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    Amériques

    «Allende, mon grand-père»: un film, un album photo, une famille

    media Salvador Allende et son épouse Hortensia Bussi avec deux de leurs petites-filles : Marcia et Maya. DR

    «Allende mon grand-père», c'est au-delà du personnage de Salvador Allende, l'homme public que l'on connaît déjà, et de l'homme privé que l'on découvre, l'histoire d'une famille et de ses blessures secrètes. Le coup d'Etat de 1973 ayant littéralement explosé la cellule familiale avec son cortège de morts et d'exils. Dans ce documentaire choral, présenté à la Quinzaine à Cannes en mai et récompensé de l'Œil d'or, Marcia Tambutti Allende, la réalisatrice, reconstitue l'album des photos disparues de la famille et fait émerger une parole enfouie.

    Le titre originel du film, en espagnol, est « Allende de mi abuelo Allende », impossible à traduire en français si l'on veut garder le jeu de mot, qui signifierait quelque chose comme « Au-delà de mon grand-père Allende ». Cet « au-delà » c'est l'histoire d'une famille : au-delà d'un homme, Salvador Allende, qui a consacré sa vie à la politique et à son pays le Chili, il y a sa femme, ses trois filles et ses petits-enfants, des maisons, des chiens et des amis.

    C'est l'histoire d'une famille vivant au rythme des campagnes électorales du père, membre fondateur du parti socialiste chilien, successivement ministre, parlementaire et enfin élu à la présidence du Chili en 1970. Salvador Allende se suicide lors du terrible coup d'Etat de septembre 1973 et ses proches doivent partir précipitamment en exil, pour Cuba ou le Mexique. La maison familiale est saccagée. Les albums photo familiaux, auxquels l'épouse de Salvador Allende tenait tant, disparaissent.

    Le « Chicho » et la « Tencha »

    Voilà, à grands traits, l'histoire officielle. Pour la réalisatrice, il va s'agir, littéralement et métaphoriquement de reconstituer l'album de famille, de donner à connaître au-delà du Commandeur Salvador Allende et de son épouse Hortensia Bussi, par la force des choses femme publique, « Chicho » et « Tencha », leurs petits noms de l'intimité familiale.

    Marcia Tambutti Allende, petite-fille du président Salvador Allende et réalisatrice du documentaire "Allende mon grand-père" DR

    La réalisatrice s'est beaucoup impliquée, y compris physiquement dans le documentaire ; elle est très présente à l'image. Impossible de faire autrement, explique-t-elle. « Je pensais m'impliquer dans le film, oui mais pas à ce point. Ma famille n'avait pas envie d'être filmée alors j'ai senti que ce serait abusif de leur mettre une caméra sous le nez et moi derrière... et en plus je voulais raconter une dynamique dont je fais également partie. Alors j'ai pensé que le plus juste et le plus honnête était d'être aussi face à la caméra, » nous explique-t-elle. Effectivement, à plusieurs reprises dans le film, ses interlocutrices, sa mère Isabel ou sa grand-mère Tencha lui demandent d'arrêter ses questions, de cesser de filmer. Ces refus, ces accès de pudeur ou de douleur ont été gardés au montage. Par souci d'honnêteté et de transparence, nous dit Maria Tambutti Allende.

    De la même manière, la grand-mère Tencha - le film s'achève sur ses obsèques - apparaît comme ce qu'elle est : une vieille femme fragile. De la femme battante, qui a continué à lutter en exil pour la mémoire de son mari, à la vieille dame qui se repose dans son grand lit, il y a juste une poignée d'années. Parfois « on m'a dit : mais comment tu peux montrer ta grand-mère - qui était un personnage public - de cette manière, confie Marcia Tambutti. Mais c'est ça la vieillesse et il faut l'accepter : cela implique une fragilité corporelle. Ceci dit, la seule fragilité de ma grand-mère c'était une fragilité corporelle ! » La Tencha est restée une femme libre et forte. « Sa liberté elle est dans sa tête et sa tête, elle fonctionne : c'est une femme forte et lucide. Elle parle quand elle veut et se tait quand elle veut. Même si on la voit fragile, c'est une femme remarquable. »

