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    Disparition: Yvonne Pierron, missionnaire, témoin engagé de l'histoire argentine

    media Yvonne Pierron en 2005 lorsqu'elle reçoit la Légion d'honneur accompagnée d'enfants de l'internat qu'elle a créé à Pueblo Illia dans la province de Misiones. AFP/Daniel Garcia

    Yvonne Pierron, hermana Yvonne pour les Argentins, est décédée jeudi 28 septembre 2017. Cette religieuse de l'ordre des Missions étrangères vivait en Argentine depuis 1955. Elle était revenue dans le pays avec le retour de la démocratie après s'en être échappée en 1977 pour sauver sa vie. Ses compagnes Alice Domon et Léonie Duquet, elles, n'ont pas eu cette chance. Une religieuse dont il n’était pas nécessaire de partager la foi pour admirer le combat, une femme engagée à qui des générations d'enfants du village de Pueblo Illia, sur les terres rouges de Misiones, doivent d'avoir pu faire des études. Le droit à l'éducation, à la culture, était l'un de ses combats. La province de Misiones est en deuil, déclare son gouverneur.

    Yvonne, c'était une voix, égale et douce, mais ferme. Sous son apparente fragilité, on sentait une extrême détermination, d'ailleurs le mot cierto ponctuait toutes ses phrases. Et dans son espagnol d'Argentine, aux intonations si reconnaissables, persistait un indéniable accent français. Mais pour le reste, elle avait totalement embrassé le pays qui l'avait accueillie en 1955. Petit bout de femme de 1,50 m et de 45 kg de détermination, née en 1928 en Alsace, dans une famille profondément catholique, Yvonne a grandi en Lorraine et la violence de la guerre marque au fer rouge sa conscience de jeune adolescente. « La guerre m'a révoltée et je crois que c'est elle qui m'a décidée à m'engager », écrit-elle dans son autobiographie*. « Je voulais devenir sœur, mais pas une sœur qui passe ses journées à prier dans un couvent... Je voulais me battre pour ceux qui souffrent, lutter contre la violence et la misère de ce monde. » Lorsqu'elle part pour l'Argentine, sa terre de mission en 1955, elle ne connaît alors rien du monde, son existence ayant été réduite à « d'abominables années de guerre et l'ennui du couvent ».

    Alice Domon et Léonie Duquet, compagnes argentines

    En Argentine, tantôt infirmière, tantôt institutrice, au gré des besoins des communautés qui l'accueillent, Yvonne découvre la misère dans laquelle vivent les Indiens mapuches de Patagonie, l'exploitation des paysans des grandes plantations de tabac et de coton à Perugorría, dans la province de Corrientes, terre de quasi servage où elle épaule les luttes sociales des paysans des Ligues agraires. Elle partage aussi les fêtes et asados dans les villas, les bidonvilles de la banlieue de Buenos Aires aux côtés de ses compagnes de foi Alice Domon, que tous appellent Cathy, et Léonie Duquet. Les trois femmes se croisent et se recroisent alors que la dictature s'installe dans un climat déjà tendu.

    En mars 1976, Jorge Videla prend le pouvoir. L'ordre militaire se met en place, les acteurs des Ligues agraires sont arrêtés et disparaissent, l'armée tente d'arrêter Yvonne qui doit se cacher, la répression se systématise. Quelques courageux osent demander des comptes comme ces mères, qualifiées de « folles » par la junte, dont les enfants ont disparu. Cathy et Yvonne manifestent à leurs côtés. Les deux religieuses sont arrêtées à Buenos Aires lors d'une marche devant le palais présidentiel en octobre 1977. Elles sont relâchées après interrogatoire et Yvonne repart à Perugorría, mais après l'arrestation et la disparition de Cathy et de Léonie en décembre 1977, tout va très vite : Yvonne est sur la liste noire des personnes à faire disparaître, il lui faut quitter l'Argentine. « Tu es plus utile vivante pour témoigner de ce qui se passe ici que morte », lui enjoignent ses proches. « Il y a toujours quelqu'un qui survit pour raconter l'histoire », disait toujours Yvonne. L'ambassade de France organise son exfiltration d'Argentine, déguisée et sur une chaise roulante. Ce sera elle la survivante qui racontera l'histoire, même si elle s'en voudra toujours d'être partie, d'avoir « abandonné » ses amis.

