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    Amériques

    Polémique autour de l’envoi de cacahuètes des Etats-Unis vers Haïti

    media Le 31 mars, le département américain de l'Agriculture a publié un communiqué annonçant un don de 500 tonnes de cacahuètes à des écoliers haïtiens en manque de nourriture. Sanjay Acharya/Creative Commons Attribution

    La nouvelle serait passée presque inaperçue : le 31 mars, le département américain de l'Agriculture a publié un communiqué annonçant un don de 500 tonnes de cacahuètes à des écoliers haïtiens en manque de nourriture. Un effort humanitaire, explique l'administration américaine, alors qu’Haïti fait face à une insécurité alimentaire croissante due à des années de sécheresse. Pourtant l'annonce suscite de nombreuses critiques : en Haïti, les cultivateurs de cacahuètes craignent que l'envoi américain écrase leur filière. Et aux Etats-Unis, la presse accuse le gouvernement de vouloir simplement se débarrasser de la surproduction des agriculteurs américains.

    Les temps sont durs pour les agriculteurs du sud-ouest des Etats-Unis : une récente étude démontre que jamais, depuis vingt ans, leurs perspectives financières n'ont été aussi moroses. Robert Parker est soucieux. Pour le président du National Peanut Board, l’organisation qui représente les producteurs de cacahuètes aux Etats-Unis, la baisse des prix des matières premières est à l’origine de la crise agricole.

    « Le prix du coton est extrêmement bas tout comme celui du blé, déplore-t-il. Or pour les agriculteurs du Sud-Ouest, le coton et le blé sont les principales alternatives à la production de la cacahuète. Quand les temps sont durs, il y a donc un très fort repli vers les cacahuètes. Et même si leur prix n’est pas non plus idéal, les cultivateurs vont planter de la cacahuète parce qu’ils ne cherchent qu’à survivre financièrement. »

    Farm Bill 2014 : une loi pour mettre les producteurs américains à l’abri

    Si la cacahuète reste une culture attractive pour les agriculteurs du sud-ouest américain, c'est parce qu'elle est subventionnée par les autorités fédérales. Le nouveau Farm Bill, la loi agricole, adoptée en 2014 par le Congrès à Washington, est censé protéger les producteurs américains contre les chutes des cours. Pour ce faire, il inclut un programme (Price Loss Coverage, PLC) qui fixe des prix référentiels pour chaque matière première. Si le prix du marché d’un produit tombe en dessous du prix référentiel, le gouvernement s’engage par la loi à payer aux producteurs le différentiel.

    « En analysant leur prix de marché, vous allez vous rendre compte que le prix référentiel fixé qui a été fixé par le gouvernement pour les cacahuètes est relativement élevé », fait remarquer Randy Schnepf, spécialiste de politique agricole au sein du Service de recherche du Congrès américain. « A titre de comparaison, les prix référentiels d’autres matières premières comme le coton, le riz ou le soja se rapprochent bien plus des cours de marchés réels. Les cacahuètes sont donc favorisées avec ce prix référentiel élevé », estime cet expert.

    Les origines de la surproduction de cacahuètes américaines

    Le résultat de cette politique agricole est édifiant : les agriculteurs américains produisent plus de cacahuètes. Un rapport du Congrès, publié en août 2015, constate une hausse de 18% des terres cultivées par rapport à l'année précédente.
    Ce qui ne manque pas de mettre la filière en difficulté. « Le problème avec les cacahuètes c’est que la demande reste stable », constate Randy Schnepf qui a également publié un rapport pour le Congrès américain en novembre dernier sur le sujet. « Même si le prix baisse de moitié vous n’allez pas manger le double de cacahuètes par an. Ce n’est pas comme le blé avec lequel on peut toujours nourrir le bétail. Les cacahuètes ne sont consommées que par les humains. C’est un problème : en réaction aux programmes gouvernementaux favorables, 10% de terres de plus ont été consacrés à la culture de la cacahuète. Et d’un coup il y a un grand excédent de cacahuètes. »

    Mais ce n'est pas tout. Les producteurs ont aussi accès à des prêts préférentiels que leur accordent les autorités fédérales. Si le prix du marché est bas, ils ont la possibilité de rembourser leur prêt en nature et donc en cacahuètes. « L’année dernière, la question des cacahuètes est devenue un véritable défi pour le gouvernement, explique Robert Parker du National Peanut Board. Comme on accepte les cacahuètes en tant que remboursement pour les prêts, le gouvernement est maintenant propriétaire d’un grand stock de cacahuètes. »

    Rien que l'an dernier, les autorités fédérales ont reçu 145 000 tonnes courtes (132 000 tonnes métriques) de cacahuètes en guise de remboursements. C’est ce que révèle un article de l’agence de presse Reuters qui a eu accès à des données gouvernementales. Un record. Si la récolte de cette année s'avère aussi abondante que la dernière, il n'y aura pas assez d'espace dans les entrepôts gouvernementaux pour la stocker, s’inquiète le National Center for Peanut Competitiveness.

