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    «Pepe» Mujica sur RFI: «Je vois la vie comme un militantisme»

    media L'ex-président urugayen José Mujica, le 25 février 2015. REUTERS/Andres Stapff

    Peu avant de céder sa place à Tabaré Vazquez, dimanche dernier, le charismatique et très populaire président sortant uruguayen, José Mujica, dit « Pepe », a livré ses impressions de manière informelle et spontanée au correspondant du service brésilien de RFI dans cette région. Mondialement connu pour sa pratique atypique du pouvoir et ses réformes sociétales, l'agriculteur et ex-guérillero nous parle de sa conception du monde et du pouvoir. Il révèle au passage que la seule personne qu'il ait consultée avant de recevoir d'anciens prisonniers de Guantanamo en Uruguay fut Raul Castro.

    RFI : Votre mandat a pris fin. Quelles sont vos impressions ? Avez-vous l’impression d’avoir rempli votre mission ?

    José Mujica : Vivre, c’est laisser certaines choses derrière soi et avancer vers d’autres. Moi, je suis un militant, un vieux militant. Je vois donc la vie comme un militantisme. Ce mandat a été une étape, mais je continue à militer. Tant que je serai en vie, je continuerai à militer parce que c’est ma manière de vivre. Cela peut paraître surprenant, mais je ne m’étais pas imaginé devenir président, ni rien de semblable, jusqu’à il y a quelques années. Ça ne m’était même pas passé par la tête. Par contre, ce que j’ai toujours eu en tête, c’est que quoi qu’il se passe, j’allais continuer à me battre pour le changement social. Même si j’ai connu des années de solitude, très dures, au cachot, j’ai toujours su qu’en sortant, je continuerai à militer. Mon nom est basque. Je ne sais pas si j’ai quoi que ce soit de basque, mais je suis têtu.

    RFI : Avez-vous l’impression d’avoir accompli les objectifs que vous vous étiez fixés ?

    J’ai réalisé certaines choses. Il y a une certaine image de ce qu’est un président que je n’ai jamais acceptée. J’ai essayé de la changer et de la rendre la plus républicaine possible : un président est un être humain comme les autres et doit être considéré comme tel. Je n’adhère pas à l’aspect d'échange féodal et monarchique qu’on a intégré aux présidences contemporaines. Ça, je pense l’avoir plutôt bien réussi. Du point de vue du travail réalisé, il y a moins de pauvres et moins d’indigents. Du point de vue de ce qu’il reste à faire, il est lamentable qu’il y ait toujours des pauvres et des indigents. Dans un pays qui ne manque pas de ressources, rien ne justifie cela. Notre système éducatif laisse à désirer, et nous avons pu avancer un peu dans le domaine de la technologie, mais pas suffisamment.

    Vous avez participé au dégel des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Quel a été votre rôle, que vous avez qualifié de « grain de sable », dans ce rapprochement ?

    Lorsque j’ai rencontré Obama en mai 2014, je lui ai exposé la situation cubaine d’aujourd’hui, que je considérais comme insoutenable. Il m’a demandé d’intercéder pour un prisonnier américain à Cuba dont l’état de santé était préoccupant. J’en ai parlé à Raul Castro. J’ai transmis le message. À ce moment-là - je l’ai appris par la suite - ils étaient déjà en train de négocier. Lors d’une rencontre à Cartagena [En Colombie, où s’est tenu le VIème sommet des Amériques, ndlr], à laquelle assistait Obama, j’ai aussi insisté sur la nécessité d’intégrer Cuba aux échanges inter-américains. J’avais eu ces mots, presque poétiques : « Le drapeau de l’étoile solitaire. » Et Obama s’en est souvenu. De plus, quand les Etats-Unis m’ont demandé d’accueillir certains prisonniers de Guantanamo, la seule personne au monde que j’ai consultée a été Raul Castro, parce que même si Guantanamo n’est pas sous juridiction cubaine, je considère que c’est un territoire cubain. Il m’a donné son feu vert. Voilà, concrètement, comment j’ai essayé d’aider.

    Vous avez rencontré, en 2013, le pape François et vous avez déclaré qu’il s’agissait d’une personne très ouverte. Même avec un pape comme celui-ci, vous n’avez pas pensé à devenir catholique ?

    Vraiment, même en voyant la mort s’approcher de moi, je ne peux pas croire en Dieu. Mais j’aimerais bien y croire, parce que l’une des leçons que la douleur m’a apprise - j’ai été blessé dans un hôpital militaire et j’ai vu des gens mourir -, c’est que la religion aide celui qui a la foi, à bien mourir. Et ça, c’est une aide précieuse. Je ne suis pas croyant, mais j’ai un respect immense pour la religion.

    Que ressentez-vous en voyant le rapprochement entre Cuba et les Etats-Unis ?

