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    Amériques

    15 jours à Vista Hermosa, prison vénézuélienne dirigée par les détenus

    media Un bâtiment de la prison El Rodeo, près de Caracas (Venezuela), le 19 juin 2011. REUTERS/Carlos Garcia Rawlins

    Depuis une dizaine d’années Vista Hermosa, « Belle vue » est dirigée par les prisonniers. A sa tête, Wilmito, un ancien boxeur professionnel devenu criminel qui affirme que les conditions de vie dans la prison sont bien meilleures depuis que le gouvernement en a été chassé. Sebastian Listé est espagnol, il est photographe et en 2013 il est parvenu à se faire accepter à Vista Hermosa et vivre pendant deux semaines avec les prisonniers. Il en a ramené un reportage photo exceptionnel, actuellement exposé à Visa pour l’Image, le festival de photoreportage de Perpignan dans le sud de la France.

    Quand Sebastian Liste a entendu parler pour la première fois de cette prison, il n’en revenait pas : « C’est presque la même vie qu’à l’extérieur, ils ont le même genre de liberté : ils font des fêtes, ils ont des prostitués, de la drogue, des armes, des télévisions, des i-phones. Ils ont tout ce qu’ils veulent… »

    Après six mois d’efforts, le photographe a réussi à se faire accepter dans cette prison de 2 000 détenus, où en 2005, suite à une mutinerie sanglante, l’Etat s’est retiré et les prisonniers ont pris le pouvoir. De fait, sur les 34 prisons que compte le pays, seules sept sont encore contrôlées par les autorités.

    Wilmito, « le Pran »

    Le « Pran », le chef de cette prison, se nomme Wilmito, c’est un ancien boxeur professionnel, très connu en son temps. Mais trois mois avant d’aller aux Jeux olympiques, il a été arrêté pour braquage de banque. Il sera finalement condamné à 10 ans de prison pour enlèvement et 16 pour meurtre. « En prison, il a découvert ces très mauvaises conditions de vie, explique Sebastian Liste. Mais c’est un homme d’une certaine manière très intelligent, solide. Et s’il dirige maintenant la prison, il est aussi très respecté dans les autres établissements pénitentiaires du Venezuela dirigés par les détenus. C’est leur boss en quelque sorte. » Et comme le « Pran » aime aussi le sport, il a construit un terrain de base-ball, une piscine (il est aussi en train de construire une piscine olympique…), un gymnase, un ring de boxe, un terrain de foot… « Il essaie d’améliorer les conditions de vie des prisonniers », souligne Sebastian Liste.

    3 millions de dollars

    Il faut dire que Vista Hermosa dégagerait un bénéfice de 3 millions de dollars par an. Car les prisonniers ont beau être enfermés, ils communiquent toujours avec l’extérieur, l’argent rentre… Wilmito gère une véritable mafia. Il faut rajouter à cet argent la taxe hebdomadaire payée par les prisonniers. « Parce que comme ils ont pris le contrôle de la prison, souligne Sebastian Liste, ils doivent nourrir 2000 personnes chaque jour et aussi faire en sorte que la prison reste propre. Pour ça, les prisonniers payent, mais pour les choses exceptionnelles, comme construire une piste de danse, ils payent avec l’argent de leurs activités criminelles. » Les revenus des activités criminelles servent aussi à acheter des armes - les mêmes que celles des gardiens postés sur des tours en dehors de la prison. Car évidemment Wilmito a aussi ses hommes, armés, qui veillent au respect des lois de Vista Hermosa par les détenus.

    De meilleures conditions de vie ?

    Ces lois distinguent certaines catégories de prisonniers. D’abord, les homosexuels et les criminels sexuels ont leur propre bâtiment. « Avant, c’était l’habitude dans les prisons vénézuéliennes dirigées par les détenus de les tuer, explique Sebastian Liste. Mais là, Wilmito a dit : "Ecoutez, on ne va pas les tuer, mais on va les traiter comme des femmes." Donc ils nettoient les cellules, les vêtements des prisonniers, ils font la cuisine. » Il y a aussi des endroits spécifiques pour les drogués, pour éviter que ceux qui prennent du crack ne « créent des problèmes ».

    Wilmito affirme que les conditions de vie se sont considérablement améliorées depuis qu’il contrôle la prison. Lorsque Sebastian Liste est rentré pour la première fois à Vista Hermosa, le « Pran » avait organisé une gigantesque fête pour les 15 ans de sa fille, et invité les meilleurs groupes de salsa et de reggae du pays qui ont joué toute la nuit dans la cour de la prison pour faire danser des amis et de la famille – 2 000 personnes avaient été invitées, qui s’étaient ajoutées aux 2 000 prisonniers.

    « Pour les détenus, la situation est bien meilleure, explique le photographe. Mais il y a cette mafia, qui affecte les populations à l’extérieur, et crée toute cette violence. Et puis ça ne les transforme pas : si vous restez dans cette prison dix ans, vous êtes pires quand vous la quittez que quand vous y entrez. » On peut avoir une très bonne vie dans la prison si on a de l’argent, c’est-à-dire du pouvoir. Mais dans le cas contraire, « vous avez la pire vie sur terre. » Et, souligne Sebastian Liste, si les prisonniers sont d’abord satisfaits de la liberté que leur offre Vista Hermosa, au final « ils rêvent tous de sortir »…

    « De l'autre côté du mur d'enceinte : une prison du Venezuela aux mains des détenus », une exposition photo de Sebastian Liste

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