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    Malcolm X et Martin Luther King, deux méthodes pour un même combat

    media Le 26 mars 1964, Malcolm X et Martin Luther King Jr. se rencontrent en marge des débats au Sénat américain sur la loi pour les droits civiques. Wikipedia

    Si pour l’establishment blanc des Etats-Unis, Malcolm X et Martin Luther King étaient aussi différents que « l’huile et l’eau », ils furent des dirigeants respectés de la communauté noire. S’ils se sont affrontés politiquement et ont prôné des formes de lutte différentes, leur objectif était le même : la libération de l’homme noir. Selon leurs proches, les deux hommes s’étaient rapprochés dans les dernières années de leurs vies, même s’ils ne s’étaient rencontrés qu’une seule fois.

    Les Etats-Unis commémorent ce samedi la cinquantenaire de la disparition de Malcolm X, assassiné le 21 février 1965. Cette mort brutale avait été vécue à l’époque comme un grand choc dans les quartiers noirs des principales villes américaines où des dizaines de milliers de personnes pleurèrent la disparition de leur « prince noir resplendissant » (Our Shining Black Prince). A quelque 40 mois d’intervalle, le 4 avril 1968, disparaissait à Memphis, le révérend baptiste Martin Luther King, abattu par un suprématiste blanc. Le président Lyndon Johnson le qualifia de « martyr de la nation » et des parlementaires assistèrent à ses obsèques.

    En l’espace de trois ans, les Etats-Unis perdirent deux de leurs plus grandes figures vouées corps et âme à la libération noire au XXe siècle. Pour la petite histoire, l’autopsie du pasteur noir révéla que son cœur, épuisé par treize années de lutte, ressemblait à celui d’un homme de 60 ans. Il en avait 39, tout comme le champion du « pouvoir noir » au moment de son assassinat !

    Différences

    Si ces deux dirigeants noirs appartenaient bien à la même génération, ils se sont affrontés politiquement et ont déployé des stratégies très différentes pour atteindre leur objectif d’améliorer les conditions de vie des hommes et des femmes de leur communauté.

    S’inspirant des enseignements de Gandhi, Martin Luther King milita pour l’obtention des droits civiques pour les Noirs à travers des actions non violentes et des négociations avec le gouvernement fédéral. Quant à Malcolm X, il était, lui, aux antipodes de la pensée de la non violence et qualifiait ironiquement le mouvement des droits civiques de « la seule révolution qui préconise qu’on doit aimer son ennemi ». Adepte de la confrérie Nation of Islam (NOI) qui se revendiquait de l’islam et prônait le nationalisme noir, celui-ci galvanisait les masses noires des ghettos du Nord en leur parlant de la fierté de leur couleur, de leur culture et de leurs héritages noirs et africains. Il réclamait la séparation des Blancs et des Noirs, allant même jusqu’à forger une alliance avec le Ku Klux Klan pour la mise en place effective de cette séparation. Une idée qu'il regrettera par la suite.

    Selon Malcolm X, la société blanche étant irrémédiablement raciste, la voie suivie par King ne pouvait être qu’une impasse. Cela ne l’a pas empêché d’ailleurs d’inviter le pasteur noir d’Alabama à ses meetings afin de pouvoir débattre publiquement de leurs différences. Des invitations qui sont restées sans réponse.

    On a longtemps expliqué le fossé qui séparait les deux hommes par leur histoire personnelle. Fils tous les deux de pasteurs baptistes engagés dans le mouvement noir, ils ont grandi dans des environnements familiaux et sociaux très différents. « Bourgeois d’Atlanta », pour emprunter la formule lapidaire de Pap Ndiaye, spécialiste français du monde noir américain, King était un sudiste, imprégné des valeurs chrétiennes et de celles de la classe moyenne aisée.

    Docteur en théologie, ordonné lui-même pasteur, il prêchait dans l’église d’Atlanta où son père, et avant lui son grand-père, avaient officié. Influencé par la pensée de Gandhi qu’il avait découvert pendant ses études, il fonda en 1957 la Southern Christian Leadership Conference (SCLC) dont l’objectif était de coordonner les mouvements de protestation dans le Sud en prenant appui sur le tissu associatif des Eglises noires. Ainsi ce sont les chrétiens noirs du Sud qui constituaient le véritable auditoire des prêches et des homélies du révérend King. Les protestations non violentes, les sit-in, les boycotts, la résistance pacifique préconisée par ce dernier étaient adaptés à l’environnement très conservateur des petites villes du Sud rural où la ségrégation avait force de loi.