    Le temps est un gentilhomme et apporte inévitablement des changements. Les Etats-Unis n’ont pas qu’une seule et unique facette, mais plusieurs. Il y a ce pays impérialiste, prêt à écraser n’importe qui, comme les Latino-Américains ne le savent que trop bien. Mais il y a aussi les Etats-Unis universitaires, qui ont triomphé au Vietnam. Parce que ce qu’il s’est passé au Vietnam a été, en grande partie, une conséquence de la résistance du milieu universitaire américain opposé à la guerre. Nous ne devons pas commettre l’erreur de tout mettre dans le même sac et de croire que tout est pareil. Non, tout n’est pas pareil. Il faut savoir faire la différence, sinon, nous ne pourrons pas avoir d’éventuels alliés à l’avenir.

    A une époque où la présence de la Chine, notre principal acheteur, se fait de plus en plus forte en Amérique latine, nous nous tournons, pour compenser, vers l’Europe. Mais l’Europe, occupée à d’autres tâches, ne nous renvoie pas la balle. Dans le monde dans lequel nous vivons, il faut avoir l’intelligence de manier certaines interdépendances afin de garantir notre indépendance. Si l’étreinte chinoise se fait très forte, il faut dégager une main pour que l’étreinte se fasse moins forte. Et cette main, je peux la tendre vers l’Europe ou vers les Etats-Unis. Mais cela ne signifie pas qu’il faille épouser l’Europe, ou les Etats-Unis, et je n’épouserai pas la Chine non plus. Il faut juste les supporter, ce qui est bien différent [rires]. Et il ne faut pas oublier que d’ici 25 ans, les Etats-Unis seront le plus grand pays hispanophone au monde, grâce au ventre des femmes latino-américaines qui les colonisent petit à petit ! [Rires].

    Comment voyez-vous l’avenir de l’Amérique latine ?

    Premièrement, je crois que l’Amérique latine est en train de suturer ses énormes inégalités. C’est un continent effroyablement inégalitaire, qui vit actuellement un processus global d’atténuation de ces inégalités. Deuxièmement, l’Amérique latine est en train d’affirmer une identité commune, comme jamais auparavant. Reste à savoir si cela durera et s’enracinera ou si cela ne durera qu’un temps, avant un retour en arrière. Je ne sais pas. J’aimerais que cela dure. Avant, nous voyions l’Europe, nous voyions les Etats-Unis, mais nous ne nous voyions pas les uns les autres. Maintenant, pour la première fois, nous nous voyons. Et ce n’est pas parce que nous sommes tous de gauche et que nous partageons la même idéologie, non ! Cela regroupe les différents courants de gauche, de centre et de centre-droit. Parce que j’inclus là-dedans le président colombien et l’ex-président chilien [Sebastian Pinera, ndlr], c’est quelque chose de bien plus général. Si nous réussissons à transcender cela et à le transformer en véritable richesse, nous aurons réalisé une formidable avancée.

    Vous soutenez que votre loi sur la légalisation du cannabis n’est pas une loi libérale. Pourquoi ?

    Cela peut paraître curieux, mais c’est une loi répressive. Elle peut sembler libérale, mais il s’agit en fait d’une répression contre le trafic de drogue. C’est une mesure prise pour retirer le marché aux narcotrafiquants, pour couper court à leurs activités. L’idée est la suivante : cela fait 70 ans que nous réprimons le trafic encore et encore, sans succès. Face à cet échec continu, force est de constater que nous ne pouvons pas continuer dans la même direction. Il faut faire face à ce problème sous un autre angle. Nous nous sommes inspirés des idées de Friedman [Milton Friedman, prix Nobel d’économie 1976, libéral et partisan du libre marché, ndlr]. Friedman, avec qui nous n’avons rien à voir d’un point de vue idéologique, a réalisé une analyse accablante sur la politique des Etats-Unis en matière de drogue, en envisageant de considérer le phénomène du narcotrafic comme un marché. Nous avons pensé qu’il valait mieux prendre une nouvelle voie, et c’est ce que nous essayons de faire.

    Nous sommes partis de l’observation suivante : il y a près de 150 000 consommateurs de cannabis en Uruguay. Nous n’aimons pas le cannabis et nous ne le défendons pas, contrairement à ce qui a pu se dire. Aucun vice n’est bon, hormis celui de l’amour. Les autres, le tabac, l’alcool, non. Seulement, c’est un fait : il y a une population de consommateurs. En la laissant au trafic clandestin, c’est un vrai cadeau que nous faisons aux trafiquants. Nous avons donc décidé d’aborder cela comme un phénomène de marché. Nous allons garantir une dose ainsi que des modalités pour l’acheter. Si nous voyons qu’un individu a tendance à trop consommer, nous en déduirons qu’il est malade, et nous pourrons ainsi intervenir et le traiter. C’est pareil qu’avec l’alcool : si je prends deux à trois doses par jour, ce n’est peut-être pas bon, mais si c’est une bouteille entière que je bois, alors je suis alcoolique et j’ai besoin d’être suivi. Le cannabis, c’est la même chose. Notre visée, c’est de laisser le narcotrafic sans marché. Nous savons que c’est une tâche compliquée et difficile, mais nous n’avons aucun doute quant à la nécessité de changer de méthode, car avec celle que nous avons suivie jusqu’ici, nous n’avons connu que des échecs lamentables.

