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    Amériques

    René Depestre raconte l’épopée de l’abolition de l’esclavage en Haïti

    media Portrait du général Toussaint Louverture, daté du XIXe siècle, auteur anonyme. Domaine public

    Le 2 décembre est la Journée internationale de l’abolition de l’esclavage. Cette Journée commémore l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies de la Convention pour la répression et l’abolition de la traite des êtres humains. A cette occasion, René Depestre, poète et romancier haïtien, revient sur le cas de son pays où, à la fin du XVIIIe siècle, les esclaves noirs se sont élevés pour arracher aux colons la première abolition de l’esclavage, qui sera suivie de l’indépendance en 1804.

    RFI : Vous aimez rappeler que c’est en Haïti que « la Négritude se mit debout pour la première fois », comme l’a écrit Aimé Césaire.

    René Depestre : La citation exacte de Césaire est : « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». C’est en effet en Haïti que l’esclavage fut définitivement aboli avant partout ailleurs, sous l’impulsion des esclaves insurgés conduits par Toussaint Louverture. Celui-ci imposa l’application du décret d’abolition proclamée en 1794 par les députés français. L’homme fut aussi à l’origine de la première Constitution haïtienne promulguée le 8 juillet 1801. L’article 3 de cette première Loi fondamentale dans un pays du tiers-monde stipulait : « Il ne peut exister d’esclaves sur ce territoire, la servitude est à jamais abolie. Tous les hommes y naissent, vivent et meurent libres (…). » L’acte était fondateur.

    Vous avez cité le nom de Toussaint Louverture, qui fut le principal artisan de l’émancipation des esclaves haïtiens. Mais le mouvement a, semble-t-il, des racines plus lointaines ?

    Il y a eu des révoltes des esclaves tout au long du XVIIe et du XVIIIe siècles. Pas seulement en Haïti, mais aussi dans les colonies américaines, en Jamaïque, et en Guadeloupe. La première révolte des esclaves « marrons » – nom pour désigner les esclaves qui avaient fui dans les montagnes – à Saint-Domingue date de 1679. Dans cette colonie esclavagiste, l’esprit de révolte a été incarné par des esclaves marrons dont les noms sont restés dans la mémoire collective : Padrejean, Makandal… En 1791, une nouvelle insurrection des esclaves a lieu sous l’initiative d’un certain Boukman, un prêtre vaudou. Or tous ces premiers leaders anti-esclavagistes étaient avant tout des rebelles spontanés et pas des guerriers à proprement parler car ils n’avaient pas de stratégies. C’est Toussaint Louverture, remarqué pour ses talents militaires et son sens de discipline, qui va organiser les esclaves insurgés en une véritable armée et conduire à la victoire. C’est de cette époque que date son surnom, qui lui vient des brèches qu’il ouvrait dans les rangs de l’ennemi.

    Qui était Toussaint Louverture ?

    De son vrai nom François-Dominique Toussaint, il était né, vers 1743, dans l’habitation Breda, une plantation sucrière proche du Cap-Français, la grande ville du nord de la colonie française. Toussaint n’était pas un esclave comme les autres. Sa chance a été d’avoir bénéficié de la protection du gérant de la plantation qui était un Français blanc et qui lui a appris à lire et à écrire. Il avait lu les Encyclopédistes et peut-être même l’ouvrage ô combien subversif de l’abbé Raynal Histoire des deux Indes. Favorable aux esclaves, ce livre annonçait l’émergence d’un « Spartacus noir » qui permettrait aux victimes dela traite négrière de se venger des siècles de servitude et d’exploitation.

    La donne change avec l’entrée de la France en période révolutionnaire, et en 1794, après des mois de tergiversations, l’Assemblée constituante (la Convention) finit par voter le décret d’abolition de l’esclavage. Dans les colonies, l’application de cette décision permet de rallier à l’armée républicaine, les Noirs dont Toussaint Louverture. Avec ses hommes entraînés à l’européenne, le chef noir va aider les Français à chasser les Britanniques et à s’emparer de la partie espagnole de l’île. Les Français le récompenseront en le nommant au grade de général. C’est un parcours exceptionnel pour quelqu’un né dans l’esclavage. D’autant plus exceptionnel que Toussaint va finir gouverneur (1801), respecté par les Blancs et par les siens.

    Pas par Napoléon apparemment puisque celui-ci va le faire arrêter et rétablir l’esclavage quelques années plus tard. Pourquoi Napoléon rétablit-il l’esclavage ?

    En partie sans doute par conviction personnelle. Le Premier consul avait l’habitude de dire que la liberté était l’affaire des Blancs et que les droits de l’homme n’avaient pas le pied marin ! Il y avait aussi la pression des lobby des planteurs, extrêmement puissants. Il faut dire que l’économie haïtienne était particulièrement prospère grâce à ses productions de café, de tabac, de cacao, d’indigo et surtout du sucre. A la veille de la Révolution française, Saint-Domingue assurait près de 3/4 du commerce mondial du sucre. Sous l’influence des colons antillais, dont son épouse Joséphine de Beauharnais était issue, Bonaparte enverra une puissante expédition pour arrêter Toussaint Louverture qui gouvernait l’île depuis 1801 sur la base d’une Constitution autonomiste. Le général haïtien sera capturé par traîtrise et transféré en France où il sera incarcéré auFort de Joux, dans le Jura. Il mourra en captivité le 7 avril 1803.

    Mais la victoire des troupes napoléoniennes sera de courte durée.

    En effet, en 2003, les Haïtiens qui avaient pris goût à la liberté se sont une nouvelle fois soulevés. Ils vont avoir raison des troupes françaises, sous la conduite de leurs nouveaux leaders Dessalines et Christophe. L’indépendance sera proclamée le 1er janvier 1804. Avant de mourir, Toussaint aurait déclaré qu’en le renversant « on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs qui repoussera par ses racines car elles sont profondes et nombreuses ». Il avait vu juste, mais il a fallu attendre 1825 pour que l’indépendance soit reconnue par la communauté internationale. Les Haïtiens ont dû accepter de payer à la France des indemnités de l’ordre de 150 millions de francs or pour dédommager les anciens colons. C’était le prix à payer pour notre indépendance, après qu’on ait payé le prix du sang !

    Quel souvenir les Haïtiens gardent-ils de cette période esclavagiste ?

    L’esclavage a profondément marqué la psyché haïtienne. Les Haïtiens ne s’en sont pas encore remis. Toutes les sociétés humaines ont pratiqué l’esclavage, mais il me semble que la pratique occidentale avait ceci de pervers qu’elle ajoutait à l’exploitation de l’esclave la privation de son humanité, en faisant de la couleur de sa peau un signe d’infériorité. Retrouver leur dignité de l’homme noir a été la principale préoccupation des Haïtiens depuis l’accession de leur pays à l’indépendance il y a deux siècles, ce qui a retardé à mon avis l’émergence sur l’île de l’Etat-nation. 

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