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    Argentine: des enfants de tortionnaires dénoncent les crimes de leurs pères

    media Des milliers de manifestants défilent à l'occasion du 42e anniversaire du coup d'Etat de 1976 en Argentine. Le 24 mars 2018 à Buenos Aires. La dictature argentine a été l'une des plus violentes d'Amérique latine avec quelque 30 000 disparus. EITAN ABRAMOVICH / AFP

    Regroupés au sein d’un collectif, des fils et filles de militaires et policiers de la dictature au pouvoir entre 1976 et 1983 prennent la parole pour témoigner et participer au combat pour la mémoire aux côtés des organisations des droits humains et des familles des victimes.

    De notre correspondant à Buenos Aires,

    Samedi 24 mars 2018. Comme à l’accoutumée, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent place de Mai à Buenos Aires pour commémorer un nouvel anniversaire du coup d’État de 1976, qui marqua le début de la plus sanglante dictature de l’histoire argentine.

    Comme d’habitude en ce Jour de la mémoire, de la vérité et de la justice, les Mères et les Grands-mères de la place de Mai sont en tête du cortège. Mais, pour la première fois, aux côtés des autres organisations de défense des droits humains, on voit défiler les membres du collectif Historias Desobedientes, Histoires désobéissantes. Un nom énigmatique qui attire l’attention des manifestants. Certains s’approchent et posent des questions, avant d’embrasser les femmes et les hommes regroupés sous cette bannière, où l’on peut lire « Fils et filles de tortionnaires pour la mémoire, la vérité et la justice ».

    Un processus très douloureux

    Le collectif Historias Desobedientes rassemble des enfants d’anciens militaires et policiers en fonction sous la dictature et pour la plupart d’entre eux jugés et condamnés pour les crimes qu’ils ont commis entre 1976 et 1983. Des femmes (surtout) et des hommes qui ont entre 35 et 60 ans aujourd’hui, qui ont rompu avec leurs pères, souvent au terme d’un processus très douloureux, et prennent désormais publiquement la parole pour le dire, dénoncer leurs géniteurs et défendre les droits humains aux côtés des familles des disparus et des victimes encore en vie du régime militaire.

    Analía Kalinec est une des premières à avoir parlé. Cette psychologue de 39 ans, professeure à l’université de Buenos Aires, a commencé le chemin qui devait la mener à la rupture avec son père, un ancien commissaire de police, en 2008. Elle raconte :

    « C’est alors qu’il a été inculpé pour crimes contre l’humanité. Jusque-là, je pensais qu’il était innocent. Il avait été arrêté en 2005, mais ma mère nous disait ‘Il n’a rien fait, tout ça c’est de la politique’, et je la croyais. J’étais jeune. Mais, quand il a été mis en examen, je me suis dit : 'Si la justice le met en examen, il n’est peut-être pas si innocent que cela'. Et, pour la première fois, j’ai fait des recherches sur lui. J’ai découvert qu’on le surnommait le ‘Docteur K’ et qu’il avait participé activement à la répression dans trois centres de détention clandestins. Les témoignages étaient accablants. Je suis allée à la prison pour en parler avec lui. Il m’a répondu ‘Tu ne peux pas comprendre, on a lutté contre des poseurs de bombes’. Ç'a été très dur, très douloureux, de dissocier le père que j’aimais du criminel qu’il avait été, mais je devais le faire ».

    Sortir du silence

    Analía Kalinec s’éloigne alors de sa mère et de ses quatre sœurs, dont deux sont dans la police, qui continuent à défendre l’ancien policier. « J’étais devenue désobéissante, le mouton noir de la famille qui avait rompu avec le mandat de loyauté et de silence ». Elle raconte la vérité sur leur grand-père à ses deux enfants et ne revoit plus son géniteur qu’à distance, pendant le procès. Condamné à perpétuité en 2013, Eduardo Kalinec est toujours détenu. Quant à Analía, elle commence à écrire et à témoigner : « Je devais le faire, pour sortir de ma solitude et pour parler à la société. Et j’étais sûre qu’il y avait d’autres enfants de militaires et policiers qui vivaient le même déchirement, c’était une manière de les inciter à sortir du silence ».

    Analía Kalinec avait raison. En 2016, son histoire est publiée dans un livre, Enfants des années 70, sorti à l’occasion du 40e anniversaire du coup d’État. Liliana Furio se reconnaît dans son témoignage et la contacte. C’est la fille de Paulino Furio, chef du renseignement militaire dans la province de Mendoza sous la dictature, également condamné à perpétuité mais aujourd’hui en résidence surveillée pour raisons de santé.