    Votre mandat est terminé et cette loi n’a pas encore été appliquée. Que s’est-il passé ? Pourquoi cela prend-il tant de temps ?

    Ah, parce qu’il faut mettre en place les cultures, obtenir les différentes variétés et les identifier, parce que nous voulons planter des clones. Pourquoi planter des clones ? Parce que nous ne voulons pas que notre production finisse dans d’autres pays et que pour cela, nous avons besoin de la certifier. Nous avons donc besoin de clones au matériel génétique toujours identique. C’est un problème compliqué. Il y a des difficultés techniques. Résoudre ces difficultés nous a beaucoup coûté, nous avons dû faire quelques pirouettes auprès du système juridique international d’un pays en particulier pour pouvoir obtenir du matériel, parce que les lois de ce pays permettent de vendre à des particuliers, mais pas d’exporter.

    Les Uruguayens reconnaissent que vous avez « placé l’Uruguay sur la carte du monde ». Considérez-vous cela comme votre grand legs d’un point de vue international : avoir placé l’Uruguay sur la scène mondiale et lui avoir permis d’atteindre une certaine notoriété ?

    Je ne m’étais pas fixé cet objectif de manière délibérée. Par contre, le but que je m’étais fixé, c’était d’exercer ce que l’on pourrait appeler « la diplomatie présidentielle ». Cela m’a permis d’obtenir certaines avancées. Par exemple, en discutant avec Obama, j’ai réussi à faire importer les oranges uruguayennes aux Etats-Unis. Cela faisait 18 ans que nous voulions leur vendre nos oranges, sans y parvenir. C’est un enjeu de taille pour certaines régions de l’Uruguay. J’ai procédé de la même manière pour l’exportation de viande d’agneau. Pourquoi y suis-je parvenu ? Parce que j’avais accepté d’accueillir quelques prisonniers de Guantanamo. Après cela, c’était difficile pour eux de nous refuser une faveur, vous comprenez ? Si ce travail diplomatique a servi à donner à l’Uruguay une place à l’échelle mondiale, alors oui, on peut dire que j’ai réussi. Mais pas de manière intentionnelle.

    Et votre style de vie, est-ce un message politique ?

    C’est une manière de voir la vie. Pour moi, la liberté de l’homme, d’un point de vue individuel, c’est d’avoir du temps à dédier aux choses qui lui paraissent gratifiantes. Je suis contre la société de consommation. Je suis pour la sobriété, pour une vie simple, mais cela ne fait pas de moi un ascète solitaire, non ! Je ne veux pas trop d’attaches, d’entraves matérielles, pour me garantir ainsi d’avoir du temps pour les choses qui me permettent de me réaliser. Si je me complique la vie avec une maison immense, des domestiques et plusieurs voitures, ça me crée des préoccupations en plus, et je ne veux pas de cela. La liberté a plus de valeur à mes yeux, je suis détaché des choses matérielles. Je ne veux pas qu’elles m’asservissent. C’est comme un guérillero qui doit avancer à pied. S'il pense avoir besoin de ceci, de cela et encore de cela, il se charge un poids de plus de 100 kilos sur les épaules, et il ne peut plus avancer. Il faut qu’il s’habitue à marcher et à vivre avec peu, parce que sinon, le poids de son fardeau l’enterre. La vie n’est qu’une guérilla !

    Où en est votre projet d’adopter une trentaine ou une quarantaine d’enfants pauvres après votre mandat ?

    Je suis en train de fonder une école pour ça. Une école de cultivateurs de produits maraichers. Ce ne sera pas une école agraire mais une école spécialisée dans la production de légumes. Parce que si nous continuons ainsi, nous allons finir par importer notre salade de fruits de Chine [Rires]. Je suis un paysan, c’est peut-être pour cela que je me projette là-dedans. Ces jeunes pourront apprendre le métier et travailler. Le projet va commencer maintenant, en mars. Et après, il continuera à se développer.

    Après avoir exercé le pouvoir, avez-vous toujours la même vision utopiste de la révolution ? Que peut-on changer ? Quelle révolution reste possible ?

    Certains, comme moi, pensent qu’il est possible de construire un monde meilleur. Mais il est possible que ce monde meilleur ne soit rien d’autre qu’un chemin perpétuel, qu’une lutte perpétuelle pour ce monde meilleur. Le début et la fin, cette notion selon laquelle toute chose a un commencement et une conclusion, ne sont peut-être qu’une idée de notre cerveau humain, qui a besoin de débuts et de fins. Mais il est probable que la seule chose qui existe réellement soit le chemin.

    La révolution, c’est le chemin ?

    Oui, c’est le chemin.

    Traduit de l'espagnol par Mathilde Rodriguez.
    Propos recueillis par Marcio Resende, correspondant du service brésilien de RFI.
    → L'entretien en espagnol, est consultable ici

     

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