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    [Portrait] Maryse Condé, monstre sacré des lettres francophones

    media La romancière antillaise Maryse Condé, le 20 mai 2015. AFP/Adrian Dennis

    « Je suis très heureuse et très fière d’avoir ce prix, mais permettez-moi de le partager avec ma famille, avec mes amis et surtout avec tous les gens de la Guadeloupe […] qui seront émus et heureux de me voir récompensée », a réagi Maryse Condé dans une vidéo, peu après l’annonce le vendredi 12 octobre de l’attribution du nouveau prix de littérature qui se veut «  alternatif  » au Nobel. Portrait d’une romancière prolifique et au parcours singulier enjambant trois continents, Amérique, Afrique et Europe.

    La Franco-Guadeloupéenne Maryse Condé, qui a remporté ce vendredi le prix « Nobel alternatif » de littérature, est la grande dame des lettres francophones.Traduite en plusieurs langues, l’œuvre de Maryse Condé, répartie entre fiction, autobiographie et essais, est enracinée dans la pensée postcoloniale et féministe contemporaine. « Dans ses œuvres, avec un langage précis », Maryse Condé « décrit les ravages du colonialisme et le chaos du post-colonialisme », a déclaré le jury de la « Nouvelle Académie » qui a attribué le nouveau prix de littérature, substitut du Nobel qui ne sera pas décerné cette année.

    Les romans de Condé racontent le destin des femmes antillaises, mais aussi le propre parcours de l’auteur à travers l’Afrique matricielle, l’Europe et les Etats-Unis où elle a été professeur pendant plus de deux décennies (1985-2003). Considérée comme des classiques, ses ouvrages sont enseignés dans les écoles et les universités du monde entier. Ces dernières années, son nom avait été souvent cité pour le prix Nobel, qui n’a jamais distingué des écrivains francophones.

    « Discours sur le colonialisme »

    Antillaise, Africaine et Française, si ces trois identités se mêlent harmonieusement dans la personnalité de la lauréate du « Nobel alternatif », le chemin n’a pas été de tout repos pour l’octogénaire. Née en 1937, dans une famille aisée de Point-à-Pitre (son père était banquier, sa mère institutrice), la future romancière a grandi hyper-protégée dans un cocon familial bourgeois, sans avoir jamais entendu parler de l’esclavage. C’est en arrivant en France à l’âge de 16 ans qu’elle s’est découverte «  Noire » ! Ses lectures ont fait le reste, en lui dessillant les yeux sur qui elle était, d’où elle venait.

    « C’est à vingt ans, en découvrant le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire que j’ai compris, expliquait-elle dans une interview à RFI, que la présence des Noirs sur le continent américain n’allait pas de soi et qu’elle était le résultat d’un processus historique ». La quête identitaire l’a alors conduite en Afrique. En Côte d’Ivoire, en Guinée-Conakry, au Ghana, au Sénégal. Il fallait remonter les siècles, reconstituer l’itinéraire des ancêtres emmenés en esclavage, toucher du doigt le pays des origines.

    Or « il n’y a pas d’ancêtre fondateur, il n’y a que le bateau négrier », aime répéter la romancière, qui a dû abandonner sa vision romantique de l’Afrique à l’épreuve du réel. Cette prise de conscience, elle la doit à sa découverte de la pensée de Frantz Fanon, qui interroge le concept même de « Nègre ». « La poésie de Césaire, avoue Condé, ne me révolutionna pas (…). Je n’ai jamais pu adhérer aux thèses de la négritude. Sur cette question, j’étais plutôt une disciple de Frantz Fanon, qui disait que les Noirs ne sont nègres que lorsqu’ils sont saisis par le regard du Blanc. La couleur de la peau est un épiphénomène. Cela étant dit, j’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour l’homme Césaire, pour son refus de l’oppression coloniale et pour sa lucidité. Il est celui qui a su dire non, et ce faisant il a ouvert une brèche dans laquelle nous nous sommes tous engouffrés. En ce sens, je me sens pleinement héritière de Césaire, tout en étant une petite soeur de Fanon. »

    Détour par l’Histoire

    De l’aveu même de la romancière, c’est sa quête identitaire qui est à l’origine de sa venue à l’écriture. Elle y vient tardivement, à son retour en France au début des années 1970, après son divorce avec son premier mari, l’acteur guinéen Mamadou Condé. C’est dans cette expérience africaine, souvent « douloureuse » sur le plan personnel, qu’elle a puisé l’inspiration de ses premiers livres, notamment pour Hérémakhonon, récit quasi-autobiographique de sa vie en Guinée sous Sékou Touré. Ce premier livre sera suivi d’un roman historique en deux volumes, Ségou (1984-1985), lequel a ouvert à Maryse Condé les portes de la notoriété.