    Âgée de 52 ans, Liliana, qui vit avec son épouse allemande, revient de loin : « Il y a encore trente ans, j’habitais dans un quartier militaire et j’étais mariée avec un fils de militaire avec qui j’ai eu trois enfants. Les rapports avec mon père étaient très difficiles, c’est un homme qui a toujours été violent, mais aucun de ses cinq enfants n’osait l’affronter. L’ambiance était étouffante, imprégnée d’une culture autoritaire et machiste. N’y tenant plus, un jour, je suis sortie du placard et j’ai commencé à militer dans les mouvements féministes et LGBT, ce qui a évidemment été vécu comme un drame dans ma famille. C’était dans les années 1990. Mais je ne remettais pas encore en cause ce qu’avait fait mon père sous la dictature. En fait, je crois que je ne voulais pas savoir. Jusqu’à fin 2008, quand il a été arrêté pour être jugé. J’ai alors commencé à faire des recherches sur lui. Et j’ai découvert l’horreur : disparitions, tortures, assassinats, vols de bébés. J’ai mis du temps à me reconstruire ».

    Les Mères, et Grands-Mères, de la place de Mai, tiennent une énorme bannière avec des photos des disparus de la dictature militaire de 1976-1983, lors de la marche à l'occasion du 42e anniversaire du coup d'Etat de 1976, à Buenos Aires, le 24 mars 2018. EITAN ABRAMOVICH / AFP

    « Presque tous pleuraient »

    Avant de se connaître, Analía Kalinec et Liliana Furio avaient participé individuellement à des manifestations pour les droits de l’homme et aux commémorations du 24 mars. Presque en cachette, n’osant pas dire qui étaient leurs pères. En juin 2017, elles apprennent qu’une troisième fille de tortionnaire le faisait aussi : Mariana D., qui publie un témoignage retentissant dans la revue Anfibia, où elle raconte notamment qu’elle a changé de nom pour répudier son père, Miguel Etchecolaz, un des militaires les plus féroces de la dictature, qui purge une peine à perpétuité.

    Quelques semaines plus tôt, Analía et Liliana avaient créé une page Facebook qui donnera naissance au collectif. Le mouvement est lancé : d’autres enfants de militaires ou policiers en fonctions entre 1976 et 1983 leur écrivent. Une première réunion est organisée. María Laura Delgadillo, dont le père, ancien commissaire de police, est mort quadraplégique sans avoir été condamné, raconte : « Au début, c’était cathartique, presque tous pleuraient. C’est très difficile de se débarrasser d’une culture qui enseigne qu’il faut aimer son père ».

    Mais le groupe se constitue, se consolide et va au-delà de la prise de parole et du soutien mutuel. De réunion en réunion, il se donne comme objectif de prendre part au combat pour la mémoire. Et c’est ainsi que le collectif décide, fin 2017, de participer en tant que tel à la marche de ce 24 mars.

    Un collectif essentiellement féminin

    Le nom complet du collectif est « Histoires désobéissantes et avec des fautes d’orthographe ». Parce que ce sont des histoires difficiles à écrire, mais aussi parce que beaucoup de ces fils de tortionnaires ont été dyslexiques ou ont connu des problèmes d’orthographe dans leur enfance.

    Ces « désobéissants » sont encore peu nombreux, une cinquantaine, dont une minorité a formé un autre collectif pour des raisons pratiques. Et ce sont surtout des « désobéissantes » : les hommes s’y comptent sur les doigts d’une main.

    Parmi eux, Pablo Verna, fils d’un médecin qui participait aux « vols de la mort » en droguant les détenus qui étaient jetés, pieds et mains liés, au-dessus du Río de la Plata ou de l’océan Atlantique. Pablo avait voulu témoigner contre son père quand celui-ci avait été jugé, parce qu’il lui avait avoué ses crimes. Mais il n’a pas pu le faire en raison d’un article du Code pénal qui interdit que soient pris en considération les témoignages de membres de la famille d’un prévenu.

    Depuis, Verna, qui est avocat, a rédigé un projet de loi, qui a été présenté au Parlement par le collectif, visant à déroger cet article dans les cas de crimes contre l’humanité. Un nouveau geste de ces enfants « désobéissants » en direction des proches des victimes de leurs pères, qui les ont accueillis avec les bras ouverts ce 24 mars 2018.

    → (RE)LIRE : Dictature en Argentine: Esma, un procès emblématique

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