    Yvonne parle de ses deux compagnes et de la répression qui s'installe

    L'expérience nicaraguayenne

    Pendant deux ans, pendant son « exil » en France, Yvonne travaille à l'accueil des familles de réfugiés politiques argentins, à sensibiliser l'opinion publique française et internationale aux exactions commises par la junte dans son pays d'adoption, puisqu'elle a pris la nationalité argentine en 1967. Mais l'envie de repartir, de quitter Paris, d'être utile sur le terrain, la taraude et Yvonne repart, à destination du Nicaragua cette fois-ci. La révolution sandiniste vient de triompher et son projet social la séduit. D'autant qu'il y a au gouvernement trois religieux et non des moindres : le poète et théoricien de la théologie de la libération Ernesto Cardenal à la Culture, son frère Fernando Cardenal (jésuite) à l'Education et Miguel d'Escoto aux Affaires étrangères. Au Nicaragua, Yvonne est séduite par la volonté de mettre l'accent mis sur l'éducation des plus humbles. « C'est l'inculture des gens qui, en premier lieu, les condamne à une vie misérable. Redonner du pouvoir au peuple, c'est aussi lui apprendre à lire, lui donner des armes intellectuelles pour ne plus se laisser soumettre », écrit-elle.

    Misiones : permettre aux enfants d'étudier

    Dès le retour à la démocratie en Argentine en 1984, Yvonne repart vers « son » pays et s'installe dans la province de Misiones, à la frontière brésilienne où elle travaille avec une association chrétienne qui se bat pour retrouver la trace des disparus. Yvonne est encore persuadée que Cathy et Alice peuvent réapparaître. Elle finit par poser sa petite valise dans le petit village de Pueblo Illia pour lequel elle a un coup de cœur et un projet : créer un lycée pour que les enfants - nombreux - des familles pauvres de planteurs de tabac puissent suivre leurs études sur place. C'est la mise en œuvre de ce projet que raconte Missionnaire, le beau documentaire de María Cabrejas et Fernando Nogueira, présenté en 2004 au festival de cinéma indépendant de Buenos Aires BAFICI.

    Les premiers pas du foyer et du lycée

    Sous son grand chapeau de toile blanche à larges bords pour protéger sa peau fragile des brûlants rayons du soleil, Yvonne arpente les chemins de glaise rouge de la commune, la picada. Yvonne encore, en blouse de ménagère sirotant son maté au milieu des enfants de l'auberge, l'albergue de bois que les enseignants et les parents ont construit pour que leurs enfants n'aient pas des kilomètres à faire matin et soir pour aller à l'école. Un bâtiment pour les filles, un autre pour les garçons, une cuisine et une salle de réfectoire commune où tous préparent ensemble les repas sous l'œil vigilant et bienveillant de la religieuse, qui vit avec eux. Les enfants vivent en communauté avec Yvonne comme référent adulte. Yvonne qui dort dans une petite chambre du foyer avec les images du Che et de la vierge Marie au-dessus de son lit.

    La religieuse, les parents et les enseignants finiront par avoir gain de cause après moult péripéties, dont un incendie criminel (en 1994) provoqué, selon Yvonne, par les affidés du gouverneur ménémiste de l'époque qui ne pensent que du mal de ce projet communautaire mis en œuvre par des paysans et une religieuse « pas très catholique ». Mais finalement, un lycée en dur avec un internat sera construit au milieu des champs de tabac, de thé et de maté et il prendra le nom de « complexe éducatif Yvonne Pierron ». Les enfants qu'elle a formés sont devenus des adultes et ont pris le relais dans la gestion du foyer des élèves. C'est à Pueblo Illia qu'Yvonne a souhaité être enterrée sur sa dernière terre de mission, Misiones, où elle se consacrera ensuite à la défense des Indiens guaranis dont la terre et la culture ont été spoliés.

    Soutien au pape François

    Une hermana Yvonne devenue, dans les dernières années de sa vie, une célébrité. La religieuse était parfois sollicitée par les médias sur les questions de mémoire et de droits de l'homme. Yvonne fut ainsi amenée à défendre Jorge Mario Bergoglio, le futur pape François, mis en cause en Argentine pour sa supposée passivité pendant la dictature. Bergoglio nous a beaucoup aidée lors de la disparition de Cathy et Léonie, rappelait Yvonne.

    Une œuvre de théâtre, Noches negras, raconte sa vie ; elle a été décorée de la Légion d'honneur. Un prix et pont à Posadas, la capitale de la province de Misiones, portent son nom. C'est le pont qui unit la ville à la Casita de Mártires, le monument aux disparus de la dictature argentine, tout un symbole. Ces disparus, à commencer par ses deux amies et ses compagnons de lutte des Ligues agraires, tués par des robots del mal comme disait Yvonne, dont Alfredo Astiz, « l'ange blond de la mort », était l'incarnation. Et pour lutter contre ces monstres, une arme : l'éducation.

    * Missionnaire sous la dictature de Yvonne Pierron et David Bornstein, Le Seuil, 2007.

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