    Pour l’universitaire Lilyan Kesteloot qui a beaucoup travaillé sur les écrivains d’Afrique et des Antilles, l’effort d’information préliminaire que l’écriture de cette énorme fresque sur l’ancien empire du Mali a nécessité a aidé la Guadeloupéenne à acquérir les clés qui lui avaient tant manqué pendant son exil africain. « Ce détour par l’Histoire – et la recréation de cette Histoire par le roman – lui a donc permis, a écrit Kesteloot, de relativiser à la fois le tragique du passé ancestral et les frustrations du contact personnel. À la recherche, vaine, d’une Afrique mère adoptive, elle substitue la connaissance, réelle, d’une Histoire collective qu’elle assume ; et ce fait la libère du même coup. Elle peut enfin aimer, oui, aimer, l’Afrique. Et la quitter .»

    Après Ségou, tout se passe en effet comme si Maryse Condé avait fini de payer sa dette intellectuelle à l’Afrique. L’imagination de la romancière quitte désormais les rivages du continent noir pour investir les Antilles et l’Amérique. C’est une nouvelle étape dans son écriture. Elle tente alors de cartographier l’identité antillaise dans son ici et maintenant. Elle met en scène les tensions sociales à travers les sagas des grandes familles caribéennes (La Vie scélérate), évoque la résistance anti-impériale (Moi, Tituba, sorcière et La Migration des coeurs), élargit l’expérience antillaise en y faisant entrer celle d’une diaspora constamment confrontée à l’autre et appelée à se redéfinir (Desirada, Pays mêlé).

    Les personnages de Maryse Condé sont souvent des femmes fragiles qui tentent inlassablement, à travers les vicissitudes de la vie et du monde, de prendre leur destin en main et d’affirmer leur liberté. Elles ont pour nom Tituba, Rosélie, Célanire ou encore Victoire, la grand-mère maternelle à laquelle la romancière a consacré un de ses récits les plus émouvants, à mi-chemin entre biographie et fiction, Victoire, les saveurs et les mots. « Ma grand-mère était une cuisinière hors pair, servante chez des Békés, analphabète, mais déterminée à donner à sa fille les outils de l’instruction pour qu’elle puisse se battre à armes égales dans l’arène de la vie. Je ne l’ai pas connue. Et comme j’ai perdu ma mère très tôt, l’écriture de ce livre m’a permis de les connaître toutes les deux et de me connaître à travers elles. C’était une expérience merveilleuse, car j’avais enfin l’impression de faire partie d’une famille, et, au-delà, d’une histoire, celle de la Guadeloupe et des Antilles. »

    Prolifique et diverse

    La Guadeloupéenne qui vient d’être distinguée par le «  Nobel alternatif  » est, on le voit, l’auteur d’une œuvre prolifique, s’élaborant dans des directions diverses. Cette oeuvre est nourrie d’idées et de savoirs, mais aussi de souvenirs et d’expériences personnelles de l’écrivain. Elle s’appuie parfois sur l’actualité, comme c’est le cas dans le dernier roman de Maryse Condé paru il y a 3 ans: Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana.

    Atteinte d’une maladie dégénérative, la romancière s’est installée depuis quelques années dans le sud de la France avec son époux britannique Richard Philcox, qui est aussi son traducteur. C’est avec l’aide de ce dernier qu’elle a rédigé ce dernier roman. Il est inspiré par l’attentat terroriste de janvier 2015 qui a frappé une banlieue populaire parisienne et au cours duquel Clarissa Jean-Philippe, une jeune policière antillaise est abattue à bout portant par le jihadiste malien Amedy Coulibaly. Transposés dans la fiction, ils deviennent Ivan et Ivana, des jumeaux nés de l’union d’une Guadeloupéenne et d’un Malien. Parti à la recherche de son père en Afrique, Ivan se radicalise et se convertit à l’islam. Il commettra l’irréparable.

    A travers le destin tragique des deux jumeaux, Maryse Condé met en scène la fable de la négritude mise à l’épreuve de la mondialisation et la guerre des civilisations. « En abattant la policière antillaise, le Malien Amedy Coulibaly a mis fin au mythe de la négritude basé sur la solidarité interraciale, a expliqué Maryse Condé à RFI, lors de la parution de son roman. La négritude est morte à Montrouge ce jour-là, car elle s’est révélée pour ce qu’elle a toujours été : un mythe. La violence dont le jihadiste malien a fait preuve ne se soucie guère de la couleur de la peau et n’épargne ni parents ni amis. C’est cette violence que j’ai voulu raconter à travers le duo de frère et sœur jumeaux Ivan et Ivana. »

    Conteuse hors pair des turbulences du monde contemporain, Maryse Condé n’écrira plus, sa maladie l’empêchant de prendre la plume. Le prix « Nobel alternatif » qu’elle vient de recevoir vient à point nommé attirer l’attention sur la valeur de l’œuvre accomplie, mais aussi sur l’art et la voix singulière de cette grande dame des lettres francophones. Il faudrait peut-être dire des lettres tout court.


    Maryse Condé en cinq livres :

    Hérémakhonon, Paris, UGE, 1976

    Ségou, les murailles de terre, suivi de Ségou, la terre en miettes, Paris, Robert Laffont, 1984-1985

    Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, Paris, Mercure de France, 1986

    Victoire, les saveurs et les mots, Paris, Mercure de France, 2006

    Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, Paris, Editions J.C. Lattès, 2017

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