    Au départ du film, un buste, celui du président

    Le film s'ouvre sur des portraits officiels en noir et blanc de Salvador Allende et des affiches de campagnes électorales. «  On a ouvert le film sur les petites photos d'identité pour bien montrer quel était mon point de départ. Et mon point de départ était un buste », explique la réalisatrice qui confie aussi avoir hésité. Dans sa quête d'images pour reconstituer l'album familial, elle a trouvé à la Cinémathèque du Chili des images tournées par Joris Ivens au début des années 1960. Marceline Loridan-Ivens avait fait don d'un petit film du grand documentariste sur la campagne électorale de 1964 et elle a autorisé Marcia à utiliser ces images célèbres sur lesquelles on voit des enfants courir à côté du train du candidat Allende, des enfants heureux. Coïncidence ? Joris Ivens a également filmé la ville de Valparaiso, si chère au cœur de la famille Allende, ville dans laquelle Marcia a choisi d'inaugurer son film en septembre dernier.

    Scène de la vie familiale : fête d'enfants de la famille Allende. DR

    Au fil du film et des entretiens, les personnages de Chicho et de la Tencha prennent corps. On passe des photos de campagne en noir et blanc à des photos de l'intimité familiale, à l'exhumation de boîtes de photos oubliées. L'album familial s'étoffe, prend des couleurs. Marcia découvre ainsi les photos de sa tante Beatriz, Tati, exilée à Cuba où elle s'est suicidée en 1977, laissant deux jeunes enfants auxquels la mémoire familiale a été volée. Ce film a servi « d'excuse ou de moteur pour parler » dit Marcia. Parler de l'avant 1973, des lieux de l'enfance comme cette maison de bord de mer où les filles Allende n'ont pas pu retourner et de leur grande liberté de jeunes filles, parler des incartades extra-conjugales de Salvador Allende, parler de la douleur de l'exil, de la douleur de la perte d'êtres chers. Parler avec les plus anciens mais aussi avec ceux de la même génération. « Notre film est une invitation à la discussion sur des thèmes dont on n'a pas parlé, entre générations qui ne se sont parlé au Chili. Des choses dont il faut que l'on parle, entre générations, et au sein d'une même génération. Il reste encore tellement de choses à sortir », explique Marcia Tambutti.

    Un album de photo et un film

    DR

    Un film fait pour libérer la parole et qui aide certains à guérir les blessures encore vives de la douloureuse histoire du Chili. Le film a réveillé des émotions enfouies, raconte Marcia qui a accompagné des projections publiques dans son pays. Le Chili où elle s'est réinstallée pour pouvoir faire le documentaire, abandonnant sa vie et son travail de biologiste au Mexique. Trois ans et demi de tournage, au gré des apports financiers et des retrouvailles d'une famille éparpillée aux quatre coins du monde, et huit ans de travail pour finaliser sa production. Cent vingt heures de pellicule à ramener à un film d'une heure et demie. Des centaines de photos retrouvées à trier et finalement un album de famille reconstitué offert à la tribu Allende réunie. Un album dont les photos sont légendées au crayon blanc, comme le générique du film, écrit à la main par la réalisatrice. Un long générique en hommage à tous ceux qui ont aidé à la recomposition de l'album, à la recréation de la mémoire familiale.

    Marcia Tambutti a été interviewée à Cannes par la rédaction en langue espagnole de RFI

    Les femmes de la famille Allende : Marcia, sa mère Isabel fille de Salvado Allende et Hortensia Bussi, Maya fille de Tati, Carmen Paz, fille aînée du couple Allende-Bussi et sa fille Carmen. DR

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