    « Le stockage des cacahuètes coûte très cher au contribuable américain »

    De plus, les cacahuètes sont un produit délicat, dont le stockage engage des coûts plus élevés que celui d’autres matières premières comme le blé par exemple. « Stocker toutes ces cacahuètes revient très cher aux contribuables américains », souligne Randy Schnepf pour qui le gouvernement est confronté à un dilemme : « Garder les cacahuètes coûte trop cher. Mais vendre une partie du stock sur le marché américain provoquera un effet dévastateur sur les prix, déjà en baisse. »

    Face à ce choix cornélien, le gouvernement américain semble avoir trouvé une solution : il donne les cacahuètes. Le département américain de l’Agriculture a refusé de répondre à nos questions. En revanche, sa porte-parole Catherine Cochran nous a envoyés des précisions par mail : « Le département américain de l’Agriculture a récemment fait une donation de 500 tonnes de cacahuètes américaines à Haïti, en partenariat avec le Programme alimentaire mondial et en coordination avec le gouvernement haïtien. Ces cacahuètes seront distribuées dans le cadre des programmes de cantines scolaires, notamment dans des zones haïtiennes où la malnutrition est élevée. Avant de donner les cacahuètes, le département américain de l’Agriculture a élaboré en collaboration avec le Programme alimentaire mondial un plan de distribution afin de garantir que la donation n’affectera pas le marché local de cacahuètes en Haïti. »

    → (Ré)écoutez : Le rendez-vous des Amériques et d'Haïti

    Ne pas répéter les erreurs du passé

    Aux Etats-Unis, certains spécialistes lancent pourtant un cri d'alarme. Chacun se souvient qu'en 1994, le président Bill Clinton permet au chef d'Etat haïtien Jean-Bertrand Aristide, alors en exil aux Etats-Unis, de retourner en Haïti. Mais sous condition d'ouvrir le marché haïtien au riz américain. Une manière pour Bill Clinton d'écluser la surproduction de ses agriculteurs. Une décision néfaste pour la filière rizicole haïtienne.

    En mars 2010 l'ancien président américain s'en explique devant le Congrès à Washington. « C'était probablement bien pour mes producteurs de l'Arkansas, mais ça n’a pas marché. C'était une erreur, reconnaît Bill Clinton. Et je dois vivre chaque jour avec les conséquences de la perte de la capacité d'Haïti de produire du riz pour nourrir sa population à cause de ce que j'ai fait, moi et personne d'autre. »

    Dans son éditorial daté du 7 avril, le journal USA Today met l'administration Obama en garde pour ne pas répéter les erreurs du passé : « Cette fois nous devrions bien réfléchir à ce qui arrive quand nos politiques servent nos intérêts agricoles, mais s'avèrent toxiques pour les pays que nous prétendons aider. »

    @SchulerStefanie
     


    Entretien

    Cacahuètes : le faux don américain

    De notre correspondante à Haïti, 

    Que les Etats-Unis donnent 500 tonnes de cacahuètes pour qu'elles soient distribuées aux enfants haïtiens dans les cantines scolaires, sur le papier, l'offre au pays en proie à la sécheresse paraît généreuse mais dans les faits, elle est grotesque et dangereuse selon l'économiste Camille Chalmers, car Haïti produit des cacahuètes.

    « C'est une filière qui est assez importante en Haïti dans la mesure où il s'agit d'un demi-million de personnes qui tire une part de leurs revenus de l'activité de production, de commercialisation et de transformation de la cacahuète. Il s'agit d'une denrée qui est résistante à la sécheresse et cette arrivée massive de cacahuètes va introduire une distorsion au niveau du marché avec des effets négatifs pour l'ensemble de la filière et peut-être même réduire au chômage certains des opérateurs. Donc c'est quelque chose de tout à fait négatif et inacceptable d'autant plus qu'on peut douter de l'efficacité de la cacahuète pour réduire les problèmes de malnutrition. Au niveau des cantines scolaires, il y a toujours des problèmes d'équilibre : très souvent, ce qui est fourni ne permet pas aux enfants d'avoir vraiment un régime équilibré et les cacahuètes ne peuvent pas réduire les problèmes de la malnutrition de 140 000 enfants. »

    Le non-sens de ce don qui menace l'agriculture nationale, alors qu'elle est dans le même temps aidée par des grandes ONG américaines

    « Quand on fait la relation entre cette décision de l'USDA avec le financement qui vient de la fondation Clinton qui appuie certains opérateurs de cette filière, on peut se poser pas mal de questions. L'un des premiers acteurs qui devraient réagir, c'est la fondation Clinton qui devrait demander à la USDA : " Mais qu'est-ce que vous faîtes ? vous êtes en train de saboter ce que nous faisons en Haïti ".»

    Il est urgent de s'interroger sur l'objectif de l'aide humanitaire qui n'a pas permis le développement du pays, mais a plutôt affaibli l'économie rurale

    « Depuis 1953, avec le cyclone Azel, Haïti a reçu des volumes considérables d'aide alimentaire et on voit que cette aide alimentaire, non seulement ne résout pas les problèmes de déficit au niveau de la production, mais génère, à long terme, un phénomène de dépendance. C'est-à-dire que l'aide alimentaire produit la dépendance commerciale. Par exemple avec le riz : les importations renforcent les circuits commerciaux venant des Etats-Unis, avec des exportateurs américains qui aujourd'hui contrôlent près de 82% du marché rizicole haïtien.

    Aujourd'hui on est à l'heure des choix, surtout que nous sommes dans une situation de très grande vulnérabilité avec une crise alimentaire qui s'annonce de plus en plus sévère pour 2016. C'est donc l'occasion de réclamer de nouvelles politiques, de nouvelles orientations, non seulement des politiques économiques qui priorisent le marché national, mais aussi des politiques agricoles qui permettent de renforcer le potentiel que nous avons ici.»

    Les organisations paysannes se mobilisent donc contre cet envoi de cacahuètes qui soulagerait les producteurs américains mais menacerait directement la filière haïtienne. Qu'Haïti puisse dire non au géant voisin, Camille Chalmers y croit, mais la faiblesse du pouvoir actuel, en prise avec la crise électorale, rend la position plus que difficile.

    @Ameliebaron

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