    A l’inverse, Malcolm X s’adressait à la population noire des ghettos urbains dont il était le produit. Son père était lynché par le Ku Klux Klan quand celui-ci avait à peine 5 ans. Séparé de sa mère qui a fini sa vie dans un asile psychiatrique, Malcolm connut un cheminement complexe. Son destin l’a conduit de la délinquance au radicalisme politique, en passant par la prison où il apprit en autodidacte, se convertit à l’islam, avant de rejoindre à sa sortie de prison la confrérie de Nation of Islam (NOI). Porte-parole de ce mouvement et brillant tribun, il appelait les Noirs à s’organiser eux-mêmes en recourant le cas échéant à la violence (autodéfense).

     → A (RE)LIRE : Malcolm X: au-delà des masques et des légendes

    « La rage pleine d’émotion qu’il exprime, écrit Manning Marable, auteur d’une récente biographie du leader noir intitulé Malcolm X : une vie de réinventions (Ed. Syllepse), est une réaction au racisme dans son contexte urbain : écoles ségréguées, habitat médiocre, mortalité infantile élevée, drogue et crimes. A partir des années 1960, l’immense majorité des Afro-Américains vit dans de grandes métropoles, et leurs conditions de vie sont plus proches de ce dont Malcolm parle que de ce que King représente. De ce fait, Malcolm réussit à trouver une large audience parmi les Noirs urbains, arrivés à la conclusion que la résistance passive s’avère insuffisante pour démanteler le racisme institutionnel. »

    Rapprochement

    Pour Pap Ndiaye, la radicalité de ce prédicateur des ghettos noirs résidait aussi dans la tentative de ce dernier d’inscrire le mouvement de libération du Noir américain dans une perspective plus internationaliste. « Il parlait du monde africain, de la Caraïbe, de l’Asie. Contrairement à Martin Luther King dont l’ambition finale était d’arracher à Washington, des lois favorables aux Africains-Américains, la réflexion de Malcolm X se situait, explique l’historien français, à l’échelle de la planète. Il plaidait pour une négociation transcontinentale susceptible de déboucher sur la transformation de la condition de tous les opprimés. »

    Cette inflexion cosmopolite de la pensée de Malcolm X était le résultat des voyages que celui-ci effectua au cours des derniers mois de sa vie (1964-65), au Proche-Orient, en Afrique et en Europe. Ses rencontres avec des leaders et des intellectuels du monde arabe et africain l’ont conduit à prendre ses distances par rapport au sectarisme de la NOI et de créer ses propres organisations, notamment l’Organization of Afro-American Unity (OAAU) conçue comme la branche américaine du mouvement panafricaniste.

    Parallèlement, Malcolm X a tendu la main aux leaders du mouvement pour les droits civiques, dont atteste sa visite au quartier général du mouvement à Alabama, quelque trois semaines avant son assassinat. Comme King se trouvait alors en prison suite aux protestations de Selma (1964-65), il s’est adressé à son épouse Coretta Scott King pour lui dire qu’il ne cherchait pas à « miner l’œuvre » de son mari. « Mon objectif est, a-t-il affirmé, d’être à la gauche du Dr. King, de défier le racisme institutionnel afin que ceux qui sont au pouvoir soient obligés de négocier avec lui. C’est mon rôle. » Selon les historiens, King avait à son tour « gauchi » son discours dans les dernières années de sa vie, se rapprochant ainsi un peu du radicalisme malcolmien.

    Rien ne témoigne mieux de ce rapprochement que les photos de leur seule et unique rencontre, en marge des débats au Sénat américain sur la loi de 1964 pour les droits civiques. Ces photos rappellent, comme l’a déclaré à CNN James Cone, auteur de Martin & Malcolm & America (1992), « les deux hommes représentent le yin et le yang de l’Amérique noire ». Evoquant la complexité des relations que ces deux adversaires entretenaient, Cone s’est souvenu d’un bon mot du pasteur King : « Quand j’écoute Malcolm parler, moi aussi, je suis en colère ! »

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