations.

Les Etats-Unis ont condamné les violences contre les manifestants, et se sont prononcées contre l'instauration de l'état d'urgence. La Maison Blanche « condamne avec force le recours à la violence contre les manifestants en Egypte ». Des violences qui, selon Josh Earnet, porte-parole de Barack Obama, « ne rendront que plus difficile l'évolution de l'Egypte vers une stabilité durable et vers la démocratie ».

Flavien Bourrat
14-10-2013 - Par RFI

Mais si ces réactions internationales sont unanimes, Flavien Bourrat, spécialiste des armées du Moyen-Orient à l'Institut de recherche stratégique de l'école militaire (Irsem), juge qu’une médiation de la communauté internationale serait non seulement difficile à mettre en œuvre, mais aussi inefficace. S’appuyant sur le fait que « jusqu’à maintenant les tentatives de médiation des pays occidentaux ont échoué », il estime que « c’est majoritairement un dossier qui ne peut se régler qu’entre Egyptiens. »